Civelle, le petit poisson qui rapporte plus gros que la coke

Écrit par Nicolas Legendre Illustré par Guillaume Reynard
Civelle, le petit poisson qui rapporte plus gros que la coke
On la surnomme « l’or blanc ». C’est une espèce protégée. De la Vendée à l’Espagne et jusqu’à Hongkong, la civelle, bébé de l’anguille, fait l’objet d’un trafic international très lucratif.
Paru en novembre 2020
Article à retrouver dans cette revue

Un terrain en pente, au bord d’une rivière indolente. Une jolie maison de pierre. Près de la table familiale, un buffet en bois au pied duquel se prélasse un chat roux. Dans le bas d’une des portes du buffet, un petit orifice bien net. « Un coup de .22, dit Daniel Vergereau. Il a tiré à côté de moi, presque à bout portant. Il m’a dit : “Le prochain coup, c’est dans ta jambe. Alors faut payer”. » Le type avec le flingue ? « Un manouche », répond l’homme. Une histoire de stups ? Non. Une affaire d’anguille.

Daniel Vergereau a 52 ans, les cheveux poivre et sel, le buste trapu et les avant-bras épais. Il a grandi ici, dans le marais poitevin, côté Vendée, où tout le monde l’appelle ­Biscotte. Un « gamin de la Ddass », comme il le dit lui-même. Son père adoptif, chauffeur routier, améliorait l’ordinaire en pêchant dans les biefs et les étiers, les fossés et les canaux dont la région regorge. Biscotte a attrapé le virus, jusqu’à préférer les berges des cours d’eau aux bancs de l’école. À 9 ans, il tâte de la nasse et de la ligne de fond. À l’époque, l’anguille mord à gogo. Chez les Vergereau, ce poisson longiligne, à la peau couverte de mucus collant, est au menu de nombreux repas. Biscotte la pèle et la lave lui-même. Il en vend aux voisins, puis aux restaurateurs du coin. Trente francs du kilo – l’équivalent, en 1980, de 13 euros actuels. Un bon prix – les pêcheurs européens la vendent aujourd’hui entre 5 et 15 euros. À ses prises, il ajoute celles de gars du coin, pêcheurs du dimanche. À 18 ans, il écoule 300 kilos par semaine, en grande partie au marché noir. 

Une texture légèrement gluante

À la fin des années 1990, Biscotte commence à « ramasser » des civelles. Long de 4 à 6 centimètres, ce poisson translucide est l’alevin de l’anguille – un bébé poisson, en somme. Un mets traditionnel dans l’ouest de la France, au Pays Basque et en Espagne, entre autres. La civelle a peu de goût. Son intérêt réside dans sa texture, légèrement gluante, et dans la façon de la préparer : en vinaigrette, en omelette, ou à l’espagnole, sautée à l’huile d’olive avec des piments.

À 30 ans, Biscotte est mareyeur, autrement dit grossiste en poissons. Un travail exigeant. Il faut savoir conserver des animaux vivants dans des bassins, disposer d’une trésorerie pour amortir les fluctuations entre les prix d’achat et de revente, et ne pas compter les heures passées sur la route, au téléphone, auprès des pêcheurs et des poissons. Rien d’insurmontable pour lui. Le marais est son fief. La pêche, son monde. « C’est grâce aux anguilles que je m’en suis sorti », dit-il. C’est aussi ce qui lui a valu l’impact de .22 dans le buffet du salon. Il devait 34 000 euros à des braconniers, une dette contractée au printemps 2018. Ils lui auraient remis des civelles de contrebande, à payer quelques jours plus tard. Entre-temps, Biscotte s’est lui-même fait « pêcher ». Par les gendarmes. Il est tombé dans le cadre d’un coup de filet destiné à démanteler un trafic de civelles présumé, toujours en attente d’être jugé. Comme il n’en était pas à son premier délit halieutique, Biscotte s’est retrouvé en détention provisoire. À sa sortie, les braconniers l’attendaient.

La civelle se vend aujourd’hui de 100 à 500 euros le kilo. Parvenu en Asie, ce même kilo se négocierait dix fois plus cher. Autant que du caviar.

C’est qu’aujourd’hui la civelle vaut autrement plus cher qu’au temps où Daniel Vergereau posait ses premières nasses. Au restaurant nantais La Civelle, l’assiette coûte 26,50 euros pour une portion de 30 grammes. De 5 euros le kilo en moyenne en 1975, elle se vend aujourd’hui de 100 à 500 euros. Parvenu en Asie, ce même kilo se négocierait dix fois plus cher. Soit cent à cinq cents fois plus que le cabillaud, et autant que du caviar. Les pêcheurs la surnomment l’« or blanc ». Des associations environnementalistes parlent d’« ivoire européen ». Selon son niveau et ses réseaux, un trafiquant peut gagner entre quelques dizaines de milliers et plusieurs millions d’euros par an. Plus rémunérateur que la coke.

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Désormais, on équipe les viviers d’alarmes dernier cri. On organise des go fast entre le Poitou et les Asturies avec des centaines de kilos d’alevins braconnés dans le coffre. On recrute des « mules » pour envoyer à l’autre bout du monde des valises spécialement équipées, remplies de poissons vivants. On fait ronronner les gros billets dans des compteuses électroniques. On menace arme au poing pour une dette de pêche. Des roselières de Loire-Atlantique aux routes tortueuses du Pays Basque, des zones artisanales portugaises aux entrepôts hongkongais, escrocs à la petite semaine et malfrats chevronnés se livrent à l’un des trafics d’espèce protégée les plus lucratifs au monde. Montant estimé : 1 milliard à 3 milliards d’euros par an, selon l’ONG de défense de l’anguille Sustainable Eel Group.

Victime de la surpêche et du braconnage

Jusque dans les années 1960, l’anguille abondait à tel point qu’en Europe on la considérait comme une espèce envahissante. Certains mangeaient de la civelle, considérée comme un plat du pauvre, tous les jours. D’autres la transformaient en colle ou l’utilisaient comme engrais. C’est désormais la pénurie. L’une des plus anciennes espèces animales sur terre a été décimée. Entre le début des années 1980 et la fin des années 2000, le stock de civelles aurait diminué de 95 à 99 % en Europe, selon les estimations de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction. Son bourreau est un mammifère de la famille des hominidés, Homo sapiens, aux mœursbien peu compatibles avec celles du poisson serpentiforme.

L’anguille n’est pas une nature délicate. Elle s’accommode de l’eau douce et de l’eau salée, vive ou stagnante, des profondeurs océaniques comme des ravins boueux. Elle passe sa vie dans les rivières et lacs continentaux, jusqu’à la reproduction. Elle entreprend alors un périple digne des grandes épopées maritimes. Durant six à dix-huit mois, elle parcourt des milliers de ­kilomètres pour rejoindre la mer des Sargasses, vaste zone de ­l’Atlantique Nord au large des Bahamas, des Bermudes et des Petites Antilles. Anguilla anguilla se reproduit exclusivement dans ces parages. C’est du moins ce que supposent les scientifiques : nul n’a jamais observé d’œuf d’anguille européenne, ni pu documenter les ébats nuptiaux des adultes. Voilà pourquoi personne, à ce jour, n’est parvenu à la faire procréer en captivité. Pour qui veut élever des anguilles et en faire commerce, il n’y a qu’une solution : capturer les jeunes civelles à l’état sauvage.

Après leur naissance, les larves utilisent les courants océaniques pour rejoindre les estuaires nord-africains et européens. Durée du voyage : une à deux années. Avec presque 6 000 kilomètres de trait de côte, la France métropolitaine est l’une des principales destinations de ces alevins – et donc l’un des épicentres du trafic. « L’anguille est apparue avant que ne disparaissent les dinosaures, expliqueÉric Feunteun, directeur de la station marine de Dinard du Muséum national d’histoire naturelle et spécialiste de ce poisson migrateur. Elle a réussi à traverser les temps géologiques et elle est capable de s’adapter à toutes sortes de situations. Mais avec l’intensification des activités humaines, ça ne marche plus. »

 Ce processus migratoire antédiluvien s’enraie avec la multiplication des barrages et le productivisme agricole : zones humides drainées, mares comblées, cours d’eau modifiés, voire supprimés… D’innombrables habitats naturels sont détruits. Les anguilles japonaises, importées pour les besoins de la pisciculture, favorisent la diffusion d’un parasite nuisible à l’espèce autochtone, déjà fragilisée par les pesticides, antibiotiques, métaux lourds et autres douceurs. À quoi s’ajoutent la surpêche et le braconnage.

La grand-mère d’Éric Feunteun tenait un café sur les bords de Loire dans les années 1970. Il arrivait que ses clients paient leur addition en civelles. « Ça la faisait râler », se souvient le naturaliste. Les temps ont changé. En 2009, l’anguille figure sur la liste des espèces en danger« critique »d’extinction. Un an plus tard, l’Union européenne interdit l’export de ce poisson et de son ­alevin vers des pays tiers.

L’interdiction d’exporter l’« or blanc » hors d’Europe a eu l’effet d’un big-bang. « Le marché parallèle a été multiplié par dix », selon Biscotte.

La demande en civelles est alors au plus haut. De l’autre côté du globe, la population d’­Anguilla japonica, cousine de l’anguille européenne, a fondu elle aussi. Là-bas, on raffole de l’anguille. Certaines traditions asiatiques lui prêtent des vertus médicinales. Au Japon, le kabayaki, filet d’anguille grillé à la braise, est un plat national. Depuis les années 1990, pêcheurs et mareyeurs européens avaient donc mis en place des filières légales d’exportation de civelles, généralement destinées à être élevées dans les piscicultures d’Asie afin d’être vendues une fois devenues adultes. Des routes étaient tracées. Les contacts entre vendeurs, intermédiaires et acheteurs, établis.L’interdiction d’exporter l’« or blanc » hors d’Europe a eu l’effet d’un big-bang. « Il y avait déjà un marché parallèle avant, mais d’un coup, il a été multiplié par dix, se souvient Biscotte. Ça a explosé. Tout le monde a essayé de sortir de la civelle d’Europe. »

5 h 30 du matin, un vendredi de janvier 2020. Nuit d’encre. Propulsée par un moteur hors-bord de 150 chevaux, l’embarcation de Mickaël Vallée fend les flots tumultueux de la Loire à 20 nœuds, sous un crachin glacial. Entre Cordemais et Paimbœuf, non loin de son estuaire, le fleuve atteint un ­kilomètre de large. Des marais aux formes mouvantes l’enchâssent dans une gangue de roseaux. Ce doit être beau, mais on ne voit rien. Rien que des ombres et une brume fantomatique. Comment le marin pêcheur fait-il pour se repérer dans une telle purée ? Cou de taureau, carrure de rugbyman et boucle à l’oreille, Mickaël donne l’impression de foncer au hasard mais, après quelques minutes de navigation, il vire à tribord et s’enfonce dans un étier. Extinction des feux. L’homme immerge ses tamis dans l’eau noirâtre puis navigue face au courant à faible vitesse. Il relève ensuite ses pièges et les dépose au-dessus du vivier installé sur le bateau. Un projecteur éclaire le magot. Des centaines de petits vers translucides frétillent au-dessus des mailles. « Eh ouais ! C’est l’or blanc ! » 

Mickaël Vallée fait partie des 524 pêcheurs de civelles agréés par l’État, dotés d’une licence et soumis à des quotas. Il préside une coopérative regroupant une centaine de civelliers des Pays de la Loire. Pour la saison 2019-2020, ils ont été autorisés à capturer 65 tonnes du précieux alevin. 40 % sont destinés à la consommation humaine à l’intérieur des frontières européennes. Le reste est exporté au sein de l’UE pour le repeuplement : certains pays relâchent des civelles dans leurs cours d’eau afin de favoriser le renouvellement des populations. Ce marché légal représente moins de 70 tonnes par an, tous débouchés ­compris. À côté de cela, le Sustainable Eel Group estime que 100 tonnes de civelles quittent illégalement le territoire européen chaque année. Certains acteurs de la profession le jugent surévalué et parlent de 25 à 30 tonnes braconnées. Impossible de connaître la quantité exacte de poisson trafiqué, la plupart des transactions échappant évidemment aux autorités.

Quand j’ai commencé il y a vingt-cinq ans, je sortais plus d’une tonne par saison. C’est écœurant de voir tout ce poisson et de pas avoir le droit de pêcher plus…

Mickaël Vallée, l’un des 524 pêcheurs de civelles agréés par l’État

Le pêcheur remet ses tamis à l’eau. Nouveaux allers-retours lents, en prenant soin de ne pas passer à moins de 50 mètres de l’écluse toute proche. La réglementation l’interdit, car c’est là que se concentrent les civelles qui tentent de franchir les obstacles. Les « bracos » n’ont pas ces scrupules. « Ils sont souvent là, près des écluses », explique Mickaël Vallée. Quelques jours plus tôt, non loin d’ici, la gendarmerie a saisi un chalut illégal de 15 mètres de large. Les tamis de Mickaël, eux, ne dépassent pas 1,20 mètre.

Trois heures seulement après avoir commencé à pêcher, le colosse remballe son matériel. « Fin de saison pour moi ! » Avec les prises du jour, il a atteint son quota de civelles pour 2019-2020 – 173 kilos, pas un gramme de plus. « Quand j’ai commencé il y a vingt-cinq ans, je sortais plus d’une tonne par saison. Aujourd’hui, si je n’avais pas de quota… » Sous-entendu : je gagnerais joliment bien ma vie. « C’est écœurant de voir tout ce poisson et de pas avoir le droit de pêcher plus… » Mickaël Vallée remarque que ces dernières années la quantité de civelles ­augmente tandis que ses revenus diminuent. « Hier, j’ai gagné 1 200 euros en six heures de pêche,explique-t-il. Mais c’est du brut. Et là, je vais être deux mois sans pêcher : la pêche à la lamproie et à l’alose n’ouvrent pas avant la fin mars. Les règlementations drastiques, les heures de nuit, la paperasse, la compta, pour gagner 2 500 euros net par mois… » Les scientifiques confirment « avec prudence » un regain « très modéré » de la population, sans pouvoir en identifier les causes : on serait passé de 1 % de la quantité de civelles dans les estuaires européens en 2003 par rapport au début du xxsiècle, à environ 10 % aujourd’hui. 

Un trafic international ramifié et hiérarchisé

Depuis l’instauration des quotas et l’interdiction ­d’exporter hors d’Europe, la profession se porte mal. Entre 2006 et 2018, le nombre de civelliers est passé de 1 224 à 526. Pour diversifier ses revenus, Mickaël Vallée s’est fait guide. En été, il emmène des touristes à la découverte de l’estuaire. Il assure, par ailleurs, ne jamais pêcher illégalement. « Dès que les quotas ont été mis en place, je suis devenu président de l’organisation de producteurs. Ça m’a bien pourri la vie mais, avec le recul, ça m’a aussi permis de ne pas frauder… Sinon, la tentation aurait été grande. Va dire à un pêcheur d’arrêter de pêcher alors qu’il y a de la civelle partout ! » D’autres se laissent entraîner du côté obscur. Le début de la fortune ? Surtout celui des ennuis.

« Au départ les collègues disaient : c’est quoi, la civelle ? Du poisson ? Et tu veux sonoriser pour du poisson ?! » Dans le jargon des forces de l’ordre, « sonoriser » signifie mettre un téléphone ou une habitation sur écoute. Cheveux ras et léger accent du Midi, le lieutenant-colonel Dominique Bousquet dirige la division investigation de ­l’Office ­central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp). Domaines d’intervention de ce service de la gendarmerie nationale : le dopage, le trafic de déchets, le recel de bébés fauves, le commerce d’ivoire, la contrefaçon de produits pharmaceutiques… et, depuis une dizaine d’années, le trafic de civelles. Pour débroussailler ce nouveau terrain, les 37 enquêteurs pilotés par Dominique Bousquet ont dû mobiliser les grands moyens : écoutes, relevés ­téléphoniques, planques, filatures, recherche d’indics…

Car les délinquants se sont organisés et professionnalisés. Le trafic de civelles ressemble au trafic de stupéfiants. « Les enjeux de pouvoir et d’argent, la répartition des territoires et des lieux de pêche, l’endroit où on pose un filet, les dettes de pêcherie, tout ça peut déchaîner les passions », euphémise le gendarme Bousquet. Les risques légaux se sont aussi accrus pour les trafiquants. Auparavant, ils n’encouraient que des amendes et de la prison avec sursis. Depuis la loi dite « biodiversité » de 2016, les tarifs ont changé : deux ans ferme et 150 000 euros d’amende pour le braconnage, le transport, la vente et l’achat d’espèces protégées ; sept ans ferme et 750 000 euros pour les mêmes délits commis en bande organisée.

En 2016, après sept mois d’enquête, neuf trafiquants sont arrêtés en Loire-Atlantique. Véhicules, bijoux ornés de diamants et montres de luxe sont saisis. 

L’Oclaesp a coordonné des investigations partout en France, en lien avec les affaires maritimes, les douanes et, dans certains cas, les services équivalents dans plusieurs pays européens, sous la houlette ­d’Europol. La pêche fut bonne. En 2016, après sept mois d’enquête, neuf trafiquants sont ­arrêtés en Loire-Atlantique. Onze véhicules, des montres de luxe et des bijoux ornés de diamants sont saisis. Valeur estimée : 645 000 euros. L’année suivante, en 2017, une nasse internationale se referme sur huit malfaiteurs en Espagne et neuf en Grèce, dont plusieurs Chinois. Voitures de luxe, espèces et lingots d’or sont ramassés au passage. La même année, 520 kilos de civelles sont interceptés de nuit sur l’autoroute A63, dans les Landes. Venu d’Espagne, le convoi ­faisait route vers ­l’aéroport de Roissy. Destination présumée de la ­marchandise : la Thaïlande. À l’aéroport londonien de Heathrow, 200 kilos de civelles vivantes cachées entre des bacs de poisson congelé, saisis par les douanes britanniques, étaient en partance pour Hongkong.

En mars 2018, quatre Chinois, trois Espagnols et trois Marocains sont arrêtés en Espagne et au Portugal. Ils auraient engrangé 37 millions d’euros en faisant du trafic de civelles durant plusieurs années. Dans l’un des lieux perquisitionnés, la garde civile découvre un « mur » de 364 valises destinées au transport de 5 tonnes d’« or blanc ». Le ­procédé, ­courant dans le milieu, consiste à installer dans ces valises des poches imperméables remplies d’eau et d’oxygène sous pression, afin que les poissons puissent survivre plusieurs dizaines d’heures, le temps du voyage. En France, en 2019, les douanes de Pau interceptent 897 kilos de civelles et 18 000 euros en liquide dans deux fourgons spécialement aménagés. Braconniers et pêcheurs professionnels, mareyeurs français ou espagnols, acheteurs et transporteurs asiatiques… ce chalutage ­judiciaire ­permet de cartographier un trafic international ramifié et ­hiérarchisé.

Les « mules » de la civelle 

Au bas de l’échelle, les braconniers. « Souvent des gens qui font des petits boulots et ont du mal à joindre les deux bouts, confie un enquêteur sous couvert d’anonymat. En l’espace de deux ou trois mois, ils peuvent gagner plus qu’en une année entière. Et puis, il y a des familles véritablement organisées autour de cette pêche : pêcheurs, guetteurs et collecteurs. » Ce petit monde se croise, s’épie, éventuellement collabore, parfois s’écharpe. « Les pneus crevés, les tuyaux de moteur coupés, les pare-brise pétés, c’est le quotidien,témoigne José Jouneau, président du Comité régional des pêches des Pays de la Loire. Parfois même, les coups de fusil en l’air… » Ou dans les portes de buffet.

Une fois le fretin pêché, des intermédiaires prennent le relais : collecteurs clandestins ou mareyeurs disposant par ailleurs d’un agrément légal. Ces derniers utilisent fausses factures, comptabilité truquée, blanchiment et comptes offshore – la panoplie complète. Dans le milieu, il est parfois difficile de ne pas naviguer en eaux troubles. « Quand un mareyeur refuse de prendre de la pêche braconnée à un pêcheur, généralement il le perd, confie le même enquêteur anonyme. Au bout d’un moment, il est sur la touche, parce qu’il n’a plus de fournisseurs… » À quoi on reconnaît une civelle braconnée ? Quand elle est vendue par un pêcheur non agréé, ou quand un pêcheur assermenté ne l’a pas déclarée. Le rapport de force peut aussi s’exercer en sens inverse. Mickaël Vallée, le pêcheur en Loire, aurait ainsi fait les frais de son engagement en faveur des civelliers qui refusent de fournir des alevins de contrebande. À coup de menaces : « Un mareyeur m’a dit : “Attention, on sait où tes enfants vont à l’école.” Et aussi : “Je peux payer quelqu’un pour te faire la peau…” Tout ça parce qu’on s’est organisés pour défendre les intérêts des pêcheurs, pour vendre notre pêche le mieux possible. » Biscotte, l’orphelin du marais poitevin, affirme quant à lui avoir été « attaché » de force, il y a « quatre à cinq ans », parce qu’il n’achetait pas de ­poisson ­braconné : « On m’a mis une kalachnikov sur la tête. Des manouches, avec un mareyeur. Parce que je disais que je pouvais pas acheter des civelles au black. »

Fausses factures, comptabilité truquée, blanchiment et comptes offshore… Les intermédiaires ont recours à la panoplie complète.

Souvent, les mareyeurs écoulent leur marchandise auprès d’autres mareyeurs, par exemple espagnols, qui se chargeront de l’export extra-européen. Pour les livrer, ils font appel à des personnes de confiance, petits voyous rencontrés en prison ou cousins en galère, qui ne crachent pas sur 600 ou 700 euros pour deux jours de boulot. C’est moins risqué que de transporter de la drogue et ça peut rapporter plus. Voiture ouvreuse pour signaler la présence éventuelle des forces de l’ordre. Voiture suiveuse. Entre les deux : une camionnette. Dedans : le fretin en aquarium portatif. Téléphones à carte prépayée. Communications codées. De l’autre côté de la frontière, les convoyeurs retrouvent un nouvel intermédiaire. Après vérification de la marchandise, l’échange, poiscaille contre liquide.

La prochaine escale est un vivier clandestin aménagé quelque part dans une maison banale de la banlieue de Lisbonne ou de Madrid, où la cargaison est apprêtée pour l’export. Elle peut être dissimulée dans des colis de poisson dûment déclarés, pour envoi par fret aérien. Ou encore dans les fameuses valises équipées de poches imperméables. « Des gens sont payés quelques centaines d’euros pour faire le transport par avion, explique le colonel Jean-Baptiste Félicité, chef de la section de recherche de la gendarmerie de Bordeaux. Il s’agit souvent de ­ressortissants chinois qui voyagent pour affaires ou en tant que touristes. Ils sont comme les mules qui transportent de la drogue, à ceci près qu’ils ­n’ingèrent pas la ­marchandise. »

D’autres intermédiaires apparaissent au gré des opportunités. Des routes bifurquent. Certaines cargaisons partent de Paris, d’Europe de l’Est ou du Maghreb plutôt que ­d’Espagne. Une grande partie ferait escale à Hongkong, plaque tournante mondiale du trafic d’espèces protégées, avant de rejoindre des piscicultures, en Chine principalement, pour y être engraissées. Leur dernier voyage les mènerait vers une usine ­agroalimentaire ou un grossiste fournissant des restaurateurs japonais ou sud-coréens. Les filières asiatiques étant mal connues, l’emploi du conditionnel s’impose. 

En Europe, la transformation du poisson gélatineux en beaux billets craquants fait gonfler les bas de laine. Certains savent rester discrets : « Je connais des Espagnols riches à millions qui circulent en vieux C15, comme des papys vendéens », sourit un habitué du milieu. D’autres flambent, comme ce mareyeur de Loire-Atlantique qui roulait en Porsche 928 ou ces convoyeurs qui menaient la grande vie au retour de leurs virées ibériques : casinos, prostituées, champagne. Les noceurs ont été coffrés en 2019. La Porsche a été saisie et son propriétaire a pris deux ans ferme. 

Les coups de filet ont fini par ébranler la « Civelle Connection ». En France, au moins quatre entreprises de mareyage, sur la dizaine opérant en 2018, ont cessé leur activité du fait d’ennuis judiciaires. Mais les enquêteurs savent qu’ils n’ont pas encore fait tomber les principales têtes de réseau européennes. Comme au temps de la prohibition, l’interdiction pure et simple d’exporter n’est peut-être pas la bonne solution. En 2014, un rapport de l’institut public France Agrimer qualifiait les choix européens en la matière de « discutables » et « injustes pour les pêcheurs », et les résultats de « décevants » : explosion du trafic, donc impossibilité de connaître les ­véritables quantités de poisson prélevées, ce qui nuit au suivi scientifique de l’espèce. 

Les représentants des pêcheurs réclament donc une réouverture du commerce officiel de la civelle avec l’Asie. « Notre idée est d’utiliser 20 % de la pêche destinée à la consommation pour exporter légalement vers la Chine, explique Mickaël Vallée. Cela entraînerait une hausse des cours, permettrait de payer un prix décent aux pêcheurs et de limiter le trafic. » Jusqu’à présent, ces revendications se sont heurtées à un mur : « On se confronte aux pays nordiques, qui vivent de l’élevage d’anguilles. »

L’anguille fumée étant un mets traditionnel en Europe du Nord, la majorité des élevages européens se trouvent aux Pays-Bas, au Danemark et en Allemagne. Or les civelles élevées dans ces fermes proviennent surtout de France, seul pays à disposer d’une pêcherie professionnelle structurée. L’interdiction d’exporter l’anguille hors ­d’Europe servirait surtout à protéger les entreprises nordiques en leur évitant de subir la concurrence de l’Asie. La réglementation européenne censée protéger l’espèce serait-elle une barrière protectionniste qui ne dit pas son nom, nuisant aux pêcheurs français et incitant au trafic ?

Dieu contre Tarzan

Elle permet surtout à quelques-uns d’engranger des bénéfices au détriment de tous les autres, estime José Aguirrebarrena, alias Tarzan, l’un des deux plus gros mareyeurs de civelles en France. Basé à Bidache, à une trentaine de kilomètres de Bayonne, cet ancien pêcheur débonnaire, à l’accent mêlant le français, l’espagnol et le basque, fulmine contre les « manœuvres » de certains concurrents, en particulier le groupe Nijvis, un poids lourd de l’aquaculture – 220 employés, près de 50 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2019. Cette entreprise néerlandaise s’est associée à un autre mareyeur basque, Jérôme Gurruchaga, concurrent direct de Tarzan. Gurruchaga a aussi son surnom dans le milieu : on l’appelle « Dieu ». Rapport à son influence et à son poids financier sur le marché européen de la civelle.

Dans les années 2000, Jérôme Gurruchaga a fait construire une pisciculture au Maroc, modernisée par la suite à grands frais avec la bénédiction des autorités locales. Au Maghreb aussi, il y a des civelles. Et le Maroc n’interdit pas l’export des anguilles adultes pêchées ou élevées sur son territoire. Les 8,5 millions d’euros d’investissement de Dieu lui permettent donc d’exporter chaque année environ 500 tonnes d’anguilles, principalement au Japon et en Corée du Sud. Côté français, sa société se contente de commercialiser des civelles pêchées en France et destinées au seul marché européen. Aux yeux de Tarzan, ce double circuit n’est rien d’autre qu’un « monopole » de fait sur la civelle, à l’échelle européenne. Le ­statu quo sur l’export serait entretenu à grand renfort de lobbying auprès des instances politiques, afin de préserver cette juteuse position dominante.

Ce qui rend dingo, c’est l’argent. Quand un pêcheur peut se faire 10 000 euros en une soirée, ça rend fou ! Avec un petit tamis à 50 balles !

Tarzan

Dieu balaie en bloc ces critiques. Son business est « parfaitement légal » et « extrêmement contrôlé ». Ses concurrents n’ont qu’à s’installer au Maroc, comme lui, si ça leur chante : « La porte est ouverte ! » Une éventuelle réautorisation de l’export n’handicaperait pas le groupe Nijvis, affirme-t-il, car « le prix d’achat des civelles ne représente que 7 ou 8 % du coût de revient d’une anguille d’élevage ». Ce qui rend la réautorisation « difficilement envisageable », selon lui, ce sont surtout les rapports de force entre États européens. Dieu propose une solution : « Produire de l’anguille sur place et exporter un produit fini au Japon, en Corée du Sud ou en Russie. » À l’entendre, les retombées seraient mirifiques : « Cela permettrait d’engager 100 millions d’euros d’investissement en Europe, d’implanter 30 à 35 élevages et de créer environ 500 emplois directs, avec une revalorisation du prix payé en France aux pêcheurs. » Tarzan se gondole : « N’autoriser que l’export d’anguilles adultes, c’est avantageux pour les pisciculteurs, pas pour les pêcheurs ! Et puis, pourquoi aurait-on le droit de tuer et de consommer des civelles à l’intérieur de l’Europe et pas de les exporter ? Ça ne tient pas debout. »

Qui croire ? Dieu ou Tarzan ? Qui défend vraiment l’espèce, en plus de ses propres intérêts ? L’imbroglio est d’autant plus épais que s’ajoutent les conflits humains. Les uns, sous couvert d’anonymat, dénoncent les autres. Dans les ports, la rumeur court, c’est « Radio quai ». Untel aurait magouillé. Untel aurait balancé. Machin aurait menacé. « Ce qui rend dingo, c’est l’argent,résume Tarzan. Quand un pêcheur peut se faire 10 000 euros en une soirée, ça rend fou. Et ça rend aussi fou son voisin, qui l’a vu faire. 10 000 euros ! Avec un petit tamis à 50 balles ! Y a pas de mystère… ça rend jaloux. »

Biscotte fait partie de ceux à qui la civelle est montée à la tête. Arrêté à deux reprises, passé deux fois par la prison, en attente d’un énième procès, il se dit « usé ». Il prévoyait de rejoindre sa femme à l’île Maurice, où le couple a acheté un restaurant. Pour changer de vie. La justice lui a interdit de quitter le territoire jusqu’au procès. Sa femme va devoir rentrer en France. En attendant, il rembourse sa dette. Lorsque j’étais chez lui, deux types patibulaires sont passés. Des hommes de main de ses créanciers, venus chercher du cash, m’a-t-il affirmé. Chaque semaine, il lâche 100 euros, ­parfois plus, en fonction de ce qu’il a. Aux dernières nouvelles, il a bientôt fini de payer. Il vit grâce à un petit restaurant qui n’ouvre qu’à la belle saison, du printemps à l’automne. Biscotte n’exclut pas de redevenir mareyeur, un jour. Mais il jure qu’il ne touchera plus à la civelle : « C’est que des emmerdes. »

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