Les champs des possibles

Photo par Vincent Jarousseau Écrit par Sonia Reveyaz
Les champs des possibles
Publié le 04 juillet 2024

« Il y a toujours quelque chose à faire dans une ferme. » Sous le regard attentif de leur maître de stage en cette matinée de mai, Mathéo et Enzo effectuent un tour dans le champ de blé de 110 hectares pour observer l’évolution des semis et ramasser à la main le ray-grass. Les jumeaux, âgés de tout juste quinze printemps, sont en stage dans le cadre de leur CAP agricole chez Sylvain, un exploitant qui travaille seul sur son domaine à Hémévillers, dans l'Oise. Depuis septembre, le photographe Vincent Jarousseau suit de près le parcours des deux alternants de la Maison familiale rurale (MFR) de Beaulieu-les-Fontaines, une petite commune d'une centaine d'habitants du nord du département. 

Dans le village de Crapeaumesnil, où vivent les deux frères, les électeurs ont voté à 66% pour le Rassemblement national lors du 1er tour des législatives du 30 juin.  « Enzo et Mathéo ne parlent pas politique, mais tout leur entourage a voté pour le candidat du RN aux européennes de juin », témoigne le photographe, coauteur en 2017 de L’Illusion nationale – une immersion dans trois villes dirigées par le parti d’extrême droite.

Depuis la rentrée 2023, Vincent Jarousseau est retourné sur les bancs de l'école pour suivre le parcours de jeunes en formation professionnelle. « Passionnés de machines agricoles, Mathéo et Enzo ont attiré mon attention. Ces jumeaux qui ont grandi en zone rurale dans le nord de la France, entre les tracteurs et les éoliennes juchées le long des champs de l'autoroute A1, se sont naturellement tournés vers la formation en alternance agricole », raconte-t-il.

« Une véritable libération »

« J'ai découvert des jeunes qui s'affirment par le travail. Chez eux, la culture du labeur est très valorisée socialement. Ces structures éducatives leur permettent de s'accomplir par la pratique. » Élevés par une mère cantinière et un beau-père ouvrier, Mathéo et Enzo ont développé une forte conscience du travail manuel. « Pour eux, c'est une véritable libération de ne plus être assis sur une chaise. Avec mes photos, je défends l’idée que l'enseignement devrait proposer plus de pratique, que ce soit via la cuisine, le jardinage, la mécanique… Et ne pas faire l'éloge de la course aux diplômes. »

« Les MFR sont des établissements privés et gratuits issus du mouvement agricole des années 1930. Elles proposent un enseignement en alternance, dès l'entrée en classe de quatrième, qui prépare notamment aux métiers de l’agriculture et des services aux personnes », poursuit Vincent Jarousseau, dont le dernier projet d’envergure portait sur les aides à domicile. La première MFR a été créée en 1937 à Lauzun, dans le Lot-et-Garonne, à l'initiative de syndicalistes paysans et de parents d'adolescents qui ne trouvaient pas dans le système scolaire existant de réponse adaptée. Aujourd’hui, elles accueillent près de 55 000 jeunes en formation en France.

« Mathéo et Enzo sont plein de bonne volonté, curieux, dynamiques, mais ils ont aussi leurs limites », raconte le photographe. Lors d’un de leurs stages, les deux frères ont enchaîné des semaines de 50 à 55 heures de travail chez un exploitant agricole. « Seules les corvées les plus contraignantes leur étaient proposées. Pas facile de tenir un rythme de travail adéquat, entre le réveil à 7 heures pour traire les vaches, la poussière de la moissonneuse et la chaleur. » 

Cette série baptisée « Trouver sa voie », qui offre une plongée dans le parcours de plusieurs jeunes en formation professionnelle, de la maçonnerie aux métiers de la mode et du vêtement, donnera lieu à un roman photodocumentaire, à paraître en 2025. À travers ce projet, Vincent Jarousseau souhaite interroger le manque de reconnaissance de l’enseignement professionnel et du monde agricole, alors même que « les politiques ne cessent de répéter qu’il faut valoriser ces métiers ».

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