Fidji Simo, la Frenchie de ChatGPT, et la poubellisation du Net

Écrit par Nicolas Gastineau Illustré par Raphaelle Macaron
19 janvier 2026
Fidji Simo
Des talons hauts, des robes extravagantes et une ascension fulgurante, la numéro 2 d’OpenAI est un oiseau rare. L’ex-dirigeante de Facebook n’a pas son pareil dans la Silicon Valley pour monétiser nos vies numériques. Quitte à incarner la loi de la dégradation des plateformes par la publicité invasive ? Avec OpenAI, ce ne sera pas la même chose, promet-elle. Revue21 a enquêté.
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Pendant une décennie, des sonorités inattendues ont envahi les couloirs de Facebook, à Menlo Park, en Californie. D’ordinaire, les déplacements s’y effectuent sur coussin d’air, le poids des ingénieurs amorti par le caoutchouc de leurs baskets. Mais une jeune employée ambitieuse a souverainement ignoré l’uniforme typique des nerds de la Silicon Valley, son arrivée annoncée par le tac tac des talons hauts de créateur – Dior le plus souvent. Dans les réunions bruissant de mots d’anglais et d’intonations venues d’Inde ou de Chine, son fort accent français a peu à peu pris le dessus. Pour décrire l’art et la manière d’être de cette étoile montante, il existe un mot idoine de l’autre côté de l’Atlantique : unapologetic. Qui ne compte pas s’excuser d’être là.

Voilà le mythe posé. Fidji Simo, toujours accessible et affable, le distille d’interviews en conférences. Ses proches le relaient assidûment. Qui monte aussi haut dans la vallée doit forger son storytelling, sa légende perso. Et la carrière de cette sommité mondiale de la tech née à Sète, en Occitanie, d’une lignée de pêcheurs et de poissonniers d’origine espagnole et italienne, ressemble à la trajectoire d’une météorite.

Entrée sur candidature spontanée à Facebook en 2011, à un poste de marketing sans envergure, pas codeuse pour un sou, elle devient à 35 ans la patronne de l’application du réseau social. Dix ans seulement après avoir décroché son diplôme de HEC, la voici premier pilier de l’empire Meta de Mark Zuckerberg. De 2021 au début de l’année 2025, elle prend les rênes d’Instacart, un Uber des courses en supermarché, très populaire aux États-Unis, qui envoie des shoppers livreurs écumer les rayons à votre place. Tout en siégeant aux conseils d’administration de plusieurs géants de la tech, comme Stripe (paiement en ligne), et de l’entertainment, comme le Cirque du Soleil. Jusqu’au mois de mai 2025, où Simo a été nommée nouvelle « CEO of Applications » d’OpenAI. Soit numéro 2 de l’entreprise qui a créé ChatGPT, la plus hype de l’intelligence artificielle.

Un couronnement

Cette ascension irrésistible a provoqué les applaudissements nourris de son pays d’origine. La presse hexagonale a goûté le récit de cette jeune Sétoise, fille de parents qui n’ont pas passé le bac, modèle de la France qui gagne en Californie. Ce qui lui a valu, en juin 2025, à l’occasion d’un passage par le salon VivaTech, de dîner à l’Élysée entre Emmanuel Macron et Joe Biden. Lorsque celle qui a acquis la citoyenneté américaine en 2017 vient à Paris, elle emmène sa garde rapprochée croquer de son raffinement favori, la mode. La dernière fois, c’était à l’exposition Louvre couture, raconte une des membres de l’équipe, pour « une chasse au trésor » à la recherche des plus belles pièces de designer disséminées dans le musée, suivi d’un raid à la Samaritaine, le grand magasin rénové par le roi du luxe, Bernard Arnault.

En octobre 2025, pour ses 40 ans, Fidji Simo organise, dans son domaine californien, une fête qui a tout d’un couronnement. À Carmel Valley, à deux heures de route de San Francisco, elle a élu domicile dans un pastiche de mas provençal de 500 mètres carrés. La liste des invités qui pénètrent alors dans ce simili-palais de Camargue aux tuiles anciennes et cyprès taillés en cylindre, est un concentré de la tech-aristocratie qui règne sur nos vies numériques. Il y a des PDG et des directeurs à chaque table.

Pour connaître le numéro de son siège, il faut le lire sur de petits papillons en papier disposés à l’entrée. La direction artistique est à l’image de la Sétoise et de ses goûts – multicolore, pailletée, baroque, extravaganza. Une troupe de danseuses en justaucorps tournoie sous les confettis. Les smokings y côtoient robes à dentelle, hauts-de-forme et circassiens sur échasses. Des fauteuils de velours violet sont disposés près de la piscine. Sur scène, au piano, s’ébroue Rachel Platten, chanteuse pop tombée dans l’oubli après un unique tube dix ans plus tôt, le programmatique Fight Song.

Fidji n’est pas qu’une dirigeante d’entreprise, c’est une artiste.

Katia Verresen, coach en leadership

« Alice au Pays des merveilles rencontre le cirque », résume Katia Verresen, présente ce soir-là, comme si elle pitchait le concept d’une série télé. Cette « coach en leadership » suit Simo depuis ses premiers pas à Facebook. Elle prodigue aussi ses conseils New Age aux cadres du réseau social Reddit, de la plateforme de streaming Netflix et du site de partage d’images Pinterest pour les aider à « trouver leur puissance intérieure » et leur apprendre à manager « avec abondance », un mot auquel elle tient. « Fidji n’est pas qu’une dirigeante d’entreprise, c’est une artiste, s’enflamme Verresen. Elle aime la mode, elle sculpte, elle peint – elle a besoin de se servir de ses mains. »

Virtuose de Slack

Dans son mas californien, la Française a aménagé une « flower room », où elle réalise des collages et collectionne des fleurs dont elle extrait les colorants. De fait, Fidji Simo est médicalement contrainte de passer le plus clair de son temps dans ce manoir, acheté au début de la pandémie de covid-19 pour plus de 5 millions de dollars (4,3 millions d’euros). Opérée d’une endométriose en 2019, elle découvre peu après qu’elle souffre également d’un rare syndrome de tachycardie posturale, qui lui interdit de rester debout pendant plusieurs heures d’affilée. Elle est depuis, confient avec amusement ses collaborateurs, devenue une virtuose de Slack, la plateforme de travail en ligne connue pour jouer un rôle central dans la « culture OpenAI ». Sa pathologie, à laquelle la médecine n’a pas trouvé de cure satisfaisante, est devenue une cause avec la création du Complex Disorders Alliance, une fondation de recherche à but non lucratif qu’elle a financée sur ses propres deniers pour mieux traiter ces maladies que la médecine peine encore à appréhender.

Le soir de ses 40 ans, la maîtresse de maison a revêtu une robe rouge aux amples épaulettes qui lui donne des airs de princesse Disney. D’habitude, son eye-liner noir et ses longs cheveux de jais encadrant son teint pâle font plutôt penser à une descendante sophistiquée de la gothique matriarche Morticia Addams. Son père et sa mère, qui l’ont nommée Fidji d’après les îles du Pacifique Sud, sont venus depuis leur petit coin de Méditerranée pour trinquer avec ce nouveau monde dans lequel règne leur fille. Son mari, Rémy Miralles, prend le micro : « Pour une fois, je sors de mon habitat naturel, la banquette arrière, pour mettre un pied dans le sien – le devant de la scène. » Ils sont tombés amoureux pendant leur jeunesse à Sète, au début des années 2000, ne se sont plus quittés depuis. Ingénieur, il s’est reconverti dans la confiserie durant la pandémie de covid et livre désormais ses chocolats dans toute la Californie.

Cette figure de girlboss made in France fascine d’autant plus qu’elle se fait rarissime dans la « broligarchie » (de brothers, frères, et oligarchie) qu’est devenue la Silicon Valley où, à l’exception de Signal, toutes les plateformes sont tenues par des hommes de plus en plus fiers de l’être – le virilisme est devenu cool dans l’Amérique de Trump. Son ancien boss, Zuckerberg, assurant même début 2025 que l’entreprise manquait « d’énergie masculine ». Pas très loin dans le jardin, en nœud pap’, se trouve le nouveau patron de Simo. C’est le plus célèbre « pitcheur » de la planète. Celui qui a réussi à vendre son produit d’appel – ChatGPT – non pas à quelques venture capitalists californiens, mais au monde entier. Il s’agit de Sam Altman, le président d’OpenAI.

Des verres à cocktail

La répartition des tâches est la suivante : à Sam Altman, la voix et le visage d’OpenAI. À lui la mission de s’adresser au monde ou au président des États-Unis et de leur dire, selon les jours de la semaine, que la technologie qu’il vend va sauver l’humanité – ou peut-être la détruire. Mais qu’en tout cas, le destin de la planète se joue entre la fournaise des data centers et l’interface de son robot conversationnel. Fidji Simo est en quelque sorte son double opérationnel. Lui garde la main sur les grands choix stratégiques, à commencer par les investissements démentiels dans les ressources de calcul, ainsi que sur le pilotage de la branche recherche. Elle dirige tout le reste. Soit le marketing, la communication et les « produits ». Au premier chef, l’inévitable et messianique ChatGPT.

Discours prophétique

Le contexte dans lequel la Française a pris ses fonctions est périlleux. OpenAI crame des quantités phénoménales d’argent pour un revenu encore maigre, composé majoritairement d’une seule source, les abonnements à la version premium de ChatGPT. Sur l’année 2024, la firme a dû assumer un coût d’exploitation estimé à environ 8 milliards de dollars, pour seulement 2 milliards de recettes. Aujourd’hui, il se dit qu’elle perd 1 milliard de dollars par mois. Aussi fascinantes que soient ses performances textuelles, l’intelligence artificielle est un vortex à cash.

Chaque année, il faut retourner convaincre les investisseurs pour pouvoir s’équiper en cartes graphiques de dernière génération capables de faire tourner des modèles qui doivent prouver leur progression. C’est pourquoi le discours d’Altman ne peut être que prophétique. Il promet que bientôt, sans doute, on ne sait pas quand, dans cinq ou dix ans, le prochain saut de leur grand modèle de langage (LLM, en anglais) ne sera pas juste une énième amélioration marginale, un saut de puce dans l’aisance textuelle, mais l’ascension vers une forme nouvelle. Une super IA universelle et autonome, l’intelligence artificielle générale (AGI), aussi mal définie que centrale dans le pitch permanent qu’inflige au monde l’écosystème californien.

Ma mission, c’est que l’intelligence créée par nos chercheurs arrive dans le plus de mains possible. 

Fidji Simo

Le 4 novembre 2025 au matin, Simo règle les affaires courantes sur Slack, puis prend son téléphone pour composer un numéro français. « C’est un plaisir de vous parler, dit-elle d’emblée à Revue21. Merci de passer du temps sur mon profil. » Malgré quinze ans d’exil, son français n’a pas perdu une goutte d’accent occitan. S’y mêle, avec pas mal d’enthousiasme et un brin d’autodérision, des phrases en anglais qui sonnent comme des slogans. « Le cahier des charges, c’est vraiment turning breakthrough research into applications that everyone uses, répond-elle spontanément. Avant de traduire immédiatement : Ma mission, c’est que l’intelligence créée par nos chercheurs arrive dans le plus de mains possible, en créant le plus de valeur possible. »

La « mission » de la Française peut se résumer à un objectif simple : faire croître les revenus de l’entreprise. Et démontrer que l’IA n’est pas qu’une machine à dépenser, mais aussi une technologie qui peut rapporter de l’argent, ici et maintenant. Dans le monde merveilleux des valorisations vertigineuses de la tech californienne – celle d’OpenAI étant estimée à 500 milliards de dollars – dépenser plus que ce que l’on gagne n’est pas si grave. Tant que l’entreprise conserve son statut de frontière technologique des deux voyelles les plus bankable de notre temps.

Sauf que, sur le front de la recherche, OpenAI a perdu de l’avance face à ses rivaux comme Anthropic, une autre start-up fondée par d’anciens salariés, et Google, aux poches autrement plus profondes. Leurs deux nouvelles créations – Claude Opus 4.5 pour Anthropic et Gemini 5 pour Google – ont excédé les performances de GPT5, le dernier-né unanimement perçu comme décevant. D’ailleurs, début 2026, Apple a choisi Gemini pour alimenter les fonctionnalités IA de ses appareils. Un signal désastreux pour OpenAI, qui avait développé un dispositif pour faciliter l’intégration de ChatGPT à l’iPhone. Quelques mois plus tôt, Altman avait pourtant diffusé un code rouge en interne. Lequel signifiait en substance à ses chercheurs : proposez un modèle meilleur que le leur, ou nous périrons.

Une « Marie-Antoinette »

Fidji Simo est réputée pour sa capacité à trouver de l’argent dans la tempête. Lorsqu’elle arrive chez Instacart en 2021, l’entreprise est en péril. La pandémie avait fait tomber une pluie d’or sur cette appli de shopping en ligne, indispensable aux Américains confinés. Le retour à la normale promettait d’être violent. Pour faire atterrir la start-up en chute libre, Simo n’hésite pas à se muer en impitoyable chasseuse de coûts. Les shoppers ont le même statut que les chauffeurs Uber ou les livreurs Deliveroo : celui de travailleurs du numérique précaires, des gig workers soumis au bon vouloir des plateformes dans un épais brouillard légal. Mois après mois, avec le reflux des commandes, leurs conditions de travail se dégradent, la visibilité sur leur agenda se restreint et, surtout, leur revenu est réduit à portion congrue. « Elle l’a rapetissé à sa limite légale la plus basse, ce qui a fait que nous devenions entièrement dépendants des pourboires pour survivre », raconte à Revue21 un shopper furieux. Ces petites mains gardent un souvenir désastreux du règne de cette « Marie-Antoinette », comme ils l’appellent.

« C’est une cost killeuse », observe le sociologue Olivier Alexandre, qui a passé plusieurs années dans la Silicon Valley et en a tiré un livre, La Tech (Seuil, 2023). « Sa période de montée en puissance correspond à une phase de précarisation intense de ces gig workers. Progressivement, ils ont eu droit à une part de plus en plus faible de la valeur créée par les services technologiques qu’ils contribuent à assurer. » Dès sa prise de poste, la patronne occitane défend publiquement l’intérêt de maintenir les soutiers de la tech – chauffeurs, livreurs, shoppers en tous genres – comme des indépendants et non des employés. C’est qu’un autre coup de poker aspire déjà toute son attention.

Dans un climat financier de grande méfiance, elle exécute au forceps, en septembre 2023, l’introduction en bourse d’Instacart. Un succès qui lui a beaucoup rapporté : à son départ de l’entreprise en mai 2025, elle détenait pour 72 millions de dollars d’actions. Et qui n’est peut-être pas sans rapport avec son recrutement puisque, fin 2025, le monde des affaires bruisse de rumeurs sur une mise sur le marché d’OpenAI en 2026. Une future cotation attendue comme la plus haute de l’histoire. « Rien à annoncer à ce sujet, esquive Fidji Simo quand Revue21 lui pose la question en novembre. On se concentre sur la mission. »

Pour savoir à quoi ressemblera l’ère Simo chez OpenAI, il faut retourner à la soirée de ses 40 ans. De table en table se reconnaissent les quelques dizaines de personnes qui ont assisté à sa fulgurante progression chez Facebook. Avec elle, elles ont conçu le modèle économique du réseau social de Zuckerberg et forgé, au cours des années 2010, l’expérience utilisateur de milliards d’internautes. Parmi eux se trouve Deborah Liu, l’ex-directrice générale d’Ancestry, leader de la recherche généalogique. Elle a passé onze ans chez Facebook, dont une bonne partie sous la supervision de Simo. Elle se souvient de l’arrivée de la jeune Française en 2011, venue d’eBay, la place de marché, tout comme elle – mais avec moins d’expérience. « Je peux vous dire qu’elle n’a eu besoin de personne pour la recommander, c’était une personne exceptionnelle, explique depuis son salon cette amie, croix catholique autour du cou, photos de famille à l’arrière-plan. Tout le monde se rendait compte que Fidji était une star, dès le début. Qu’elle irait plus loin. »

Une trajectoire inouïe

Dans les couloirs de Facebook, des affiches aux murs scandent la devise officielle de l’entreprise : Move fast and break things, aller vite et casser l’ordre établi. La jeune Fidji prend vite le pli. À l’époque, nul ne sait si l’entreprise parviendra à monétiser son application mobile. Brin par brin, Simo étend la toile publicitaire du réseau social. Elle fait partie de la poignée d’individus qui, depuis la côte californienne, a concocté la recette gagnante : vendre notre temps d’attention numérique aux annonceurs du monde entier. La Méditerranéenne est l’une des premières à pousser l’idée de fondre les publicités dans le fil d’actualité, comme si elles étaient des contenus comme les autres.

C’est à cette époque qu’elle fait appel à sa coach en leadership. « Elle bossait très dur, se souvient Katia Verresen. Personne ne sait comment elle gérait son temps. Sa carrière a connu une trajectoire inouïe, du jamais-vu auparavant. Il est arrivé qu’elle reçoive deux promotions d’un seul coup ! » Rapidement, Fidji Simo prend la direction de l’équipe où travaille Deborah Liu, qui monétise l’application web et les feed ads (publicités du fil d’actualité). Quelques années plus tard, dès son arrivée à Instacart, l’experte ès pub comprend le potentiel des données de shopping des utilisateurs aux yeux des annonceurs. À son départ, l’épicerie en ligne est devenue un géant publicitaire.

La métamorphose de Facebook pendant les années 2010 a été l’une des premières manifestations de la loi de dégradation des plateformes que formulera en 2022 le théoricien du numérique Cory Doctorow. L’« enshittification », comme il l’appelle, et que l’on pourrait traduire par « poubellisation » ou « merdification », est la tendance de toute plateforme à dégrader irrémédiablement l’expérience de ses utilisateurs, une fois ceux-ci captifs. Quand un entrepreneur lance une appli ou un réseau social, le mot d’ordre pour attirer les investisseurs est : « Get big, figure out monetization later », grandir d’abord, rentabiliser ensuite. Il faut déjà atteindre une masse critique, séduire le plus grand nombre avec un service gratuit et génial. Prenez par exemple un réseau social que tous vos amis utilisent (le Facebook des origines), un algorithme de recherche imbattable (Google), une place de marché aux prix défiant toute concurrence (Amazon). Une fois tout le monde accro, il est temps d’augmenter le prix de la dose. Soit en faisant payer un abonnement pour accéder à des fonctions autrefois gratuites, soit en multipliant les publicités de plus en plus invasives – les deux n’étant pas mutuellement exclusifs.

Une anecdote venue de Chine fonctionne comme la plus pure allégorie de la poubellisation du monde. Des toilettes publiques, relaie un média local en septembre 2025, auraient bloqué l’accès gratuit et inconditionnel au papier hygiénique. Pour en disposer, le malheureux doit scanner un QR code sur son téléphone et visionner la publicité qui s’affiche, ce qui libérera quelques feuilles. Avant, un service gratuit auquel on avait pris l’habitude, désormais, une mise sous pub réglée de notre vie quotidienne.

La poubellisation est-elle l’avenir d’OpenAI ? Concomitants à l’arrivée aux affaires de la Française, quelques signes n’ont pas manqué d’inquiéter les observateurs les mieux avisés. D’abord, un partenariat avec la solution de paiement en ligne Shopify. Lorsque quelqu’un demandera une recette de la tarte à la tomate à ChatGPT, il pourra acheter le fruit rouge sans quitter la fenêtre du robot. Et sa maison mère prendra un pourcentage sur la transaction. D’aucuns diraient que c’est le dispositif idéal pour suggérer, plutôt que n’importe quelle tomate de n’importe quel commerçant, celle du distributeur partenaire. Autre indice : Simo a attiré dans son sillage toute une génération formée à la même école qu’elle. « Elle a cette attraction magnétique, à San Francisco, reconnaît une ancienne collaboratrice d’Instacart, désormais à ses côtés. Beaucoup de gens la suivent, particulièrement dans le marketing et l’ingénierie produit. » Comme Vijaye Raji, ancien ingénieur de l’équipe de Liu et Simo chez Facebook, véritable crack de « l’optimisation de l’expérience utilisateur » – la science de la capture de l’attention sur les plateformes. Sa start-up Statsig a été absorbée début septembre 2025 par OpenAI pour 1,1 milliard de dollars, et il a été placé sous les ordres de son ancienne patronne.

L’effet Eliza

La publicité est la raison pour laquelle les plateformes cherchent à stimuler l’engagement à tout prix, à maintenir les utilisateurs suspendus au cycle inépuisable du fil d’actualité et à l’autoplay de ces vidéos qui se relancent sans fin. Plus vous restez, plus vous verrez de pubs, plus l’entreprise s’enrichit. Que se passerait-il si cette logique s’insinuait dans ChatGPT ? Les concepteurs pourraient être tentés d’insuffler à leur chatbot des propriétés incitant les utilisateurs à rester le plus longtemps possible à leur contact et à être ainsi exposés au plus grand nombre d’annonces possible.

Il faudrait alors craindre un ChatGPT qui relance avec plus d’insistance encore pour maintenir le dialogue. Qui fasse glisser la conversation en direction des publicités qu’il veut montrer. Voire même, craignent déjà à demi-mot plusieurs spécialistes, un robot qui encourage l’attachement émotionnel que l’utilisateur nourrit envers lui – le fameux « effet Eliza ». Menées sans garde-fou, de telles évolutions de l’IA conversationnelle pourraient avoir des conséquences sismiques – OpenAI compte 900 millions de personnes qui, chaque semaine, discutent avec ChatGPT. Cette question de l’arrivée des pubs obsède le microcosme. Elle a été posée maintes fois à Fidji Simo. « La publicité, c’est quelque chose qu’on pourra considérer à l’avenir, répond-elle à Revue21. Mais si c’est le cas, on voudra vraiment s’assurer de le faire d’une manière qui renforce la confiance que les utilisateurs ont dans l’outil. Ils ont une relation extrêmement profonde avec ChatGPT : c’est une énorme responsabilité. »

Nous sommes nombreux à craindre qu’OpenAI soit tenté de faire du profilage publicitaire.

Une spécialiste travaillant pour une start-up d’IA concurrente

Un tel dispositif pourrait aussi faire entrer le commerce des données dans une nouvelle ère. Aujourd’hui, un réseau social comme Instagram tente de prédire, à partir des contenus que nous « aimons » et du temps que nous passons sur les publications, quelles publicités vont le mieux attirer notre regard. Mais pour profitable que soit ce modèle, nos scrolls et nos likes ne sont souvent que des signes d’intérêts fugaces qui ne disent pas grand-chose du fond de nos âmes. Par rapport à ces calques bien imparfaits de nos personnalités, les conversations nouées avec l’IA sont d’une tout autre épaisseur.

Tantôt coach sportif, psychologue, conseiller d’orientation ou thérapeute de couple, ChatGPT accède à des pans entiers de nos vies. Les bulles de messagerie envoyées à OpenAI contiennent parfois des habitudes alimentaires, des morceaux d’intimité brute, des visions du monde. « Il y a un vrai risque sur la vie privée, s’inquiète une spécialiste du sujet qui travaille pour une start-up d’IA concurrente. Rien n’est confirmé, c’est de la spéculation, mais nous sommes nombreux à craindre qu’ils soient tentés de faire du profilage publicitaire avec ces données d’une qualité sans précédent. » Interrogée à ce sujet par Revue21, Simo répond par un ferme « Non ». Et jure : « Ce n’est pas du tout la direction que l’on veut prendre. »

La Française se défend d’être l’agente de toute poubellisation à venir. « Je pense que cette analyse a été vraie pour beaucoup de plateformes, reconnaît-elle. Mais je ne veux évidemment pas que ça arrive pour OpenAI. Nous sommes très focalisés sur la qualité. Notre modèle, c’est de convaincre des gens qui y trouvent suffisamment de valeur pour payer une souscription de 20 dollars par mois. Nous avons à peine scratch the surface de ce point de vue là. Et puis, nous avons énormément d’autres business models… » D’une entreprise de recherche monoproduit (ChatGPT), OpenAI pose une à une les pierres qui lui permettront de devenir, à terme, une véritable plateforme. Non plus un gadget conversationnel, aussi puissant soit-il, mais un circuit fermé et autosuffisant qui, de la navigation internet à la consommation jusqu’à la vie professionnelle ou aux relations entre amis, promet d’améliorer l’existence. L’objectif est « d’évoluer d’un simple robot qui répond aux sollicitations à un système proactif qui anticipe vos besoins et peut travailler à votre place sur tous les sujets », détaille une cadre d’OpenAI. Un assistant total, qui se glisserait dans tous les plis de l’existence.

Former des désirs

« Plus vous utilisez Atlas, plus ChatGPT devient intelligent et utile », promet OpenAI en octobre 2025. Le Titan qui soutenait le ciel des Grecs anciens est désormais un navigateur augmenté par l’IA. À la manière de Gmail, qui se propose de compléter notre prose, le browser intègre une fonctionnalité de prédiction. Dites-lui, par exemple, que vous souhaitez partir en vacances et il se chargera, assure la communication du groupe, de choisir la destination, l’hôtel et l’avion. Tout cela à partir de ce qu’il croit être vos goûts et vos valeurs, grâce à toutes les données collectées lors de vos précédentes recherches. Dans un article publié fin 2024 par la Harvard Data Science Review, deux chercheurs théorisent le basculement permis par l’intelligence artificielle générative de l’économie de l’attention à l’économie de l’intention. Où la granularité des données obtenues, associée au pouvoir prédictif de l’IA, rendrait possible non pas de deviner nos envies, mais de se positionner encore plus haut dans la chaîne du désir : de les suggérer avant qu’elles n’adviennent, de participer à leur formation.

Le dernier-né de la galaxie OpenAI s’appelle Sora. Un réseau social de courtes vidéos, un pseudo-TikTok à ce détail près que les contenus sont modifiés par les utilisateurs grâce à l’IA maison. Pour Zvi Mowshowitz, derrière la newsletter spécialisée Don’t Worry About The Vase, « le nom de Fidji Simo est imprimé partout sur Sora. C’est un outil extrêmement puissant pour obtenir des données et tenir les utilisateurs captifs ». Mais si ce réseau social, encore inaccessible en France, a suscité de vives critiques, c’est parce qu’il a tout l’air d’être la future usine à slop (bouillie, pâtée) qui menace d’engloutir Internet – et notre perception du réel avec. Le terme désigne la prolifération de visuels sécrétés grâce à l’IA sur une gamme infinie de sujets, dans une confusion permanente entre le vrai et le faux, le sérieux et le dérisoire. Une touriste de safari qui se fait attraper la main par un tigre, une mise en scène de Vladimir Poutine et Donald Trump, des chats qui se révoltent contre leur maître, un faux coup d’État à Paris, etc. Peu chères à produire, de plus en plus convaincantes, ce sont de parfaites substances virales à même d’envahir les sites d’info, les réseaux sociaux et les plateformes de vidéos.

Sora est un fil d’actualité entier construit sur l’incitation à générer des contenus synthétiques à l’infini. « Dans n’importe quelle nouvelle forme de média, il y a toujours une phase où il y a de l’expérimentation, se défend Fidji Simo. Une phase où le média ne semble pas être de bonne qualité. Quand le cinéma est apparu, c’était un recording [sic] de théâtre sur scène. Quand la télé est apparue, c’était de la radio filmée. Ce n’est que plus tard qu’on a compris toutes leurs possibilités créatives. » 

En héritière de la pensée Zuckerberg, celle qui voulait que « connecting people » devienne la devise universelle, et que l’accès à l’ordinateur (avec Facebook dessus) soit un droit inaliénable de l’humanité, livre sa défense de Sora : « Je pense que la vision dystopienne de l’IA, c’est celle où, par sa faute, les humains s’éloignent les uns des autres. Donc que l’entreprise leader du secteur se focalise sur la capacité des humains à se connecter entre eux est un très bon signe. Sora permet d’exprimer sa créativité et s’adresse, je crois, à un désir fondamental. Je peux vous dire que ma fille l’utilise en permanence [rires]. »

En visio de son lit

Willow, sa fille, est née en 2017. Lorsqu’elle tombe enceinte, Fidji Simo est aux commandes d’un immense chantier : le lancement du Facebook Live. Mais à quatre mois de grossesse, après des contractions extrêmement violentes, elle doit subir une lourde opération et rester couchée les cinq mois restants. Alitée, la future mère décide de ne pas renoncer à son activité professionnelle. « J’ai donné tout ce qu’il fallait pour performer au même niveau. Mes équipes venaient me voir à domicile et s’assuraient que, pendant les meetings en visio, allongée dans mon lit, je puisse prendre la parole. » Le souvenir de ce tour de force émeut aux larmes Katia Verresen. « Il a fallu gérer le stress… et elle a complètement réussi. »

Devant l’auditoire de l’anniversaire, Rachel Platten entame enfin son hit, Fight Song. Fidji Simo le connaît par cœur et entonne avec elle : « This is my fight song (hey)/ Take back my life song (hey)/Prove I’m alright song (hey, ha)/ My power’s turned on (hey). » Les convives n’ignorent pas le sens que ces paroles ont pour leur hôte au regard de cette épreuve, et de sa santé : « C’est ma chanson de combat/Reprends la chanson de ma vie/Elle prouve que je vais bien/Mon pouvoir est en marche. » « Dans la Silicon Valley, on raconte des histoires de vie et de mort à 8 h 30 du matin, analyse le sociologue Olivier Alexandre, qui y voit une façon de scénariser son vécu. Un événement extrême va être réutilisé pour la création d’un mythe personnel. Le modèle du survivant est très valorisé. »

Le problème, c’est : face à cette image de combattante, qu’advient-il de celles qui ne peuvent, ou ne veulent, pas s’y conformer ? Dans le récit immersif de ses années chez Facebook, Careless People (Flatiron Books, 2025, non traduit), Sarah Wynn-Williams, ex-diplomate néo-zélandaise, a raconté comment sa grossesse sous les ordres de Sheryl Sandberg, la grande prêtresse de Mark Zuckerberg et première marraine professionnelle de Fidji Simo, a été un enfer dans ce milieu de girlbosses. Ne jamais montrer de faiblesse, toujours être disponible, ne surtout pas parler de l’enfant… Jusqu’à préparer un brief depuis la maternité, sous l’œil atterré de son conjoint.

Je suis féministe, mais d’une forme de féminisme un peu différente.

Fidji Simo

À la question de savoir si elle se considère féministe, Simo répond oui. Avec un peu de flottement : « Mais d’une forme de féminisme un peu différente, alors. Le sexisme n’a pas été le plus gros obstacle pour moi. C’est le fait de ne pas avoir grandi dans les milieux qui sont habituellement pris à HEC. C’est le fait d’avoir un accent à couper au couteau. J’ai toujours peur que les discours sur les difficultés d’être une femme dans la tech finissent par décourager des vocations. Alors que les femmes ont beaucoup à y apporter. » En janvier 2025, les propos de Zuckerberg selon lesquels la culture d’entreprise ces dernières années avait été « émasculée » ont suscité une fugace perplexité de son ancienne femme lige. « Je lui ai demandé pourquoi il avait dit ça. Il a été mal compris, rassure Simo. Il voulait dire que chacun devait pouvoir être soi-même. Homme comme femme, d’ailleurs. »

La rencontre de la Française avec Sam Altman a, quant à elle, été orchestrée en 2021 par une autre femme : Diane von Fürstenberg, une relation commune très glamour. La créatrice de mode belge, amie de longue date du fondateur d’OpenAI, a acquis dans les années 1970 une reconnaissance mondiale en dessinant la wrap dress, la robe portefeuille. En 2019, Fidji Simo l’avait invitée à une conférence de Women in Product, une association qu’elle a fondée avec Deborah Liu pour encourager les carrières féminines « dans le produit ».

Devant l’assemblée, la créatrice de mode avait dit quelques mots qui ont semblé beaucoup plaire à la Sétoise. « Ce n’est pas moi qui ai créé la wrap dress, c’est la wrap dress qui m’a créée. » Tout créateur qui façonne un objet ne reste jamais indemne d’une telle opération prométhéenne. Il est à son tour façonné par son produit. Quiconque, parie Diane von Fürstenberg, conçoit un produit-phare connaîtra ce renversement. Fidji Simo a plongé ses mains une décennie durant dans la glaise des réseaux sociaux, participant à la sculpture de leur forme d’aujourd’hui. Celle d’une turbine chaotique et addictive de dispositifs algorithmiques conçus pour le commerce publicitaire. C’est l’avenir qui attend OpenAI, si la prophétie de la wrap dress s’accomplit.

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