Portrait  |  Pouvoirs

Antoinette Fouque, la prêtresse femme

Écrit par Juliette Joste Illustré par Rocco
Antoinette Fouque, la prêtresse femme
En 2009, « XXI » rencontre la féministe Antoinette Fouque. Pour elle, le Mouvement de libération des femmes est né le 1er octobre 1968, le jour de son anniversaire. Faux, assurent ses contradicteurs, qui lui reprochent d’avoir capté un mouvement spontané. Portrait d’une ex-rebelle rentrée dans le rang, jouant de la communication tout en refusant de se voir exposée.
Paru en juin 2009
Article à retrouver dans cette revue

« Travailleurs de tous les pays, qui lave vos chaussettes ? », « Une femme sans homme, c’est comme un poisson sans bicyclette », « Un homme sur deux est une femme » : au tout début des années 1970, le Mouvement de libération des femmes naissant a le sens des slogans. Du MLF, on retient le manifeste des 343 salopes pour l’avortement, suivi d’une lutte acharnée jusqu’au vote de la loi Veil, en 1974. Mais bien d’autres combats, qui ont changé les mentalités, ont été oubliés. L’histoire contemporaine est injuste.

Rares sont les moins de 50 ans qui connaissent Antoinette Fouque, chef de file du mouvement, engagée depuis 1968 dans la revendication pour les droits des femmes. Le panthéon des activistes féminines est restreint. La grande ancêtre Simone de Beauvoir, bien sûr. Et aussi Simone Veil, Gisèle Halimi, Elisabeth Badinter. Mais qui d’autre ?

Le Dictionnaire des intellectuels français, de Jacques Julliard et Michel Winock, se contente d’une entrée pour Le Deuxième Sexe et ne mentionne le MLF qu’au détour d’une évocation de la défunte revue Ariane, parti­sane de « valeurs féminines revivifiées ». Même Histoire des femmes en Occident, l’ouvrage de référence, ne cite qu’une seule fois « A. Fouque ». Entre parenthèses.

Ses inconditionnelles voient en elle une femme à l’engagement indéfectible, à la parole généreuse et éclairante.

Antoinette Fouque est pourtant au centre de la nébuleuse fémi­niste depuis plus de quarante ans. Ses inconditionnelles voient en elle une femme à l’engagement indéfectible, à la parole généreuse et éclairante. Elle a changé la vie, et leur vie. D’autres, non engagées dans le MLF, lui témoignent volontiers admiration et soutien : Simone Veil, Isabelle Alonso, Sylviane Agacinski, Sonia Rykiel, Catherine Deneuve ou Fanny Ardant. Un prestigieux fan-club. L’écrivain Hélène Cixous, qui fut une des plus proches, l’a décrite dans les années 1970 comme « une femme qui avait pris sur elle la souffrance et la peur des femmes […], la devan­çante ». Aujourd’hui encore, m’assure Cixous, « Antoinette fait corps avec la cause des femmes. Je ne connais pas d’autre personne dont c’est vraiment le destin ».

Pour d’autres, Antoinette Fouque est une imposture. Gourou, pharaon, monstre, charlatan, oracle : ses critiques ne font pas dans la demi-mesure. La légende noire évoque son mouvement comme une secte menée par une femme charismatique, émule de Mao et de Lacan dotée d’un pouvoir psychologique redoutable. Elle dit n’avoir jamais voulu prendre le pouvoir ? Ses détracteurs la jugent autocrate obsessionnelle. Elle reven­dique ses origines de fille du peuple de Marseille ? On ricane en décrivant sa vie de milliardaire. Elle se considère d’abord comme une intellectuelle ? Sa pensée serait du vent, elle qui n’a pas d’œuvre écrite.

Non, Antoinette Fouque ne suscite pas la tiédeur. « Plus que d’autres, je ramasse toute la misogynie du monde », me dira-t-elle. C’est que le personnage est victime de ses nombreuses facettes. Rien ne l’arrête, rien ne lui fait peur. Dans la mouvance féministe, elle endosse plusieurs rôles. 

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Dès 1970, Antoinette Fouque fédère une tendance au sein du MLF, « Psychanalyse et politique ». Quand le mouvement lui semble s’essouffler, changement de cap. En 1974, elle monte une librairie, lance des journaux consacrés à la cause féminine et crée les éditions Des Femmes. Antoinette est sur tous les fronts, elle déploie une énergie et des moyens financiers impressionnants. En 1981, l’ex-révolutionnaire s’engage à gauche : « Côté cœur, pas de candidat pour les femmes. Côté raison, le programme de Mitterrand dès le premier tour. » En 1994, elle rentre dans l’arène politique et est élue député européen sur la liste conduite par… Bernard Tapie.

Elle se qualifie de philosophe ou de psychanalyste, mais a également été militante, femme politique, éditeur, créatrice de journaux, cinéaste à ses heures… On s’y perd.

Tentative d’OPA

Une controverse l’a récemment mise en lumière. A l’automne 2008, un ouvrage, Génération MLF 1968-2008, publié aux éditions Des Femmes, célèbre la naissance du MLF en octobre 1968. Antoinette Fouque y tient mordicus : le mouvement est né le 1er octobre 1968, le jour de son propre anniversaire. Dans un appartement prêté par Marguerite Duras, elle-même, l’écrivain Monique Wittig et leur amie Josiane Chanel décident d’agir, et d’agir sans hommes. Toutes les trois, elles auraient inventé ce jour-là ce mouvement révolutionnaire qui a obtenu plus pour les femmes en une décennie qu’en plusieurs siècles de phallocratie.

A en croire le tollé soulevé par des féministes, emmenées par la journaliste Caroline Fourest et l’histo­rienne Michelle Perrot, il s’agit en réalité d’un faux anniversaire et d’un vrai révisionnisme historique. Antoinette Fouque aurait tout simplement avancé cette date de naissance de dix-huit mois afin de s’attribuer le rôle de cofondateur. La tentative d’OPA montre, selon ses adversaires, une volonté de captation du MLF. Inlassablement, disent-elles, Antoinette Fouque aurait réécrit l’histoire pour s’en attribuer tous les mérites.

Alors, mythe ou pas ? Penseuse incontournable et militante trop peu reconnue ? Gourou sulfureux ? Editeur tout-puissant ? Femme politique faisant inlassablement avancer la cause des femmes ? Ou imposteur victime de son obsession à construire sa statue ?

Antoinette Fouque est une esthète, sensible à la beauté des toiles, des textes, des êtres humains, des jardins aussi.

Le mieux est d’aller voir Antoinette Fouque dans sa maison, sur la route de la Corniche, près de Saint-Raphaël. La « villa château », selon l’inventaire du patrimoine, est une ravissante demeure début de siècle. Elle a un air italien avec son perron de marbre et sa galerie à colonnes mais, en entrant dans le spectaculaire vestibule, on débarque en Louisiane. Il ne manque que la silhouette de Scarlett se déta­chant en haut du grand escalier qui dessert à l’étage une galerie digne d’un film américain. Le décor, tout en dégradés raffinés de bleus et de verts, évoque la mer, le jardin, mais aussi le vert fétiche des éditions Des Femmes et les couleurs d’une très belle composition abstraite du peintre Josef Albers, posée dans le bureau d’Antoinette.

Antoinette Fouque est une esthète, sensible à la beauté des toiles, des textes, des êtres humains, des jardins aussi. Ici, elle collectionne avec passion les espèces du monde entier. En l’attendant, le visiteur arpente l’allée qui longe une crique de rochers roses. Devant la mer, se détache une curieuse folie néoclassique aux élégantes colonnes blanches, le « Temple d’amour ». Quand Antoi­nette arrive dans son fauteuil roulant, une pensée traverse l’esprit : les aménagements pour handicapés sont invisibles.

Ce lieu de rêve offre un contraste saisissant avec la première Antoinette Fouque, telle qu’elle la raconte volontiers, d’une voix cassée à l’accent marseillais intact, avec sa naissance en 1936 à La Belle de mai, quartier populaire de Marseille : ses parents, arrivés de Corse et de Calabre, sa mère illettrée, pour laquelle elle éprouve une véritable dévotion, une enfance pauvre-mais-heureuse, qui ne préfigurait en rien son parcours spectaculaire.

Cosette marseillaise

A 16 ans, elle est atteinte d’une maladie qui la prive aujourd’hui de l’usage de ses jambes. Certains amis y voient une des sources de sa puissance intellectuelle et de sa volonté. Même en fauteuil, même incapable de serrer la main, Antoinette Fouque fait sentir en un instant la force de sa pré­sence. Sans apprêts, traits rugueux, cheveux frisés de garçon manqué, elle fixe un regard intense derrière ses lunettes cerclées d’intello seventies.

Comment la Cosette marseil­laise est-elle devenue une intellec­tuelle engagée ? Jusqu’à son mariage, à l’église parce que cela se faisait, le parcours est classique. Dans les années 1960, elle fréquente les milieux d’avant-garde et observe une société phallocrate. Au Seuil, où elle est lectrice, « les femmes étaient reléguées dans les bas-fonds », me raconte-t-elle. Elle suit une analyse avec Lacan : il était misogyne, dit-elle, mais « tout le monde l’était à l’époque ».

La révélation, c’est la naissance de sa fille, en 1964. Elle la prénomme Vin­cente, comme sa propre mère : une lignée de femmes. Jusque-là Antoi­nette était l’égale de son mari. Désormais, elle se sait différente et en fait une théorie, le différentialisme. La philosophe est née. La femme, pour elle, c’est la capacité à donner nais­sance. Elle écrit : « La procréation est à la fois création et production. Entre génial et génital, il n’y a qu’un T de différence. » Il faut lutter contre la misogynie de son propre inconscient, faire retour au « matriciel », à l’amour de la mère, ce qu’elle qualifie d’« homosexualité native ».

« On ne naît pas femme, on le devient » est, d’après elle, la plus grande ânerie du siècle.

Exit l’« envie de pénis » des psycha­nalystes, place à l’« envie d’utérus ». Exit Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, elle intitule son premier recueil de textes Il y a deux sexes. Le fameux « On ne naît pas femme, on le devient » est, d’après elle, la plus grande ânerie du siècle. A la mort de l’écrivain, Antoinette Fouque écrit dans Libération que cette disparition « va peut-être accélérer l’entrée des femmes dans le XXIsiècle ». Un message de condoléances plutôt âpre.

Paradoxe : Antoinette Fouque, qu’on associe sans hésiter au féminisme, est… radicalement antifémi­niste. Le féminisme est, pour elle, une façon agressive, masculine, de s’insérer dans l’ordre phallocratique. Or, il faut faire tomber cet ordre car « l’ère qui s’ouvre, c’est l’ère des femmes », écrit-elle, messianique.D’emblée, la militante Fouque est en porte-à-faux. Le paradoxe intellectuel se cristallise dès les premières assemblées générales de femmes, en 1970. 

Elle revendique l’antériorité du mouvement, deux ans plus tôt. Mais, pour les féministes historiques, cette affaire de date est une aberration. Le nom même du MLF se réfère au combat de son ancêtre, le Women’s Lib américain. Et puis, il s’agit de sortir des schémas féminins traditionnels, de ne plus « donner naissance » justement, pour rentrer dans l’his­toire, faire l’histoire, m’explique Gene­viève Fraisse, historienne de la pensée, définitivement choquée par les réécri­tures d’Antoinette Fouque.

Guerre de groupuscules

Après 1968, ces femmes rebelles n’ont qu’une idée : se distinguer de leurs camarades, gauchistes émérites et phallocrates exemplaires, et tout faire autrement. Fuir les organisations, les groupuscules hiérarchisés, inventer un « mode de lutte », comme on dit à l’époque, libre, spontané, joyeux. D’où la première action symbolique du mouvement, la manifestation du 26 août 1970 où neuf femmes déposent à l’Arc de Triomphe une gerbe de fleurs assortie d’une banderole : « Il y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme. »

Le lendemain, la presse parle du MLF. Les débuts sont anarchiques et toutes les mouvances s’expriment dans un joyeux foutoir. En 1970, à Vincennes, puis aux Beaux-Arts où l’on se réunit le soir, c’est une explosion de mots, de liberté, une totale caco­phonie. La vaisselle, l’amour ou Mao : on discute de tout, on rit beaucoup, on rit encore lorsque les « copines », ainsi qu’elles se nomment, envahissent les Etats généraux de la femme organisés par le magazine Elle. Un questionnaire a été proposé à l’assistance : « A votre avis, les femmes sont-elles plus douées, moins douées, aussi douées que les hommes pour conduire une voiture ? » Elles en distribuent leur version : « A votre avis, le double chromosome X contient-il le gène du double débrayage ? »

Elle regroupe alors autour d’elle une tendance du mouvement  Psychépo, un mélange de maoïsme et de lacanisme revisité au féminin. Le cocktail séduit.

Lancé en 1971, Le Torchon brûle, un journal « menstruel », témoigne de cette liberté d’imagination, de rage et d’humour. Dessins, témoignages, chansons explosent dans une mise en page foisonnante et désordonnée. Dans les AG, des personnalités se détachent. Parmi elles, une petite ronde à lunettes, Antoinette Fouque. Elle qui n’avait que très brièvement exercé son métier d’enseignante à cause de sa maladie se révèle un orateur né.

« Nous étions bluffées, bouche bée devant Antoinette », me raconte Carole Roussopoulos, cinéaste militante qui prit très tôt ses distances. Antoi­nette – à l’époque, elle refuse le symbole patriarcal du nom de famille – le dit elle-même, elle a « pris le pouvoir par la parole ». Elle regroupe alors autour d’elle une tendance du mouvement, Psychanalyse et politique – Psychépo pour les intimes, un mélange de maoïsme et de lacanisme revisité au féminin. Le cocktail séduit. La figure de proue est charismatique, et puis c’est l’époque des communautés, thérapies de groupe, séjours en collec­tivité et autres exercices d’expression du moi.

Des filles qui boivent ses paroles

Psychépo organise des séjours de vacances : réflexions le jour, danses entre filles la nuit. Sur une photo noir et blanc, un groupe de femmes pose devant le « Temple d’amour » dans le jardin de Saint-Raphaël. Ambiance David Hamilton : elles sont belles, leurs longs cheveux ondulent sur des tuniques entièrement blanches, elles semblent détendues, alanguies, heureuses…

En photo, c’est magnifique. En réalité, c’est plus austère. Le groupe a ses rituels : les réunions parisiennes ne commencent pas avant 11 heures du soir, et l’on attend dans un silence religieux l’arrivée parfois très tardive de la grande prêtresse et de sa garde rapprochée. Les discussions se pro­longent tard dans la nuit. Les filles boivent les paroles d’Antoinette, toutes parlent un langage savant, « absolument incompréhensible à qui n’avait pas lu Marx et fréquenté Lacan », notera Anne Tristan-Zelensky dans Histoires du MLF.

Les lectures sont surveillées, gare à celle qui s’aventurera du côté du savoir universitaire, mal vu. Quant aux paroles, si elles s’écartent de la ligne fixée, la coupable est sommée de justifier ses déviances inconscientes ou idéologiques face au parterre des « sœurs ».

En joignant la psychanalyse à la politique, le groupe fait coup double. A côté, les maos sont des plaisantins fêtards. « C’est une martyrologie, plus tu souffres, plus tu avances », me résume Françoise Picq, historienne et militante qui fréquenta brièvement le groupe. « Tu refuses le ventre de ta mère », explique doctement Antoinette à une sœur coupable d’avoir émis une critique. La sœur en question, Annette Lévy-Willard, aujourd’hui journa­liste à Libération, me raconte qu’elle claqua la porte illico. Pour d’autres, c’est bien plus douloureux. Un témoin de l’époque, Louda Haumont, citée par Elisabeth Roudinesco dans Jacques Lacan, esquisse d’une vie, parle de ces réunions comme « de véritables tortures ». Les unes parviennent à décrocher, les autres sont dépendantes de la communauté, rassemblées autour d’une figure maternelle sévère mais rassurante, avides de son amour.

Vingt-quatre heures après notre rendez-vous, elle rappelle. Ce portrait n’est finalement pas une bonne idée, elle est exténuée, termine un livre, ne connaît pas mon style… Bref, opposition totale.

Dans le groupe, tout se mêle. Le mélange des genres est suggéré dans Génération, d’Hervé Hamon et Patrick Rotman : la mouvance « n’est pas, officiellement, un repaire d’homosexuelles […] mais à l’intérieur, mille pressions affectueuses indiquent la voie royale ». Dans son roman Moi, Jane, cherche Tarzan, Annette Lévy-Willard raconte le scandale d’être « branchée sur les immondes (les garçons, ndlr) » quand il s’agit de partager en réunion des émotions érotiques entre « sœurs » et la découverte du « clito sanctifié ».

Folklore baba cool, à l’époque de toutes les expériences ? Ou vrai contrôle des pensées, des paroles et des vies par une seule et même personne ? Pour le contrôle, Antoinette n’a pas perdu la main. Vingt-quatre heures après notre rendez-vous, elle rappelle. Ce portrait n’est finalement pas une bonne idée, elle est exténuée, termine un livre, ne connaît pas mon style, est prête à rembourser ce qu’il faudra… Bref, opposition totale. A l’e-mail que je lui envoie, une de ses collaboratrices répond que l’adresse est « en dérangement » et transmet un courrier confirmant le refus. Par une amie journaliste, puis via un de ses avocats, Antoinette Fouque informe un peu plus tard très courtoisement qu’elle « n’est pas du tout favorable à une publication de ce type et souhaiterait la voir abandonnée ».

L’oasis se referme derrière un rideau de fer, comme Psychépo dans son pré carré. Bonne théori­cienne maoïste, Antoinette juge qu’« un se divise en deux ». En clair, la rupture entre tendances est une nécessité. Les clashs se multiplient.

« Mille pressions affectueuses »

Tout en animant Psychépo, Antoinette s’est instaurée analyste. « Le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même », a dit Lacan. Des militantes quittent leur thérapeute pour venir s’allonger chez elle. Certaines exerceront à leur tour. Le leader politique devient maîtresse des âmes.

Aux « mille pressions affectueuses », le groupe ajoute rapidement de sérieux moyens matériels – le nerf de la guerre. Sylvina Boissonnas, mécène particulièrement généreux, apporte de l’argent, beaucoup d’argent. Sylvina, tout Saint-Germain-des-Prés la connaît à l’époque. Héritière de la richissime famille Schlumberger, cette grande fille mal à l’aise est réputée pour sa chevelure rousse flamboyante et son complexe de millionnaire. Dans les années 1960, elle tient table ouverte à la Coupole où elle signe des chèques aux jeunes cinéastes branchés, Philippe Garrel et sa bande, les Zanzibar. 

Entraînée un jour par les filles du groupuscule « Vive la révolution » à une réunion Psychépo, elle décide de s’y engager corps et biens. La légende collective la décrit arrivant en séance une valise pleine de billets à la main. La maison dans le Sud, l’hôtel particulier, l’île bretonne, une demeure à Ezy-sur-Eure, tout cela serait sa contribution au mouvement.

Sur l’argent, les rumeurs les plus folles se mettent à circuler : le jet privé qu’aurait possédé Antoinette, les immeubles entourant son hôtel particulier dans le VIIe qui auraient été rachetés pour être tranquille, son goût allégué pour les voitures de luxe, entre autres une Cadillac rose, et même de fumeuses sociétés off-shore au Panama et aux Caraïbes… Où s’arrêtent les faits, où commence le mythe, difficile de le savoir. Une chose est sûre : le groupe d’Antoinette a pour lui de puissantes ressources financières.

Pour beaucoup, la confusion des registres est inacceptable : un analyste n’accepte pas de cadeaux et ne part pas en vacances avec ses patients, un point c’est tout.

L’argent du grand capital finançant le gauchisme, cela s’est vu ailleurs. J’interroge Raphaël Sorin, qui, comme Antoinette, commença sa carrière d’éditeur au Seuil, mais bifurqua. Sorin rigole : Antoinette et Sylvina, ça lui rappelle furieusement Guy Debord, l’auteur de La Société du spectacle, autre penseur aux allures de gourou, utilisant le portefeuille du producteur richissime Gérard Lebovici.

Pour beaucoup, la confusion des registres est inacceptable : un ana­lyste n’accepte pas de cadeaux et ne part pas en vacances avec ses patients, un point c’est tout. Le travail de séduction et de fascination exercé sur l’« héri­tière » a été bien décrit par Nadja Ringart, ancienne de Psychépo et première à en dénoncer les pratiques dans Naissance d’une secte, un article publié par Libération en 1977. On retrouve Nadja Ringart dans Génération, d’Hervé Hamon et Patrick Rotman : elle s’étonne auprès de l’« héritière » que celle-ci entreprenne une analyse avec la chef de file du groupe. Réponse : « Je t’assure, elle sait mieux que moi ce que je pense. »

Plusieurs témoins affirment qu’Antoinette aurait sauvé la vie de Sylvina. « Manipulation totalement non déontologique », me dit Annette Lévy-Willard. « Escroquerie analytique », précise Philippe Sollers. « Détournement de biens politiques », conclut Claudine Mulard, qui travailla près de dix ans aux éditions Des Femmes. On comprend qu’Antoinette Fouque ne souhaite pas y revenir.

Femme de presse, éditeur, libraire

Il faut donc explorer ailleurs. Les premiers contacts sont des douches froides sévères. « On a tout dit, lisez les textes. » Une ancienne, qui préfère rester anonyme, est très explicite : « Personne ne voudra vous parler, elles ont honte de s’être laissé manipuler. Et elles ont peur. » Ambiance.

De coup de fil en coup de fil, l’horizon s’obscurcit. Telle a mille choses à raconter mais préfère ne pas témoigner, elle a soudain la mémoire défaillante. Une autre n’en peut plus : « Elle nous a fait assez de mal comme ça. » Telle encore a travaillé de longues années avec Antoinette mais n’a rien à en dire. Une ancienne annule un rendez-vous et ne rappellera jamais. Une enfin se montre intarissable. Vingt ans et un océan la séparent d’Antoinette Fouque mais sa voix vibre d’une colère et d’une émotion intactes. Le temps ne semble pas avoir altéré l’emprise d’Antoinette sur celles qui l’ont côtoyée.

Antoinette sera la première à se lasser de Psychépo et de ses jeux de groupe. En 1972, elle se déclare en grève, se plaint qu’on la vampirise et renvoie toutes ses patientes – sauf Sylvina. Le gourou serait-il fatigué ? Il laisse place à une autre Antoinette, femme de presse, éditeur, libraire… La maison d’édition est une idée géniale quand le MLF paraît se déliter en querelles intestines. En 1974, l’avortement est légalisé, Giscard crée un secrétariat d’État à la Condition féminine et, en 1975, c’est l’année de la femme.

Antoinette Fouque explique que, dès 1973, après la dissolution des groupuscules gauchistes, beaucoup de militantes voulaient mettre fin au MLF. Façon discutable d’enterrer celles qui créent au même moment des associations comme Choisir ou la Ligue du droit des femmes. Après avoir privilégié l’isolement et la réflexion, le revirement vers l’édition va s’avérer formidablement efficace.

Le groupe a des moyens, et il va s’en servir. Sylvina Boissonnas distribue à parts égales une somme aux vingt et une sociétaires de la maison, et elles créent des librairies à Paris et en province, deux journaux – Le Quotidien des femmes, et un mensuel devenu hebdo, Des Femmes en mouvement – ainsi que les éditions Des Femmes.

Critique littéraire au Monde et par ailleurs peu tendre avec Antoi­nette Fouque, Josiane Savigneau le confirme : le bilan est à la hauteur. Ouvrages de qualité, découvertes d’auteurs comme Elena Gianini Belotti ou Clarice Lispector… La maison défend avec constance les voix féminines, insiste Chantal Chawaf, auteur de la première heure. Hélène Cixous, qui accepta d’y publier par choix militant, me décrit Antoinette comme une éditrice inspirée : « Elle a le sens du texte, elle est vivante, s’occupe de toute la manufacture, d’un bout à l’autre de la chaîne de production. »

Le temps de la contestation

En 1980, les éditions Des Femmes lancent la Bibliothèque des voix, prestigieuse collection de livres lus. Le succès est immédiat, la reconnaissance unanime. Antoinette voulait « que l’écrit cesse de voler la parole à l’oral », m’explique-t-elle. Hommage à sa mère, qui ne savait pas lire, et peut-être revendication personnelle.

Championne incontestée de l’expression orale, elle n’a publié que des recueils de textes et d’entretiens. Seules quatre pages de la soutenance de son doctorat d’Etat, obtenu sur travaux en 1992 à Paris 8, sont disponibles. Philosophe, psychana­lyste, éditeur, Antoinette Fouque n’a pas d’œuvre livresque. Ennuyeux : la reconnaissance par l’écrit est une spécialité hexagonale. 

Elle s’enthousiasme pour un projet, s’entiche de quelqu’un et passe brutalement à autre chose. Avec sa fidèle compagne Marie-Claude Grumbach, elles concentrent tous les pouvoirs.

Éditeur et chef d’entreprise, Antoi­nette Fouque n’éteint pas la contro­verse. Entre anciennes copines, la rupture est consommée. Les procès sont désormais portés devant les tribunaux, certains très médiatisés, d’autres plus discrets, aux prud’hommes. Prostituée devenue employée de la librairie lyonnaise, Barbara occupe le siège parisien et attaque en 1977 son employeur. Barbara perd après un combat juridique et médiatique acharné : elle aurait omis de mentionner des cadeaux reçus officieusement.

En 1975, la chanteuse Brigitte Fontaine publie ses Chroniques du bonheur aux éditions Des Femmes. Deux ans plus tard, elle est un des premiers auteurs à s’insurger. D’autres suivent. Les conflits jalonnent l’histoire de la maison. 

Officiellement, les éditions Des Femmes revendiquent pour leurs salariées et auteurs des « droits économiques, juridiques, professionnels égaux ou supérieurs à ceux des autres maisons d’édition ». Officieusement, tout est dicté par les impulsions d’Antoinette. Elle s’enthousiasme pour un projet, s’entiche de quelqu’un et passe brutalement à autre chose. Avec sa fidèle compagne Marie-Claude Grumbach, elles concentrent de fait tous les pouvoirs.

Pour Claudine Mulard, qui travailla dix ans à la librairie, Antoinette Fouque abusa de nombreuses employées : « Elle nous faisait défiler avec des banderoles “Vive l’indépendance économique, politique, sexuelle des femmes”, tout en nous privant de notre indépendance. » Tous les lundis matins, raconte une autre ancienne, nous nous réunissions pour commenter ses dernières prestations médiatiques. Un jour, une militante aurait été chassée après avoir dû faire son autocritique : elle n’aurait pas pris les coordonnées de Jane Birkin, de passage à la librairie. Antoinette, dit-on, aime les stars.

Tournant surprenant

1979 marque le point de non-retour. En octobre, Sylvina Boissonnas, Antoinette Fouque et Marie-Claire Grumbach créent, en leur nom et sans en informer quiconque, l’association Mouvement de libération des femmes-MLF. En novembre, rebelote, elles déposent la marque commerciale à l’Institut national de la propriété industrielle. Le groupe Psychanalyse et politique s’approprie le nom, la marque, l’héritage du MLF, interdisant juridiquement aux autres le droit de s’en réclamer.

Intolérable : le MLF, né d’actions spontanées, a toujours refusé l’institution, la structure, symboles de l’ordre honni. Antoinette réplique : il fallait, écrit-elle, protéger le nom du mouvement, « menacé d’émiettement ou de détournement par les partis » et « abandonné par beaucoup de féministes ».

Dix éditrices du monde entier rédigent un texte dénonçant l’opération tandis que le siège des éditions Des Femmes est dévasté par un attentat. Signataire, la directrice des éditions féministes Tierce, Françoise Pasquier, est attaquée en justice par les éditions Des Femmes pour « concurrence déloyale ». Françoise Pasquier est morte, mais d’autres se souviennent de ce procès, interminable.

Opuscule publié en 1981, Chroniques d’une imposture raconte l’histoire de cette captation de pouvoir. Simone de Beauvoir y souligne que les féministes ont toujours préféré « laver [leur] linge sale en famille ». Résultat, des secrets lourds à porter. MLF « déposé », « non déposé » : l’opinion s’y perd et les historiques ne s’en remettent pas.

Symboliquement, le MLF est mort, et la cote des éditions Des Femmes en a pris un coup. Il va falloir trouver autre chose. Cet autre chose, ce sera l’élection présidentielle de 1981. Le MLF « déposé » s’engage derrière Mitterrand. Tournant surprenant pour un mouvement qui prônait la révolution, refusait l’ordre phallocrate ? Antoi­nette réfute le terme de « réformiste », argue que « faire que les démocraties se transforment, c’est une révolution au long cours ». La nuance, entre « réforme » et « révolution construite », peut échapper aux oreilles simples. Antoinette entre en politique. 

Là aussi, quelques déceptions sont au rendez-vous. En 1981, me raconte-t-elle, « j’aurais pu demander n’importe quoi à Mitterrand, il me l’aurait donné ». Mais quand le MLF « déposé » exprime sa volonté de créer un syndicat des femmes, l’accueil est tiède. Les relations avec Yvette Roudy, ministre des Droits de la femme, sont franchement glaciales. Elle préfère d’ailleurs ne pas y revenir : « Disons qu’Antoinette Fouque est beaucoup trop intelligente pour moi », ironise-t-elle au téléphone.

Quand le MLF a la curieuse idée de défendre Jiang Qing, la veuve Mao, menacée de la peine de mort, les attaques se multiplient. La maison d’édition est à nouveau vandalisée, par le mystérieux groupuscule des « Bombeuses à chapeaux ».

La rebelle rentre dans le rang

Début 1982, Antoinette cale et renonce solennellement à ses responsabilités politiques dans le mouvement. « Chaque une sait que je l’aime femme, sans réserve », conclut sa lettre aux militantes en un dernier élan enflammé. Le magazine Des Femmes est mis en sommeil : sont invoqués des motifs économiques et le faible soutien du gouvernement.

Antoinette est-elle déçue ? Épui­sée, désireuse de mieux soigner la maladie qui désormais l’empêche de marcher, elle part aux États-Unis. Parenthèse de six années blanches durant lesquelles elle prend la tête de l’Alliance française de San Diego. Outre-Atlantique, elle ne laisse pas de traces. Sa cama­rade des débuts, la romancière Monique Wittig, a ouvert le champ de la théorie queer et trouve un écho dans les universités américaines. Pas elle…

Après le break américain, Antoinette Fouque ne ranime pas le MLF. Déposé dix ans avant par mesure de protection, le sigle est laissé à l’abandon. Changement d’ère, changement de nom, elle crée « l’Alliance des femmes pour la démocratisation », transformée depuis en « Alliance des femmes pour la démocratie ». « Alliance » : le terme marque sa volonté de trouver pour les femmes « un savoir être ensemble qui ne soit pas l’homosexualité, ni l’exclusion dans l’art, ni la misogynie entre elles, ni le massacre », m’explique-t-elle. 

Sous cet intitulé, Antoinette Fouque et l’Alliance répondent présent dès qu’il est question de femmes. L’excision, la parité, la gestation pour autrui, Aung San Suu Kyi, l’opposante bir­mane… Rien n’échappe à leur vigilance. La logique échappe parfois : comment la plus ardente militante des droits et pouvoirs de l’utérus en vient-elle à prôner la gestation pour autrui, aux côtés de sa vieille ennemie idéologique Elisabeth Badinter ?

En 1994, elle est élue député européen sur la liste radicale conduite par Bernard Tapie, qui me dit admirer cette « personnalité sans compromis, fidèle à ses convictions ». Le rapprochement amuse.

Qu’importe. Qui dit femmes, dit Antoinette. Se raccrocher aux débats du moment, avec force prises de position, campagnes de presse, pétitions diverses, n’est-ce pas la meilleure façon de garder une existence publique ?

En 1994, elle est élue député européen sur la liste radicale conduite par Bernard Tapie, qui me dit admirer cette « personnalité sans compromis, fidèle à ses convictions ». Le rapprochement amuse. Mais l’alliance avec les radicaux est brève. Antoinette laisse de côté ses préventions envers le féminisme d’Etat et les femmes socialistes et louvoie vers le PS. En 2000, elle accède au grade d’officier de la Légion d’honneur, à celui de commandeur en 2006.

La rebelle est rentrée dans le rang. Dorénavant, elle fait partie de l’establishment, tout en continuant à lancer des idées : un musée, un Grenelle des femmes sont ses plus récents projets. Elle défend Ségolène Royal avec une ferveur lyrique : « Mon regard sur Ségolène est celui de la gratitude, de l’amour, non ambivalent, d’une mère pour sa fille d’élection, sa contempo­raine », écrit-elle en ajoutant qu’elle est « l’incarnation, la représentation, la symbolisation de Marianne, de la République et de la France ».

Un goût partagé du drame

L’esprit de la maison, c’est aussi un lieu de rencontres, l’Espace des femmes, à côté de la librairie. En novembre dernier, une série de photos y était exposée. Le thème : des corps masculins au phallus joyeusement exhibé. La photographe, Sophie Bassouls : « Antoinette m’a dit : “Un garçon nu, ça va secouer un peu les copines.” »

Un soir d’avril, l’Espace accueille Roger Dadoun, poète et philosophe. Un Steinway en guise de pupitre, face à une assemblée attentive, il prise la déclamation grandiloquente et le verbe cru. Bon lecteur de Fouque, il évoque « la condition humaine entre naître et n’être » et l’« exactitude mammaire ». Mauvaise auditrice, j’abdique et me laisse bercer par l’atmosphère sereine, vaguement new age. Immense et clair, abritant un patio carrelé et une fontaine miniature, l’Espace est protégé de l’extérieur par une ruelle noyée de fleurs que longent les bureaux des éditions. Antoinette veille à ses plantes chéries, même à distance.

L’image est un souci permanent pour elle. Derrière ses jardins luxuriants, un rideau de fer. Et derrière le rideau de fer, une sta­tuette fragile. Qui maintient sa visibilité à grand renfort de communiqués, invitations à l’Espace des femmes et blogs au style fervent, mais évite les questions. Contactée à plusieurs reprises, le service de presse des éditions Des Femmes restera mutique. Dommage. « Sans la com, Antoinette ne serait rien », affirme une ancienne employée.

Deuxième barrage, juridique. Les deux plus proches adjointes d’Antoinette Fouque sont avocates. Parfois, le relais est pris par d’autres. Au premier rang, Georges Kiejman, l’ancien ministre de Mitterrand. Dans les journaux des éditions Des Femmes, il arrivait que l’on retouche les photos. Quand on n’est pas le proprié­taire, c’est plus compliqué. Il faut insister, aller jusqu’à écrire : « Je ne peux vous donner mon accord pour une telle aventure. » En clair, ce portrait n’aurait jamais dû voir le jour.

La parano entretient la parano. Autour d’Antoinette règne la peur des poursuites. Tout le monde se tient à carreau, demande l’anonymat, suggère d’attendre encore dix ans : trop dur de replonger dans des conflits pénibles, éreintants et souvent perdus face à une adversaire redoutable. Ancienne proche de Psychépo, Raymonde Coudert écrit que, « plus que dans d’autres groupes, la loi du silence qui s’est abattue sur celui dont j’étais, a empêché qu’ensuite on ne se livre ». « J’ai déjà donné, je passe la main », s’excuse une ancienne, navrée de ne pouvoir m’aider.

Les deux parties partageraient-elles le goût du drame ? Il y a eu des procès, bien sûr, mais il y a aussi la crainte des procès. En 1979, des chroniques publiées dans Les Temps modernes sont rééditées au Seuil sous le titre Le Sexisme ordinaire. Kiejman, avocat des éditions Des Femmes, s’inquiète de certaines indélicatesses à l’égard de ses clientes. Emoi au Seuil.

Avec ses multiples avatars et les murailles qu’elle érige autour d’elle, Antoinette Fouque a forcément gagné : son monde reste inaccessible et opaque.

Contributrice au livre, Liliane Kandel, qui me raconte l’histoire, a une idée astucieuse. Contact est pris avec Simone de Beauvoir, préfacière habituée à jouer les parapluies, qui accepte de se déclarer auteur de l’ensemble. Invraisemblable mais plaidable puisque les textes sont tous signés de délicieux pseudos. Nul ne pourra prouver l’identité réelle de Catherine Crachat, Pepita Regalo ou Rose Prudence – le pseudo de Liliane. L’affaire est sans suite.

N’empêche, dans Génération, les années de poudre, publié en 1988, les descriptions féroces des pratiques de Psychépo ne nomment pas son leader autrement que « la guide bien aimée ». Plus près encore, en 1999, dans l’épatant documentaire Debout, une his­toire du Mouvement de libération des femmes, la cinéaste Carole Roussopoulos fait carrément l’impasse sur Antoi­nette Fouque. Elle a préféré, m’explique-t-elle, éviter les contestations, voire un procès en diffamation.

Avec ses multiples avatars et les murailles qu’elle érige autour d’elle, Antoinette Fouque a forcément gagné : son monde reste inaccessible et opaque. Dommage que, faute d’écrire son autobiographie, elle, qui abandonna d’innombrables projets, ne s’essaie pas au roman. Maniaque du contrôle et du jeu avec le réel, cette surdouée aurait pu faire des miracles. 

À défaut, elle a inspiré un personnage, une des Femmes de Philippe Sollers : Bernadette, « grande diri­geante timonière », « bizarre », « fascinante », « répugnante », « per­verse ». Voilà pour la version inquiétante que les bavardes comme les taiseuses entretiennent.

Pour ma part, j’ai envie de penser que tout ça, c’est de l’histoire ancienne. Et de conserver l’image que j’appelle « Antoinette au cigare », une épatante photo de Sophie Bassouls. En che­mise à carreaux de cow-boy, la chef de bande a un barreau de chaise aux lèvres et l’œil malicieux d’une petite fille qui fume en cachette. Le paradoxe, toujours. Lider maximo ou gamine effrontée ? La photo, comme ce portrait, Antoinette refuse de la voir exposée. Dommage. 

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