Kim Kardashian, les papys et les bijoux 

Écrit par Patricia Tourancheau Illustré par Rocco
Kim Kardashian, les papys et les bijoux 
En 2016, avec son équipe de papys braqueurs, Omar le Vieux a détroussé la starlette de passage à Paris pour la « Fashion Week ». Butin : 9 millions d’euros. Mais avec la vidéosurveillance et les traces ADN, pas facile de garder le magot. « XXI » raconte cet improbable braquage en 2020.
Paru en janvier 2020
Article à retrouver dans cette revue

Les temps sont durs pour Aomar Aït Khedache, alias Omar le Vieux, qui vient d’atteindre les 60 berges en ce printemps 2016. De plus en plus bigleux, le voilà chaussé de lunettes aux verres cul-de-bouteille. Ses oreilles bourdonnent, ses tifs dégringolent et ses lombaires sont en vrac. Des années de taule pour vols à main armée et six piges en cavale, ça use son homme. En 2010, afin d’échapper à cinq ans de placard pour un commerce de cannabis, Omar le Vieux a pris la tangente sans attendre le jugement. Le passe-muraille se camoufle, depuis, sous le blaze de Pascal Larbi, piqué à l’un des employés de sa brasserie en Seine-et-Marne. Disons qu’il a emprunté à son serveur sa carte d’identité pour se fabriquer un jeu de faux papiers avec sa photo à lui dessus. 

Hélas, la clandestinité, ça coûte cher ! Certes, Omar le Vieux n’est pas complètement dans la dèche car, cuistot de formation, il a été « boulot » dans la restauration et garde toujours un peu d’oseille au frais, mais pas de quoi se louer une turne. Bien sûr, il n’est pas à la cloche car sa maîtresse blonde, « Cathy », veuve de voyou qui porte beau ses 70 printemps, l’héberge sous son toit à Charenton-le-Pont. Mais il en a marre, Omar, de vivre à ses crochets et de la voir s’inquiéter. Malgré les précautions prises par son homme, qui a toute une quincaillerie de téléphones, genre une ligne par poto, Cathy se fait du mauvais sang. Omar le Vieux, qui l’a sans arrêt sur le paletot, compte bien s’en affranchir. 

En quête d’un plan pour se refaire, à la fin d’un mois de mai pluvieux et chagrin, ce voleur sans retraite traîne donc dans les bistrots à Paris pour « voir des amis » et pousse jusqu’à un bar à cocktails du Marais, dans le 3e arrondissement.

Décolleté plongeant et talons aiguilles

Aomar Aït Khedache
Couverture dit Omar le Vieux, 63 ans
dit Omar le Vieux, 63 ans
Braqueur de banques reconverti dans le trafic de stups et les casses de bijoux. En fuite pendant sept ans, il est suspecté d’avoir décroché le tuyau, organisé le coup, recruté l’équipe – notamment son fils, Harminy, comme chauffeur – et agressé Kim Kardashian.

Il fricote un peu avec le tenancier, Florus, 44 ans, un licencié en sociologie reconverti dans la limonade et la truanderie, connu de la police pour « trafic de stups, violences, délits routiers et une bagarre », sans plus. Omar le Vieux sait que Flo n’est pas un saint et qu’il ne manque ni d’entregent ni de relations. En l’occurrence, c’est dans ce repaire plutôt chic de la rue de Bretagne que le Vieux rencontre un pote de Flo, pilier de comptoir, qui connaît les habitudes des people : Gary M., beau gosse de 27 ans sapé comme un prince, accueille des stars du show-biz à l’aéroport et les guide parfois à Paris pour la société de VTC de son frère Michaël, chauffeur privé de VIP. 

Attablé au fond du troquet, Omar le Vieux récupère ainsi un tuyau en or : « la femme d’une célébrité, un rappeur américain », se trimballe avec tous ses bijoux lorsqu’elle vient à Paname. Il a beau être dur de la feuille, ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Il ne retient pas le nom de Kim Kardashian, pas plus que celui de son mari Kanye West. En tout cas, la gonzesse et le mec sont pleins aux as. Et d’ailleurs, « tout est sur Internet, même les horaires quand elle vient en France ». Sans donner de noms, car le Vieux n’est pas une poucave, il racontera aux flics que le fournisseur de « renseignements très précis » sur la people américaine l’a « emmené dans un magasin de téléphones, avec les autres personnes » pressenties pour le casse, puis s’est connecté sur Internet. Agglutinés autour de l’ordinateur, les truands n’en croient pas leurs yeux : « On est tous là, autour, à décortiquer la situation, à regarder les bijoux. »

On lui montre les photos de la belle brune au décolleté plongeant, minirobes et talons aiguilles, qui pose avec des colliers, bracelets, boucles d’oreilles et tocantes, parfois même des râteliers décoratifs en or et diamant pour briller du sourire. Une véritable joncaillerie ambulante ! Et ce n’est pas du toc. L’épouse du rappeur américain dit elle-même qu’elle « ne porte pas de faux bijoux ». Parmi ces joyaux, la pièce qui en met plein les mirettes à Omar and Co., c’est la bagouze surmontée d’une pierre blanche qui scintille à son annulaire droit et fait miroiter un paquet de biftons. Sur sa bague de fiançailles offerte par Kanye West en 2013 trône un diamant de 18,88 carats qui pèse 4 millions de dollars. 

Le Vieux s’en va zieuter l’appart-hôtel où la richissime a l’habitude de crécher vers la Madeleine, un palace incognito qui accueille DiCaprio, De Niro ou Madonna.

Christiane Glotin
Couverture dite Cathy, 73 ans
dite Cathy, 73 ans
Maîtresse d’Omar le Vieux, deux fois veuve de voyous, cette femme du mitan, déjà condamnée à huit ans de prison pour trafic de stups avec son ancien mari, dément avec vigueur avoir assuré « le secrétariat criminel » de son compagnon et la logistique du casse.

Omar le vieux briscard est « très emballé » par ce coup facile à monter qui peut rapporter gros. Pas besoin d’artillerie lourde ni d’excès de violence, comme pour attaquer une banque ou un fourgon : « Ce n’est pas un braquo, quoi. » Avec les « très proches » de la bourgeoise et les infos divulguées par la fille sur Internet, le bandit et sa clique seront bien rencardés, ce qui économise des repérages à n’en plus finir. Le Vieux s’en va quand même zieuter l’appart-hôtel où la richissime a l’habitude de crécher vers la Madeleine, un palace incognito baptisé le No Address, qui accueille DiCaprio, De Niro ou Madonna dans des appartements de rêve de 100 à 300 mètres carrés, au fond d’une cour au 7, rue Tronchet.

Lors d’une rencontre secrète au sommet pour échafauder le plan, on décide qu’il faut cinq bonshommes dans l’équipe, et circuler à bicyclette pour passer inaperçu. Certains refusent. Deux gros iront donc à pinces et trois sportifs en bécane. Omar achète trois vélos sur Le Bon Coin. Chacun apportera son gilet de sécurité fluo, ses gants et sa cagoule. Tout se précipite quand l’informateur, le pilier de comptoir, annonce la venue à Paris le 13 juin de « la femme du rappeur » pour un shooting de Karl Lagerfeld. 

Vraiment, Michaël et Gary sont « si gentils »

Ce jour-là, à 10 h 30, Gary réceptionne Kim Kardashian à l’aéroport de Roissy et l’amène jusqu’à la Mercedes noire classe V de son frère Michaël qui prend le relais. À sa descente d’avion, la star de la télé-réalité se montre très « enthousiaste de voir le visage familier » de Gary : « On le connaissait tellement bien. » Vraiment, Michaël et Gary sont « si gentils, si chaleureux, si calmes », et de toute « confiance ». L’agence de voyages de Kim Kardashian à Los Angeles travaille depuis quatre ans avec la société de VTC de Michaël pour la piloter à Paris avec son staff. Les frères ont organisé son mariage avec Kanye West en mai 2014 à Versailles et à Florence. Un juteux contrat qui taquine les 400 000 euros pour Michaël.

En revanche, Gary est en panne de liquidités depuis avril 2016 car son frère l’a mis sur la touche. Pas fiable sur les horaires ni dans le boulot, Gary n’a plus que des petites missions ponctuelles à 50 euros. Comme ce lundi, où son rôle se borne à accueillir Kim Kardashian à l’aéroport. De son côté, Michaël conduit personnellement la star. Gary bombarde son frère de coups de fil, et pareil avec Florus. Il appelle aussi le garde du corps de Kim Kardashian. Omar suit le mouvement et zieute toutes les étapes. Mais le Vieux déchante car la porteuse de bijoux est très entourée, et repart finalement dès le lendemain aux États-Unis.

Il poireaute tout l’été. À la mi-septembre, on l’affranchit du retour de Kim à Paris pour la fashion week. En cinq jours, c’est bien le diable si l’équipe ne trouve pas une fenêtre de tir. 

Deux tonnes de coke colombienne

Didier Dubreucq
Couverture alias Yeux bleus, 64 ans
alias Yeux bleus, 64 ans
Condamné deux fois aux assises, il a tiré vingt-trois ans de taule, dont six pour importation de coke colombienne via l’avion d’un prince saoudien. Réputé solide dans le milieu, Yeux bleus nie être le second braqueur des bijoux de Kim Kardashian.

À en croire les gens au contact, la starlette aux diamants reste généralement seule au No Address la veille de son vol pour Los Angeles, sans son aréopage qui profite de la dernière soirée à Paris. À partir de là, on voit souvent Omar avec sa compagne Cathy dans le bistrot de Florus où le jeunot Gary, un peu à court, donne un coup de main au black. Omar apparaît aussi en conciliabule avec un gars solide, Didier Dubreucq, alias Yeux bleus, 61 ans. Cet acolyte longiligne au visage en lame de couteau a tiré vingt-trois ans de taule pour un braquage de bureau de poste et une importation de deux tonnes de coke colombienne via le jet privé d’un prince saoudien. 

Deux semaines avant le casse, le Vieux recrute un guetteur, Yunice Abbas, 63 ans, mécano au noir et repris de justice qui a fait vingt ans de cabane pour braquage et trafic de stups. L’Algérien, qui a de gros soucis cardiaques et doit passer sur le billard, n’est pas très chaud. Mais « l’organisateur » lui ayant prêté de l’artiche, Yunice finit par se laisser tenter par ce coup juteux pour rembourser ses dettes, payer les toubibs et améliorer l’ordinaire.

Pierre Bouianere
Couverture dit le Gros Pierrot, 72 ans
dit le Gros Pierrot, 72 ans
Ex-bistrotier place Clichy à Paris, braqueur sur la Côte d’Azur, plagiste à Saint-Tropez puis trafiquant de cannabis, le doyen de la bande passe ses vieux jours à Grasse et aurait repris du service pour assurer les arrières d’Omar le Vieux, ce qu’il dément.

Pour étoffer l’équipe, Omar enrôle un autre zigue au carnet d’adresses bien achalandé qui connaît sa maîtresse, Cathy : c’est le Gros Pierrot, le doyen, 72 piges au compteur, ancien braqueur sur la Côte d’Azur et trafiquant de drogue en Espagne, qui monterait de Grasse à Paname pour le même job de guetteur. Enfin, Omar embauche comme chauffeur son fils aîné de 29 ans, Harminy, dit Mimi, employé d’une société de VTC, qui lui prête une Peugeot 308. Très classe en costard noir, chemise blanche et cravate rouge règlementaires, Mimi conduit souvent son père à des rendez-vous à Paris et en banlieue. Puisqu’Omar le Vieux n’a pas de permis à son faux nom. 

« La femme du rappeur, elle est où ? »

Le 29 septembre, le « chef » est dans les starting-blocks. Kim Kardashian vient de débarquer à Paris. En ligne directe avec « le type bien renseigné », il suit les mondanités de l’Américaine, qui revient du défilé Balmain à l’hôtel Potocki dans le 8e et file à l’after party show au restaurant Le Loulou. Sa sœur Kourtney pose en soutien-gorge brillant et Kim Kardashian apparaît déguisée en lingot d’or. De la provoc pour les vieux désargentés. Dimanche 2 octobre 2016, Omar prévient ses gars qu’il faut rappliquer à la gare Saint-Lazare à 2 heures du matin. Fin prêt, il reçoit le top départ : la fille est seule dans sa chambre. 

À 2 h 20, trois cyclistes en gilet jaune fluo approchent du No Address et posent les vélos dans la cour. Deux arrivent à pied. Les cinq enfilent des cagoules, des K-way et des brassards siglés police, puis entrent. Ça n’étonne pas le gardien, Abderrahmane, car dans son pays, en Algérie, les flics antiterroristes ont le visage masqué. Braqué par un flingue (« Tu vois, c’est pas du factice ! »), le veilleur de nuit pige vite sa méprise. Après « dix minutes de flottement », le grand armé mais « gentil » annonce la couleur : « La femme du rappeur, elle est où ? » Au premier étage. Le concierge est obligé de prendre la clé puis l’ascenseur avec le « petit » agité – Omar – et le « grand » zen, que les condés prennent pour Yeux bleus, pour ouvrir la porte du duplex loué par la star. Les trois autres restent surveiller en bas. 

Une prière pour ne pas être tuée

Kimberly Kardashian, dite Kim
Couverture la victime, 39 ans
la victime, 39 ans
Née à Los Angeles, la star de télé-réalité américaine est devenue célèbre grâce à l’émission L’Incroyable Famille Kardashian. En 2014, elle a épousé le rappeur Kanye West. Sa fortune est évaluée à 350 millions de dollars, ce qui la place au 54e rang des personnes les plus riches au monde.

Allongée sur son lit, nue sous son peignoir, Kim Kardashian se repose de cette fashion week de folie, trop fatiguée pour sortir danser à L’Arc, une boîte branchée de la place de l’Étoile, avec sa sœur Kourtney, son assistante, Stéphanie, et son garde du corps. Sa styliste, Simone, dort déjà au rez-de-chaussée. Kim regarde la télé lorsqu’elle entend « des gens monter l’escalier » qui font « vraiment du bruit avec les pieds ». Comme on ne sonne pas, elle croit que sa sœur et son adjointe, de sacrées fêtardes, rentrent « ivres » et font « du vacarme ». « J’ai dit “hello” mais comme personne n’a répondu, j’ai compris que quelque chose n’allait pas. » Intuition confirmée par l’apparition de deux « hommes agressifs » en tenue noire de police avec le concierge menotté. Kim les prend pour « des terroristes » venus pour l’enlever. Paniquée, elle attrape son iPhone 6, compose le 911 comme aux États-Unis, mais un des intrus le lui arrache des mains et la jette sur le lit. Kim fait une prière pour qu’ils ne la tuent pas.

Le petit de 1,73 mètre à lunettes sous la cagoule et le grand échalas pistolet au poing qui ne sont pas fortiches en angliche exigent avec un fort accent français « la ring, la ring », mais elle ne capte pas et demande : « What? What? » Alors, les deux, qui portent des casquettes et des gants noirs, montrent leurs doigts et miment le geste des mariés qui glissent une alliance. Kim does not understand. Alors, le gardien otage assure la traduction. « Ils veulent votre bague. » La jolie pépée en déshabillé désigne alors sa table de nuit. Dans la pénombre, le petit attrape le joyau et le donne au grand qui l’examine à la lueur de la fenêtre « pour vérifier que c’était bien la bague […]. On voyait qu’il était content ».

Le grand enfouit la pierre précieuse au fond de sa poche. Le petit remet Kim sur ses pieds et la traîne sur le palier. Plantée en haut de l’escalier, la people s’imagine un instant dévaler les marches et s’enfuir, mais voyant l’arme, elle renonce : « Je me suis dit qu’ils allaient me tirer dans le dos. » Les cris de Kim réveillent Simone en bas qui avertit le garde du corps par téléphone à 2 h 56. Le petit vieux pousse la starlette sur le lit, lui menotte les poignets avec des Serflex en plastique et commence à la bâillonner avec du ruban adhésif. Persuadée de mourir, « hystérique », Kim hurle et supplie qu’on la laisse en vie : « J’ai des bébés, je vais tout vous donner… » Cela tombe bien car les voleurs réclament : « Money, money, money. » C’est le second, et dernier, mot en anglais qu’ils ont prononcé. 

Soudain, le sac se met à sonner. Une main sur le volant, Yunice galère à éteindre ce grelot qui l’énerve. Il s’arrête à la sortie de Bondy et découvre au milieu des bijoux l’iPhone 6 de Kim Kardashian.

Le grand attrape 1 000 dollars dans son portefeuille et vide un coffret Vuitton plein à craquer. « Il était tellement excité quand il a vu mes bijoux, bracelets, brillants, boucles d’oreilles, trois montres, il y avait vingt articles, tout ce que je possédais. » Un trésor à 9 millions d’euros. Pendant ce temps, Omar, qui ligote la poupée en larmes, lui fait comprendre d’un « chut, you OK » qu’elle ne va pas mourir. Il l’attrape par les jambes pour la ramener au bout du lit king size et le peignoir s’ouvre sur son triangle des Bermudes. La fille gonflée au silicone est « certaine qu’il va [la] violer » mais visiblement ça n’intéresse pas le Vieux qui referme les gambettes et enroule du scotch autour de ses chevilles. « Il m’a relevée et m’a portée comme un bébé pour me mettre dans la salle de bains. » Où il la laisse sur le carrelage. Les deux braqueurs filent au pas de course. Le grand revient chercher l’iPhone, un oubli… À la sortie, Omar le Vieux remet à Yunice Abbas, qui a monté la garde, un sac censé contenir du matos à jeter, mais se trompe et lui refile par mégarde la moitié du butin. 

Le mécano du Raincy au palpitant qui flanches enfourche son bicloune et suit les deux braqueurs qui le sèment. Car le pneu arrière crève et le voilà qui tombe. Malgré la roue fichue et ses artères bouchées, Yunice remonte et pédale. Mais le sac mal fermé accroché au guidon dégringole et les bijoux s’échappent. Il chute à nouveau, rue Castellanne, dans le 8e. Et perd la joncaille sur le trottoir. Il ramasse tout ce qu’il peut, oublie un pendentif en forme de croix incrusté de diamants. Ses genoux jouent des castagnettes. « J’ai vraiment senti mon cœur s’emballer. Je me suis dit que j’allais y passer, ça m’a refroidi. » Il pousse son deux-roues pourri jusqu’à Saint-Lazare et prend un taxi pour la gare du Nord. Là, rue Lafayette à 3 h 28, le mécano jette le portable spécial remis par Omar et récupère la Kangoo d’un client bricolée avec de fausses plaques.

Sur l’autoroute A3 pour rentrer en Seine-Saint-Denis, soudain, le sac se met à sonner. Une main sur le volant, l’autre en train de farfouiller, Yunice galère à éteindre ce grelot qui l’énerve. Il s’arrête à la sortie de Bondy et découvre au milieu des bijoux l’iPhone 6 de Kim Kardashian. Le cardiaque attrape cet objet compromettant et va le jeter dans le canal de l’Ourcq. Épuisé, rincé, le voyou malade atteint son HLM miteux du Raincy, dans le 93, et planque dans la cave les bijoux de l’Américaine, de peur que sa moitié les repère. Omar le Vieux viendra les récupérer le lendemain matin. 

Des vieux chevaux de retour

Pendant ce temps, au No Address, les poulets de la BRB, la brigade de répression du banditisme, entendent sur procès-verbal la victime Kim Kardashian et le réceptionniste. Puis prennent des gants pour ramasser les pièces à conviction et les traces biologiques expédiées au labo pour analyse. Et bientôt, deux empreintes génétiques découvertes sur les Serflex utilisés pour entraver Kim et le gardien sont identifiées : Aomar Aït Khedache, né le 2 mai 1956 à Amalou en Algérie, inscrit au fichier des personnes recherchées depuis six ans, et Yunice Abbas, né le 4 août 1953 à Clichy-sous-Bois, au casier judiciaire bien fourni. Des vieux chevaux de retour, comme on dit à la BRB. Des has been qui ont certes de la bouteille, mais pas le sens des subtilités de l’ADN, de la géolocalisation et de la vidéosurveillance.

Le visionnage des bandes enregistrées par les caméras de la Ville de Paris et des commerces alentour permet aux limiers de pister deux cyclistes, descendus d’une Peugeot 508 stationnée vers Saint-Lazare, puis repartis à bord de la même voiture. Le chauffeur est un jeune homme smart en chemise blanche, cravate rouge et costard noir. En surveillant l’entourage d’Aomar Aït Khedache, les policiers tombent sur la Peugeot 508 garée devant l’adresse de son fils Harminy qui sort de chez lui dans la même tenue. 

Grâce à son logiciel de téléphonie et son expérience de geek, le brigadier Chris K. de la BRB fait le tri parmi les 7 591 déclenchements de portables dans la zone du braquage la nuit du 2 au 3 octobre. Il élague, enlève les connexions internet, appels de l’étranger ou vers des fixes, et n’obtient plus que 196 lignes. Dans ce maquis, l’expert ès téléphonies finit par repérer un numéro qui commence par « 07 50 », typique de l’opérateur Lebara prisé par les voyous car ces appareils jetables appelés « portable de guerre » sont chiffrés et ne nécessitent pas de pièce d’identité pour être ouverts.

Marceau Baum-Gertner
Couverture alias Nez râpé, 61 ans
alias Nez râpé, 61 ans
Officiellement forain sur les marchés, ce receleur manouche a été mouillé dans des affaires de fausse monnaie et connaît les filières d’or et de diamants en Belgique. Il a fait plusieurs voyages à Anvers pour écouler les bijoux de Kim Kardashian, dont un avec Omar le Vieux et Cathy.

Il épluche les « fac-dets » (facturations détaillées) de cette ligne suspecte, qu’il baptise PG1, et l’attribue bientôt à Aomar, dit Omar le Vieux. Il trouve deux autres téléphones en contact avec lui la nuit fatidique : le PG2 de Yunice Abbas et le PG3 du Gros Pierrot. L’enquêteur retrace en amont du vol les itinéraires des détenteurs de ces appareils. Puis il trouve deux autres portables de guerre en relation avec PG1 qu’il impute à Yeux bleus et à Harminy. Les bornages parallèles de ces appareils permettent de détecter les points de rassemblement de la bande, et d’élargir le cercle. 

Dorénavant, tout ce petit monde est écouté et filoché, leurs véhicules « pastillés » avec des balises GPS. Un nouveau complice apparaît, le « fourgue » Marceau, alias Nez rapé. À 58 ans, ce manouche forain sur les marchés, dont le chien teckel s’appelle Capone, est un receleur réputé en région parisienne. La BRB le suit à la trace lors d’une expédition à Anvers en Belgique avec Omar et Cathy pour écouler l’or et les diamants de Kim Kardashian. 

Je me doute bien que ce n’est pas de l’argent honnête. Mon père, depuis que je suis petit, il a des affaires avec la police. Je me doutais bien qu’il avait pas gagné au Loto ou eu un héritage.

Abdel-Magid, moniteur de conduite et fils de Yunice Abbas

En planque devant les rendez-vous des papys bandits dans des bistrots à Paris, les flics de la BRB ont l’impression d’assister au partage du magot le 5 décembre 2016 au Mon Café, rue du Faubourg-Saint-Antoine entre Omar le Vieux, le Gros Pierrot, Yunice Abbas et Yeux bleus qu’ils piègent au téléobjectif, en doudoune d’hiver en train de fumer leur clope en terrasse. 

Le 9 janvier 2017, à l’heure du laitier, les condés de la BRB déboulent au domicile des voleurs, exhibent leur « brème » (carte de police) et leur passent les pinces. Le réseau du Vieux est par terre. Après un passage à l’hosto, le cardiaque Yunice Abbas s’allonge en garde à vue mais sans citer de noms, pour tirer d’affaire son fils Abdel-Magid, 35 ans, moniteur de conduite, chez qui 60 000 euros ont été découverts, dont 10 000 offerts par son paternel pour racheter l’auto-école à son patron : « Je me doute bien que ce n’est pas de l’argent honnête. Mon père, depuis que je suis petit, il a des affaires avec la police. Je me doutais bien qu’il avait pas gagné au Loto ou eu un héritage. » 

« Vous voulez m’enfiler un chapeau qui ne me va pas », commence par nier Aomar Aït Khedache, le Vieux, offusqué par la suspicion de la BRB à son égard. « Je crois que vous recherchez quelqu’un qui chausse du 41 et vous ramenez tous les gens qui chaussent du 41… Je fais du 41, maintenant serré ou trop grand ça rentre toujours… » Quand le brigadier Chris K. lui annonce que son ADN a été retrouvé sur le Serflex et le scotch ayant servi à attacher Kim Kardashian, le cerveau présumé du casse tombe de l’armoire. Il a pris des précautions pourtant, des gants afin de ne pas laisser d’empreintes digitales, cagoules et déguisements pour tromper l’adversaire, portables de guerre dédiés pour dérouter la flicaille ! Mais comment est-il possible qu’une microtrace de peau, de salive, de cheveu ou de sueur sur un lien de serrage puisse livrer l’empreinte génétique ? Ça le dépasse, Omar le Vieux. En plus, le condé lui apprend que son fils, Harminy, et sa compagne, Cathy, croupissent dans les cages à côté. Le flic passe un marché avec lui : « On a ton gosse et on a ta nana en garde à vue, on va leur faire la misère si tu parles pas… » 

« Bandit dans l’âme »

Parution mars 2024
Couverture Kim et les papys braqueurs
Kim et les papys braqueurs
de Patricia Tourancheau, éd. Le Seuil

La BRB charge Cathy qui, pour eux, tient « le secrétariat criminel » de son entreprise, passe les coups de fil pour lui, prend ses rendez-vous et s’occupe de la logistique, genre acheter les portables de guerre dans une boutique au métro Louis-Blanc. Alors, Omar le Vieux se met à table, à cause de l’ADN, la preuve imparable, et pour sauver sa compagne et son fils. Un fils sous influence, selon sa mère, Françoise, ex-épouse du braqueur : « Harminy est un mouton, je pense qu’il a suivi son père pour lui rendre service. » Quand même, ça l’étonne un peu ce casse organisé par Omar, « rapport à son âge », mais elle le sait incorrigible et lâche, fataliste : « Lui, il est bandit dans l’âme, il est né comme ça. »

Sur son quant-à-soi, Didier Dubreucq, alias Yeux bleus, en qui la PJ et la juge voient le second braqueur de Kim Kardashian, la joue à l’aise dans ses baskets, dérangé par des poulets pour des prunes à cause de son passé. Il le jure : « Je n’ai absolument rien à voir avec cette histoire que j’ai apprise, comme tout un chacun, sur BFM-TV. » Il a réponse à tout. Si un portable de guerre baptisé « PG4 » lui a été attribué par la BRB, et qu’un suspect filmé sous un réverbère lui ressemble étrangement, Yeux bleus ne se « sent pas concerné ». À l’en croire, l’attirail découvert chez lui dans un sac de sport n’a rien d’anormal : « Les gants, c’est pour me protéger du froid, c’est pas pour aller braquer », et la panoplie de couvre-chefs, « ben c’est l’hiver ». « J’ai beaucoup de bonnets, de casquettes comme j’ai des chaussettes, des slips et des caleçons. » La perruque, c’est un vieux truc qui traînait à la cave. Le gilet jaune fluo dans un véhicule, ce n’est pas le sien. Et le fusil d’assaut caché sous l’évier d’un homme l’ayant hébergé : « Cette arme ne m’appartient pas. » 

Non vraiment, il y a erreur sur la personne. Il ne faut pas voir malice dans ses rendez-vous avec le Vieux. Plombier au chômedu qui touche 535 euros de RSA par mois, séparé de la mère de ses deux gosses, Yeux bleus n’a « rien à faire » alors ça lui « fait plaisir de voir » Omar et ça conjure ses insomnies dues à des acouphènes : « Je m’enivre un peu pour ne plus les entendre en buvant du côte-du-rhône » chez Florus. Quand il est à sec, il « emprunte un billet à droite à gauche », à Florus et à d’autres, joue au PMU, fume des clopes et « un p’tit pétard de temps en temps » malgré un emphysème pulmonaire. Bref, rien d’illégal. « J’suis dans la galère. Là j’suis dans une mauvaise passe, j’suis chat noir. » 

140 000 euros en billets de 50 sous le lit

Le fournisseur de renseignements, Gary M., n’est pas d’accord non plus avec l’interprétation des policiers. S’il a questionné son frère Michaël – vite dédouané – sur l’emploi du temps de Kim Kardashian, c’est « juste comme ça, pour savoir s’il était tranquille », « par curiosité » et pour tuer l’ennui aussi : « Au moment où j’ai envoyé ces messages, j’étais seul et je voulais juste échanger avec mon frère. » Destinataire supposé de ces tuyaux, Florus passe aux yeux de la BRB pour l’apporteur d’affaires. Il use et abuse de son droit au silence en garde à vue. Censé gagner 1 350 euros par mois comme barman, il n’explique pas les 140 000 euros en billets de 50 découverts sous son lit. Et envoie méchamment paître le policier qui tente de l’extraire de la « cage » pour une audition : « Va te faire enculer, je parle pas, je garde le silence, je dors. » Et de conclure : « Fils de pute, gros cul ! »

Au sujet du butin disparu, Omar dit que l’or a été fondu et revendu, que la bague à 4 millions de dollars n’a pas été écoulée, trop repérable, mais que « quelqu’un l’a ». Il cause a minima, en gommant l’usage d’une arme. « C’était pas un truc violent. » Le Vieux s’affiche en « invité » sur ce coup, pas en cerveau ou organisateur. En échange de sa bonne volonté, en fin de garde à vue, il a été autorisé à rester un moment avec Cathy, à pleurer et se serrer dans les bras, car « Aomar sait qu’il va partir pour longtemps » en prison.

Omar le Vieux a comparé l’enquête de la BRB à une contamination par le VIH : « Le téléphone, c’est comme le Sida, si un est écouté, il infecte les autres… »

La juge d’instruction, Armelle Briand, a mis en examen dix suspects pour « vol à main armée ou complicité, enlèvement et séquestration de Kim Kardashian, ou association de malfaiteurs ». La plupart ont été écroués. Puis les voleurs, guetteurs et tuyauteurs ont été libérés les uns après les autres, même Yeux bleus que Me Frédéric Trovato a réussi à tirer de sa geôle car « la prison c’est très mauvais pour son cancer du poumon ». Tous sont sortis en attendant le procès d’assises ou le non-lieu. Sauf Omar, malgré la niaque de son avocate, Chloé Arnoux, qui met en avant son âge et ses soucis de vieux. Le truand à l’ancienne paie ses années de cavale et de pied de nez à la justice. En taule à Beauvais, sourd comme un pot, « l’organisateur » porte des appareils auditifs. Lui qui a tant éclusé de demis au zinc bosse à la fabrique de tireuses à bière, et palpe chaque mois 200 euros de son fils Haris. Il se fait énormément de mouron pour son aîné, Harminy, dont il dit « c’est un chamallow », et pour sa compagne, Cathy, qui a failli calancher « d’un infarct » en prison. « Elle est inculpée dans mon affaire mais elle était pas au courant. » Elle a coupé les ponts.

À l’expert psychologue, Omar le Vieux a expliqué à sa façon les ennuis judiciaires de « Pierrot, Florus, Marceau, François, Cathy, Abbas », « tous des amis » : « Ils sont mis en examen parce qu’ils ont attrapé des téléphones chez moi par réseau fermé », chacun ayant un numéro spécifique pour le contacter. Il a aussi comparé l’enquête de la BRB à une contamination par le VIH : « Le téléphone, c’est comme le Sida, si un est écouté, il infecte les autres… »

En Californie, Kim Kardashian a repris son business florissant. Traumatisée par l’agression, la femme d’affaires a boudé la capitale française pendant vingt mois. Le 7 février 2017, la juge d’instruction parisienne est donc allée interroger aux États-Unis la victime qui a déclaré sur procès-verbal : « Cette expérience m’a ouvert les yeux sur le fait que le monde n’était plus un endroit sûr… » Son rapport aux objets de valeur a changé : « Ma perception des bijoux, c’est que je n’y tiens plus comme avant, je n’ai plus les mêmes sentiments. En fait, je trouve que c’est devenu un fardeau d’avoir la responsabilité d’objets aussi chers. » Et puis, Kim Kardashian est revenue à Paris le 21 juin 2018 pour assister au défilé Vuitton pendant la fashion week. Avec des bijoux de pacotille… 

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