Ils les appellent des cages. Elles ne renferment pas d’animaux, mais des forêts de serveurs dont s’échappent des cascades de câbles au jaune irréel, spaghettis comme dessinés par des enfants affamés. « Interdit de les toucher », prévient Tom Farthing. Ce matin de novembre, le responsable des relations publiques d’Equinix a pris le métro depuis son domicile londonien direction Slough afin de faire visiter un des 273 centres de données détenus à travers le monde par la multinationale américaine. « Toutes ces installations sont connectées entre elles par fibre optique, sous terre et sous les mers », souligne-t-il. Dans la cage, la température monte. Les visiteurs retirent leurs manteaux. Le ronronnement des serveurs rappelle le bruit blanc d’une chute d’eau et noie les conversations. On entend tout de même le quadragénaire préciser : « Une de mes missions est que l’on arrête de parler de “cloud” [“nuage”]. Ce qu’on appelle “le cloud” est quelque chose de physique. Les gens doivent le comprendre. »
Dans les baies de stockage s’agglutinent les vidéos des premiers pas d’un enfant, du dernier anniversaire d’une grand-mère, les conversations avec un ami disparu. Mais aussi des montagnes de selfies, de reçus, de photos de tacos et de mojitos. Elles renferment la mémoire boursouflée de l’humanité, les souvenirs d’un monde chaque jour plus âgé, auxquels se collent des décharges de « slop », ces fausses images du pape François vêtu d’une doudoune ou de personnalités réduites à l’état de figurines en plastique par des applications qui ne sont ni vraiment intelligentes, ni vraiment artificielles. « L’IA est plus logique qu’intelligente, enchaîne Farthing. Les gens pensent que c’est magique. Sauf que c’est de la science. »
Relié à Tokyo
Le cloud n’est pas une nuée de nuages mystiques, mais un complexe assemblage de cuivre, de circuits, d’énergie, de plastique et de béton. Et d’êtres humains. Des ingénieurs, électriciens et employés d’agences de relations publiques qui, une fois la visite finie, s’assoient dans une grande salle avec des fenêtres occultées et se passent un paquet de Skittles. Tom Farthing fait défiler les pages d’une présentation sur son ordinateur. On y lit qu’Equinix est présent dans 36 pays, que ses bâtiments couvrent une surface de 34,2 millions de mètres carrés. Soit seize fois la taille de la principauté de Monaco. Au Royaume-Uni, le groupe a investi plus d’un milliard de livres sterling (1,1 milliard d’euros) et emploie 1 400 salariés.
Tom Farthing explique qu’il existe plusieurs types de data centers. Il cite d’abord ceux dont tout le monde parle, ces colossaux entrepôts détenus par une seule compagnie qui empile des serveurs contenant les données du public ou de sociétés privées. Puis, il aborde la spécialité d’Equinix : les data centers en colocation, qu’il compare à des « hôtels pour data ». Le groupe loue ses cages à des clients qui choisissent cette formule pour la proximité entre leurs serveurs et ceux d’autres entreprises. Exemple : un individu regarde en streaming la chaîne britannique Sky avant d’accéder à Netflix ou de lancer un documentaire produit par Discovery. Les connexions rapides entre ces trois sociétés sont possibles, car « dans le monde physique », elles louent des serveurs reliés les uns aux autres dans le même centre de données. « Tout part de ces câbles, s’enthousiasme le communicant. Ils sortent des serveurs avant d’aller dans le plafond, puis bien plus loin, jusqu’au Japon ou au Brésil. C’est cette route de câbles qui rend tout ceci incroyable. C’est fou de se dire qu’à Tokyo, des centres de données sont directement, physiquement, connectés à des serveurs ici, à Slough. »

Au Japon, peu de gens connaissent l’existence de cette petite ville à l’ouest de Londres. Depuis un quart de siècle, si un individu étranger aux îles anglo-celtes a entendu parler de Slough, c’est généralement pour une raison : The Office. C’est là que le comédien anglais Ricky Gervais décidait d’ancrer sa série, diffusée de 2001 à 2003. Satire malaisante du quotidien gris d’une usine de papier dont les employés de bureau crèvent d’ennui, la sitcom était filmée à Crossbow House, un immeuble de bureaux depuis démoli, comme tant de bâtisses du coin, pour faire place au monde nouveau. Au même endroit se dresse désormais un cube gris détenu par Premier Inn, une chaîne d’hôtels à bas prix. À l’intérieur de cet établissement au wi-fi étonnamment médiocre, l’arbre de Noël en plastique est déjà allumé, de faux cadeaux à ses pieds. Ramesh Kukar a garé son coupé rouge sur le parking. Arrivé d’Inde à l’âge de 7 ans, ce sexagénaire a déménagé à Slough en 1998, pour le boulot.
Un robot à la table
À Crossbow House, Kukar aidait « des jeunes à sortir de la rue ». Selon lui, c’est la réputation morose de la ville, colportée par les journaux, qui a mené Ricky Gervais ici. « En fait, les seules choses qu’ils connaissaient de l’endroit étaient le centre-ville et le Slough Trading Estate. » Établi en 1920, ce dernier est le plus grand parc d’activités d’Europe. C’est là que se concentre désormais l’essentiel des 35 centres de données de Slough. L’arrivée de cette nouvelle industrie a entraîné celle de restaurants chargés d’animer la zone le soir, comme Renaizance, brasserie indienne où les tables sont débarrassées à l’aide d’un robot. « Alors que dans les années 1990, c’était mort, assure Kukar. Le centre-ville était un peu dangereux. Il y avait beaucoup de gangs, de criminalité… »
En parallèle, des migrants du nord de l’Angleterre descendaient à Slough chercher des emplois « qui s’avéraient ne pas être ce qu’ils espéraient ». Kukar les aidait à se remettre sur pied. « L’une de mes plus grandes réussites a été de lancer un cours de conduite de chariots élévateurs. Avec ça, tu obtenais un job en trois mois. » En 2026, Crossbow House n’est plus qu’un souvenir. Et Slough, qui abrite désormais la plus importante concentration de data centers d’Europe, ne serait plus la même ville. Malgré sa terne réputation – des locaux disent encore sur Facebook qu’elle ressemble à « un pays du tiers monde » –, elle est désormais un « lieu clé de la connectivité mondiale », démontre Tom Farthing. Carte à l’appui, il désigne les traits multicolores partant de la côte est des États-Unis, sous l’Atlantique, pour atteindre l’Angleterre. « Tous ces câbles abordent la côte ouest, passent sous l’autoroute M4, puis arrivent directement à Slough. »
À une grosse heure de là, dans le palais de Westminster, cœur du pouvoir britannique, une jeune femme marche sur une moquette vert sauge. Le long d’un couloir, elle pousse l’une des portes sans poignée, plutôt difficiles à distinguer des longues palissades en chêne qui les entourent. Tan Dhesi se lève et tend sa main droite. Dans son bureau, le député travailliste de la circonscription de Slough se présente comme « le premier député d’Europe à porter un turban ». De confession sikhe, Dhesi est aussi, comme l’ensemble de la branche dominante de son parti, un adepte des centres de données. Deux mois après son triomphe aux élections de juillet 2024, le Labour les qualifiait d’« infrastructures nationales critiques », leur accordant ainsi la même importance et les mêmes protections que les services liés à l’eau, à l’énergie et aux urgences.

À plusieurs reprises, le gouvernement de Keir Starmer est allé jusqu’à outrepasser les décisions de conseils municipaux qui refusaient d’accorder des permis de construire à ces centres informatiques. « Que ce soit la technologie, l’innovation, l’IA, nos connexions l’un à l’autre… les data centers sont à la base de presque toutes les activités : importants pour l’économie locale et essentiels à l’échelle nationale », commente l’élu, membre du comité mixte sur la stratégie nationale de sécurité.
Les plus grands data centers peuvent utiliser jusqu’à 19 millions de litres d’eau par jour.
Sauf qu’il y a des mais. En juillet 2025, le Daily Telegraph publiait un article titré : « La ville anglaise où la neutralité carbone est en recul. » À Slough, les émissions du secteur tertiaire sont en effet passées de 183 000 tonnes de CO₂ en 2005 à 280 000 tonnes en 2023. Selon le département de la sécurité énergétique et de la neutralité carbone, cette hausse est directement liée à l’essor des data centers. « Des campagnes exigent plus de transparence de la part de l’industrie, réagit Dhesi. Que ce soit en matière d’utilisation d’eau ou concernant la chaleur qu’elle génère. Les opérateurs pourraient peut-être mettre en place une économie plus circulaire. » D’après l’hebdo The Observer, les plus grands centres informatiques peuvent utiliser, pour refroidir leurs systèmes, jusqu’à 19 millions de litres d’eau par jour. Equinix et Virtus, deux des principaux opérateurs du Royaume-Uni, ont obtenu des licences permettant de prélever jusqu’à 72 000 litres d’eau par heure dans les nappes phréatiques. « Quand tu demandes un accès à l’eau, tu essaies d’avoir accès à un maximum, se défend Tom Farthing. Au moins, tu es tranquille. Cela ne veut pas dire qu’on utilise toute cette eau. En fait, on ne l’utilise que quand il fait particulièrement chaud. Le reste du temps, on emploie un système de refroidissement naturel. »
Sous le toit du bâtiment d’Equinix, un ingénieur explique que les serveurs sont principalement refroidis en captant l’air frais du ciel anglais. À Westminster, Tan Dhesi révèle qu’il est aussi envisagé que la chaleur générée par les data centers serve à d’autres entreprises du parc d’activités – même si la technologie n’est pas encore tout à fait au point. « Au XXIe siècle, notre société va aller vers plus de technologie, sera toujours plus en ligne, raisonne-t-il. Si les data centers occupent une place centrale dans notre mode de vie, on doit s’assurer que cette industrie soit plus durable. Tant au niveau économique qu’écologique. »
Le dépotoir
Peuplée de 150 000 âmes, Slough, nouveau nœud du monde, s’apparente moins à une ville qu’à un vague agrégat de barbers et de takeaways, d’agences immobilières et de magasins d’alimentation moyen-orientaux éclairés par la lumière blafarde de lampadaires épars. Dans ce brouillard urbain, rares sont les bâtiments anciens à subsister. Comme si le passé était ici plus lointain qu’ailleurs.
À 200 mètres du Premier Inn, un petit octogénaire barbu pointe un doigt épais dans une direction. Puis dans une autre et encore une autre. Gerry Higgins montre les maints points géographiques de la zone où il a travaillé à différents moments de sa vie. « Slough faisait de tout, s’agite-t-il, comme si se souvenir accélérait son rythme cardiaque. Des meubles aux voitures de course. On appelait cet endroit le dépotoir. Après la Première Guerre mondiale, plein de véhicules ont fini ici. » Longtemps, il est resté assis, huit heures par jour, devant une presse à découper. Il posait une pièce de métal dans la machine, relevait la protection, appuyait sur la pédale, retirait la protection puis la pièce ainsi transformée. Il la mettait de côté et en posait une autre. « Est-ce que ça me plaisait ? Non ! Mais ça payait. » Là où glissent désormais des voitures hybrides s’étendait autrefois un chemin de fer qui acheminait du charbon jusqu’à la centrale électrique au cœur du parc.

Higgins ouvre le livre glissé sous son bras et montre sur une photo la fumée noire qui s’échappait alors des cheminées. En 2026, la fumée est blanche, elle tapisse la bouche et les poumons d’une âcre odeur de gaz. Elle colore le ciel quand il est bleu ou noir, se mêle aux nuages en cas de temps maussade. « Quand tu achetais quelque chose à Slough, il y avait de bonnes chances qu’au moins une partie de cet objet ait été fabriquée ici même. Maintenant, vous savez ce que c’est, ça ? » Higgins désigne un vaste parallélépipède rectangle blanc qui semble être tombé du ciel : un data center. « J’ai au moins 20 000 photos sur mon ordinateur, admet-il en baissant la tête. Il faut bien stocker les choses quelque part ! Mais je préférais quand même avant. Ici travaillaient des milliers de gens. Les data centers emploient beaucoup moins de monde. »
L’odeur est indéfinissable. Comme ces immeubles qui se ressemblent tous.
Richard Hayward, habitant de Slough
D’autres bâtiments sortent encore du sol. Sous une grue, un ouvrier un peu serré dans son gilet fluo dit avoir contribué à bâtir 25 centres de données depuis 2021. Celui qui se dessine dans son dos a été commandé par Equinix, notamment pour subvenir aux besoins en data de l’IA. Cet énième cube, Richard Hayward l’aperçoit à travers les fins rideaux de son appartement. « Belle vue, n’est-ce pas ? » Ce vieil homme appuyé sur une canne vit dans une cité située juste au nord du parc d’activités. Les murs de son salon sont tapissés de photographies aux couleurs fanées. On y voit notamment sa mère, qui travaillait chez Mars, le confiseur américain, dont les barres chocolatées à son nom sont nées à Slough. Dans le quartier, les narines captent encore les effluves du produit, qui n’ont pas changé depuis la jeunesse d’Hayward. D’autres se sont envolés : la senteur des bonbons en forme de cigarette, de l’usine de parfum ou de celle de pâtée pour chat. « Maintenant, l’odeur est indéfinissable. Comme le sont ces immeubles qui se ressemblent tous. »
Des bombes sur Slough
Malgré la pollution et le labeur, il est impossible à ces octogénaires d’évoquer sans nostalgie cette industrie disparue. Elle survit, sûrement enjolivée, dans les souvenirs chéris de leur jeunesse, rappel d’une existence antérieure aux opérations de la hanche, aux romances déçues, aux amis et compagnes qui ne sont plus. Mais, même avant leur enfance, le coin faisait déjà l’objet de critiques. Dans des vers violents, le poète John Betjeman invitait en 1937 « les bombes à tomber sur Slough », à annihiler les « cantines climatisées », le « lait en conserve, les haricots en conserve, les esprits en conserve ». Hayward commente : « Un poème fou… Mais il écrivait sur la disparition de la campagne. Pour lui, Slough n’était plus un endroit adapté à la vie humaine. »

Un siècle plus tard, la nature a encore reculé. Depuis 2019, la ville est reliée à Londres par une nouvelle ligne de métro, l’Elizabeth line. En traversant Slough, le regard caresse des voies d’asphalte, des entrepôts rouillés, des enfilades de bicoques humides. Des arbres poussent comme de mauvaises herbes dans les creux du paysage. Toute la journée, ils sont survolés par un ballet d’avions décollant de l’aéroport d’Heathrow. Le bruit est plus intense sur Poyle Road, route coincée entre une zone industrielle et un terrain de huit hectares appartenant à la ceinture verte de la ville. Une compagnie, Manor Farm Propco Ltd, envisage d’y ériger un data center d’« importance nationale ».
Du fait d’un découpage électoral complexe, ce site est rattaché à la circonscription voisine de Windsor, celle du château royal, représentée sans discontinuer par des élus conservateurs depuis la fin du XIXe siècle. En 2024, le candidat du Green Party, l’écologiste Michael Boyle, terminait en cinquième position. « J’ai obtenu 5,1 % des voix, un de nos meilleurs résultats dans le comté. » Comme maints habitants de la région, Boyle se dit fier que Slough soit une des zones urbaines les plus multiculturelles d’Angleterre, où 64 % de la population est issue de minorités ethniques. « Mais certaines familles arrivent d’endroits où il est inhabituel de recycler, poursuit-il. Généralement, le sud-est de l’Angleterre n’est pas un foyer d’écolos, comme ne l’est certainement pas Slough. Vous remarquerez qu’on y jette pas mal de détritus. »
Près de Poyle Road, des moutons broutent sur les pentes du Queen Mother Reservoir. Le vert du gazon est tacheté des ternes pigments de déchets variés qui, au bord de la route, s’allient à la pollution et aux feuilles mortes pour créer un sinistre ragoût. La zone s’apparente à une campagne bâtarde, tremblotante, comme surprise d’être encore là. Pour accéder au site visé par Manor Farm Propco Ltd, le plus simple est de se garer au Golden Cross, un pub qui a récemment fait faillite. À travers les fenêtres sales, des bouteilles de bière prennent la poussière sur des tables abandonnées. À côté, deux jeunes gens ont monté un business de lavage de voitures à l’entrée d’une étroite réserve naturelle.

« Cela n’a peut-être pas la beauté d’une forêt tropicale, mais tous les espaces verts sont importants, réagit Boyle. Le Royaume-Uni est un des pays les plus pauvres en termes de nature. Toute perte d’habitat est une grande tristesse. » L’écologiste progresse lentement dans le bois morne, seulement éclairé par les phares des véhicules qui roulent à sa lisière. Au-delà d’une clôture, il examine le site. « C’est un champ banal, soupire-t-il. Mais cela peut être un formidable habitat pour les papillons, pour plein d’insectes. Si ce pays veut être même un tout petit peu autosuffisant en matière de production de nourriture, on a besoin des pollinisateurs et de ces espaces verts. À force de perdre des champs de ce type, tout ne sera plus qu’une extension du Grand Londres. Une grande jungle de béton. »
Il semble que la seule chose qui pousse sur le Trading Estate soit des data.
Terry, voisin d’un centre de données à Slough
Après sa marche, Michael Boyle entre dans un pub transformé en restaurant thaï. Au comptoir, les locaux avouent ne pas être au courant du projet de data center à dix minutes de là. Les clients ne sont guère plus éclairés au Long Barn. Au sud de la zone industrielle, ce pub est régulièrement le théâtre des fins de journées des salariés des centres informatiques, qui boivent entourés de tapisseries dépeignant une ruralité d’un autre temps. En milieu de semaine, deux habitués vident des pintes froides, assis sur des tabourets sous des lanternes de bateau. Sur un tube de rock américain, un certain Terry dit se réveiller chaque jour face à un centre de données. « Il semble que la seule chose qui pousse sur le Trading Estate soit des data, lance-t-il de sa voix de fumeur. L’autre jour, un mec qui bosse dans le secteur de l’énergie m’a dit qu’ils pompent beaucoup d’électricité. »

Dans un article publié en août 2025, BBC News révélait que, dans l’État américain de l’Ohio, les factures énergétiques des particuliers avaient augmenté de 17 euros par mois du fait des exigences énergétiques des data centers. Afin de répondre à cette demande, une nouvelle sous-station électrique prend actuellement forme à vingt minutes de Slough. « Tout est une affaire d’argent, lâche Terry. On pensait qu’on en verrait la couleur. Qu’ils pourraient peut-être construire une école, par exemple ? S’ils injectaient de l’argent dans la communauté, ce serait bien. Mais je doute que ça arrive. »
Un miracle économique
En réalité, Equinix, par exemple, a bien investi localement : dans une peinture murale sur le quai no 4 de la gare de Slough. « Avant de réaliser son œuvre, l’artiste est venue ici, sourit Tom Farthing. Elle a dit que c’était comme être à l’intérieur d’Internet. » La fresque représente donc une « femme cyberpunk à l’intérieur d’Internet, explique l’artiste colombienne Johana Plazas. Elle est connectée à toute l’Angleterre, mais aussi au reste du monde ». Le projet a été réalisé en partenariat avec Viva Slough, une association qui, selon Farthing, « fait des choses géniales pour promouvoir la ville ». Son directeur, Vineet Vijh, reçoit dans un espace de coworking lumineux près de la gare. D’après lui, les centres de données ont amorcé un miracle économique. Il raconte que la rue principale vient d’être rachetée par un groupe immobilier qui compte transformer cette allégorie de l’austérité en « centre-ville à l’européenne ». Une fois l’image de Slough améliorée, « il sera plus facile de retenir les talents locaux ».
Pour le sexagénaire, les centres de données ne sont qu’une étape qui doit permettre à Slough de se doter d’un pôle technologique qui fera l’envie de tout le pays. En attendant, le fondateur de Viva Slough s’attaque à un écueil du présent : les centres informatiques emploient peu de main-d’œuvre locale. Quatre heures plus tard au Premier Inn, en écho à ses dires, deux Américains récupéreront ainsi leurs clefs pour un séjour de neuf nuits. Avant d’engloutir un burger, ils diront venir travailler dans une cage d’Equinix. Devant l’hôtel, un salarié « d’une grosse boîte irlandaise » avouera, lui, habiter près de Brighton, à 100 km de là. Vijh a donc lancé une initiative pour connecter les data centers aux locaux en quête d’opportunités.
Comme s’il avait entendu la demande, Tom Farthing a réuni trois jeunes employés issus de la région, excités d’appartenir « à une industrie d’avenir ». Leurs traits juvéniles sont éclairés à la lumière de leur fierté. Un électricien roux révèle que sa mère travaillait « à côté, chez Mars ». Il entend bien passer le reste de sa vie professionnelle dans les data centers. Pour lui, « ils sont indispensables au futur ». Actuellement, un demi-millier d’entre eux couvrent les terres du Royaume-Uni. Une centaine de plus verront bientôt le jour, notamment pour subvenir aux besoins du secteur de l’IA. Que pense le jeune électricien de l’espace nécessaire à cette expansion ? Ne craint-il pas que le futur lointain ressemble au monde de Matrix ? À l’autre bout de la pièce, Tom Farthing choisit d’intervenir : « Nous vendons un Internet plus rapide, plus sûr, plus durable, plus souverain. Forcément, les gens en veulent davantage. Alors, on a besoin de bâtir encore plus de ces espaces. Si, à l’avenir, le monde se change en un gigantesque data center, ce sera parce que les gens l’auront voulu. » Un bref instant, personne ne parle. On n’entend plus que le ronronnement discret du centre de données.