OneCoin, monnaie virtuelle et escroquerie bien réelle

Écrit par Maxime Grimbert Illustré par Marion Duval
OneCoin, monnaie virtuelle et escroquerie bien réelle
En 2019, « XXI » relate la mésaventure de Jennifer McAdam qui, depuis son petit coin d’Écosse, a choisi de parier sur le futur. Elle a converti l’héritage de son père en monnaie virtuelle. Mais c’est un leurre. Une arnaque mondiale à 2 milliards d’euros.
Paru en juin 2019
Article à retrouver dans cette revue

La première chose qu’elle voit, en arrivant devant l’hôtel Hilton de Glasgow, c’est la file de voitures. Ferrari, Porsche, Mercedes. Toutes floquées du logo de OneCoin, la monnaie virtuelle qui organise l’événement. Elle est venue d’un bourg de l’Ayrshire, situé 70 kilomètres plus au sud. Elle n’a pas le permis, elle a pris le train, puis le taxi. Dans la salle de réception, 200 chaises rouges molletonnées et ornées de dorures sont disposées face à un écran de projection géant. Jennifer s’assoit au premier rang. Elle vient d’acheter 12 000 euros de OneCoin. ­L’héritage de son père, décédé quelques mois plus tôt. Un homme lui a promis que, « régulièrement », ses gains doubleraient. Elle y croit. Elle est au centre du monde. Le public, galvanisé, applaudit plus fort que la musique électro. Sur l’estrade, des « Leaders » exhibent des costumes hors de prix, des Rolex et des « chaussures brillantes ». Bientôt, elle aussi. Des escarpins, des bijoux qui miroitent.

Quelqu’un la tire par le bras : « Tu es la première Écossaise à avoir investi autant d’argent, tu dois monter sur scène et expliquer pourquoi ! » Jennifer se lève, enthousiaste. Les mots se bousculent dans sa bouche. Elle articule « Bordel, je vais être riche ! » avec tant d’ardeur que la foule l’acclame, debout sur les fauteuils rouges. Deux jours plus tard, elle reçoit encore des textos de Leaders qui la félicitent pour son discours.

« C’était marche ou crève. Alors j’ai marché »

Le OneCoin a changé sa vie. Avant, Jennifer McAdam vendait de l’aloe vera. Elle refuse qu’on publie le nom de l’endroit où elle vit, mais disons que c’est un bled, un bourg de 8 000 habitants avec un centre minuscule dans un coin d’Écosse tapissé de prairies et balayé par les vents. Les pelouses donnent sur des plages de sable fin, mais l’on porte des parkas en plein mois d’août. On dit « how is you » aux enfants et, comme à Glasgow, on meurt cinq ans plus tôt qu’en Angleterre. ­Jennifer connaît tout le monde. Sur Main Street, la rue principale, les pubs aux devantures colorées se succèdent, boutiques kitsch pour animaux domestiques, faux ongles et manucures. Des odeurs de friture et de poissons émanent des fish and chips. Des bookmakers, des comptoirs où l’on peut parier sur à peu près tout, s’alignent à perte de vue. « Ici, les gens misent sur n’importe quoi. Le temps qu’il fera demain, les résultats des élections, les matchs de foot, la robe de mariée de la princesse. »

Elle, elle a choisi de parier sur le futur. Un peu de confort. Elle a trimé toute sa vie, elle voudrait calmer le rythme et transmettre à son fils un petit pécule. Adolescente, la belle brune voulait poser dans les magazines. La famille de son petit ami l’encourage, lui offre ses premiers shootings, envoie les clichés aux agences de mannequinat. « J’ai arrêté la pilule pour ne pas grossir. » À 16 ans, elle tombe enceinte. Ses parents la chassent du domicile familial avec une seule valise, empaquetée par sa mère. Son père ne lui adresse plus la parole. Le petit ami disparaît. « J’ai l’impression d’avoir été mère célibataire toute ma vie », résume Jennifer, affalée sur son canapé fatigué. C’est une maison simple, de plain-pied, un petit jardin à l’abri des regards.

Un matin, le réveil sonne mais Jennifer n’arrive pas à l’éteindre. Bras et jambes refusent de lui répondre. « Je me suis dit : je vais bien finir par quitter ce lit ! Ça m’a pris deux ans. »

Elle quitte l’école sans le moindre diplôme, devient serveuse puis chef d’équipe, vendeuse, consultante en marketing pour des entreprises informatiques. Elle survit sans jamais contracter le moindre emprunt. Son fils, se répète-t-elle, n’aura pas la même vie que la sienne. Elle travaille sept jours sur sept. « C’était marche ou crève. Alors j’ai marché. »

Un matin, le réveil sonne mais Jennifer n’arrive pas à l’éteindre. Bras et jambes refusent de lui répondre. « Sur le coup, je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. Je me suis dit : je vais quand même bien finir par quitter ce lit ! En réalité, ça m’a pris deux ans. » Elle ne peut plus manger ou se laver seule. Les médecins diagnostiquent une encéphalomyélite myalgique, un syndrome de fatigue chronique. 250 000 Britanniques en souffriraient à des degrés divers, selon le ministère de la Santé du Royaume-Uni. Les causes demeurent inconnues. Elle avale des pilules. Tout l’argent qu’elle a pu épargner est englouti dans les soins.

Elle se sent ralentie, ensommeillée. Travailler dans un bureau, avec un chef et des horaires est impossible. Elle se met à vendre un médicament à base d’aloe vera en démarchant son réseau sur Internet. C’est de la « vente multi-niveau », des réunions tupperware 2.0. Le principe a, par exemple, fait le succès des robots ménagers Thermomix : l’entreprise incite des particuliers à devenir revendeurs et à parrainer de nouveaux membres en leur promettant une commission. Elle contacte Eileen*, une ancienne copine de lycée régulièrement en dialyse. Elle lui vante les mérites de la plante qui réduit les douleurs, et la fait intégrer le réseau des vendeurs. Eileen habite un peu plus haut dans le village. À cause de la maladie, elle marche avec une canne. Blonde, 50 kilos toute mouillée, un accent à couper au couteau, elle vit seule, ses trois enfants ont quitté la maison familiale.

« Chérie, tu vas être tellement bien avec nous »

Quand un jour un collègue, « stratège de l’enrichissement », révèle à Eileen sur le ton de la confidence l’incroyable montée en valeur du OneCoin, une monnaie virtuelle qui, comme le Bitcoin, court-circuite les banquiers voyous, fait entrer la finance dans l’ère de la démocratie et de l’horizontalité, et promet des rendements faramineux, elle en parle tout de suite à Jennifer. « C’était flou. Il disait que les gains étaient souvent multipliés par deux. Je n’en revenais pas qu’un truc aussi cool puisse exister. » Jennifer verse les 12 000 euros de son père sur un compte en banque à Dubaï. Rien de très compliqué, il suffit d’un smartphone connecté à une antenne relais posée au milieu des pâturages. Elle communique une copie du passeport de son père et de ses descendants, pour qu’ils bénéficient aussi des retombées financières. Eileen, qui n’a pas un sou en poche, emprunte 2 400 euros pour investir.

En échange, les deux amies obtiennent des jetons virtuels. Il est impossible de les convertir à nouveau en monnaie, ou d’acheter quoi que ce soit avec. En attendant qu’ils fructifient, leur interlocuteur leur propose de recruter d’autres amis, et de toucher ainsi des commissions. On peut monter très vite, assure-t-il, dans la galaxie OneCoin. On peut devenir « Leader », puis « Ruby », « Emerald » (« émeraude »), ou même « Black Diamond », pour les meilleurs agents. Certains gagnent plusieurs millions d’euros par mois. Sur son site ­internet, OneCoin revendique plus de trois millions de « membres » pour un chiffre d’affaires de plus d’un milliard d’euros.

En tout, Jennifer McAdam récolte 287 000 euros auprès de 160 personnes au profit de l’entreprise OneLife.

Jennifer rencontre ses Leaders. Un couple bronzé aux UV, ravi d’apprendre qu’elle a été dix ans consultante en marketing puis vendeuse en réseau. Ils habitent une maison cossue de Ayr, la grande ville du coin. Écran plat, brushing parfait. Ils la flattent : « Chérie, tu vas être tellement bien avec nous. Tu as déjà assuré jusqu’à maintenant. » Jennifer se laisse bercer. « Ils sentaient bien que j’avais un potentiel. C’était facile de me ferrer. »

Jennifer parle de OneCoin à ses amies. Elle passe ses journées pendue au téléphone, tchatte sur Facebook, ou s’invite pour le thé derrière les portes de ses voisines. Elle est sympa, volubile. Elle habite là depuis toujours, connaît les vieux parents, les prénoms des gosses. Au bistrot, elle a un mot pour chacun. On lui fait confiance. On signe. On envoie son argent à Dubaï et on attend sagement qu’il fasse des petits. Ou, convaincu à son tour, on devient recruteur, missionnaire, et la foi en OneCoin se répand. En tout, Jennifer McAdam récolte 287 000 euros auprès de 160 personnes au profit de l’entreprise OneLife. Dans le bourg où nous marchons ensemble, sur ces trottoirs trempés par la pluie d’été, elle n’a pas convaincu grand monde, mais son réseau s’étend dans tout le comté.

Faire confiance à « quelqu’un d’ici »

Si John a plongé, c’est à cause de l’accent de ­Jennifer. Elle venait de l’Ayrshire, aucun doute là-dessus. Pour se présenter, elle disait qu’elle était « born and bred » dans le comté, là où le reste des ­Britanniques disent « born and raised ». Ici, on « naît » et on est « élevé » au grand air, comme les milliers de moutons qui paissent alentour. Le quinquagénaire est un type pudique. Pour se raconter, il part, loin, en direction des Highlands. Sa vieille BMW glisse à plus de 200 km/heure sur les routes cabossées, serpente au milieu des motards, et l’homme aux cheveux gris affiche l’air suffisant des conducteurs convaincus qu’ils valent mieux que le Code de la route. John finit à pied. Gravit les « bonnie banks of Loch Lomond », les « rives gracieuses » du lac le plus vaste du pays, qui servent de décor aux chansons populaires qu’on fredonne dans les pubs.

John a tout perdu une première fois en 2013. Les échos de la crise économique mondiale ­parviennent jusqu’au comté. Son entreprise de transport de marchandises fait faillite, il perd sa maison. Pour se refaire, il monte une nouvelle boîte. En trois ans, il parvient à mettre de côté 18 000 euros. Pas de quoi redevenir propriétaire mais assez pour attirer les convoitises. ­Notamment celles d’un entrepreneur américain, Thomas McMurrain, qui le contacte sur Internet et l’exhorte à investir dans le produit financier de l’avenir : le OneCoin. « Il prétendait qu’il fallait investir maintenant, qu’ensuite il serait trop tard », raconte John au bord du loch. Une visioconférence est organisée avec d’autres Leaders OneCoin. Le chef d’entreprise découvre pour la première fois le visage et la voix de Jennifer. « J’ai tout de suite eu confiance en quelqu’un d’ici. Je n’aurais jamais franchi le pas autrement. » Il courbe le dos : « Et la promesse de ne plus m’épuiser au travail était alléchante. » Ni John ni Jennifer ne le savent, mais Thomas McMurrain a déjà été condamné à sept ans et demi de prison aux États-Unis pour escroquerie. Une pyramide de Ponzi.

Les recrues qui osent poser des questions sont méprisées, on dit qu’elles ne comprennent rien au miracle OneCoin.

En septembre 2016, Jennifer et Eileen se rendent à un nouvel événement OneCoin, cette fois organisé à Londres. Les deux copines ont sorti leur tailleur le plus chic, Jennifer porte des perles. Comme l’exige le protocole, elles invitent plusieurs recrues et participent à des conférences de 10 heures à 20 heures, sans sortir ni manger. Se répand une novlangue inintelligible. Les lead-speakers expliquent comment transformer les tokens des recrues en coins via le minage, ou comment maximiser le business volume. On discourt des trois catégories de commissions, calculées au prorata de l’augmentation de la taille de la ­downline. Jennifer prend en photo chaque diapo pour réviser chez elle. Sur l’un des PowerPoint, on peut lire : « OneCoin, ce n’est qu’une histoire de chiffres. »

Les recrues qui osent poser des questions sont méprisées, on dit qu’elles ne comprennent rien au miracle OneCoin. « Dans le groupe, il était interdit d’être négatif. » Celles qui demandent pourquoi les gains promis sont sans cesse repoussés sont exclues et qualifiées de haters, de mauvaises langues. ­Jennifer est invitée par une amie, future maman, à sa baby shower. La fille déballe ses cadeaux, landau et chauffe-biberon, et entre deux paquets montre à Jennifer avec quels convives elle peut discuter librement. Il y a d’un côté les fidèles, de l’autre ceux qui n’ont pas encore sauté le pas. Jennifer confie qu’elle est harcelée par des « hérétiques », des « haters qui n’ont pas foi en OneCoin ». « Il vaut mieux les ignorer et se concentrer sur les croyants », se surprend-elle à dire.

La dévotion se transforme en bataille. La famille OneCoin contre le reste du monde. La vérité contre des hordes de jaloux. Les amis, les proches qui ne souhaitent pas investir deviennent des adversaires. « C’était un lavage de cerveau. J’ai mis du temps à le comprendre… »

« What the fuck, la mafia maintenant ? » 

La sonnerie du téléphone la tire de son sommeil. C’est un samedi d’avril, en 2017. Il est 8 heures du matin. Au bout du fil, Alan, un Leader OneCoin du pays de Galles : « Je viens de parler à deux Blue Diamond. Il n’y a pas de blockchain. » Jennifer comprend. « Je te rappelle », parvient-elle à articuler. En préparant à la hâte des litres de café, elle sent la gueule de bois arriver. Elle contacte aussitôt un Leader britannique en qui elle a confiance. Il lui confirme qu’il n’y a pas de blockchain, sans sembler comprendre ce que cela implique. Il a encore la voix du croyant. Il tente de la rassurer : « Ce n’est pas grave. Tu devrais te concentrer sur le business. » Jennifer tombe à genoux au bord du lit. Et pense avec effroi à tous ceux qu’elle a embrigadés.

Depuis sa création en 2014, le OneCoin se revendique comme un concurrent du Bitcoin, la première monnaie virtuelle au monde. En réalité, ces deux devises numériques n’ont rien en commun. Le Bitcoin repose sur un système de crypto­graphie qui garantit sa valeur – la blockchain. Le OneCoin ne repose que sur du vent. Il ne vaut pas davantage que des billets de Monopoly. Le réseau OneLife qui le distribue a édifié une gigantesque arnaque pyramidale, une chaîne de Ponzi ­semblable à celle, devenue célèbre, de Bernard Madoff, qui rémunérait les investissements de ses clients avec l’argent des nouveaux entrants.

Le tour de force de OneCoin, c’est d’avoir transformé les escroqués en escrocs. Jennifer a touché des commissions, qui lui ont rapporté moins de 700 euros en quatorze mois. Les sommes investies par ses amis et voisins, elles, sont remontées directement aux dirigeants de la maison mère, dissimulée dans le minuscule émirat de Ras al-Khaimah, au nord de Dubaï, l’un des paradis fiscaux au secret bancaire les plus opaques de la planète. Au total, 3,5 millions de personnes dans plus de 70 pays, France incluse, ont participé à ce réseau aux allures de secte financière. « J’aurais pu déposer l’argent de mon père à la banque. J’aurais pu le donner à des œuvres caritatives. J’aurais pu en faire profiter mes petits-enfants. Tout cela n’arrivera jamais parce que j’ai investi dans le OneCoin », pleure Jennifer dans son salon, sous un miroir en forme de cœur.

Bjorn soutient à Jennifer que le OneCoin est soupçonné de financer le crime organisé est-­européen, notamment bulgare. Elle se décompose.

Elle se tourne vers les « infidèles », les haters. Parmi eux, Tim Tayshun, un entrepreneur américain, et Bjorn Bjercke, un expert norvégien de la blockchain. Tim a cherché pendant des mois à identifier un à un les ­Leaders OneCoin et à les harceler « pour leur ouvrir les yeux ». Bjorn, lui, publie sans relâche sur son site et dans la presse des explications techniques sur l’arnaque financière. Tous deux collaborent avec les autorités. Jusqu’à présent, ils sont sortis blanchis des procès intentés par les sbires du réseau.

Bjorn soutient à Jennifer que le OneCoin est soupçonné de financer le crime organisé est-­européen, notamment bulgare. Elle se décompose, tente de garder une constance mais pense presque à haute voix : « What the fuck. La mafia maintenant ? » Le Norvégien explique : à la tête de ­l’organisation trônerait Ruja Ignatova, une étrange femme d’affaires germano-bulgare, déjà condamnée en ­Allemagne pour escroquerie. On la surnomme « Crypto Queen » ou « Docteur Ruja ». D’elle, on ne sait pas grand-chose de plus, sinon qu’elle vivrait à Dubaï. Une adresse utile, quand on sait qu’on ne peut pas extrader de suspects entre les Émirats arabes unis et l’Union européenne. Ses comptes et ses sociétés se cachent dans des paradis fiscaux, au Bélize, à Gibraltar, Malte ou sur l’île de Man.

Des policiers se pointent chez Jennifer. Un homme et une femme, dans la vingtaine. Elle leur explique ; ils ne comprennent rien. Quelques jours plus tard, elle reçoit un e-mail : « C’est une affaire trop grosse pour nous. Nous mettons Londres sur le coup. » La mère de famille écossaise est convoquée par la brigade financière spécialisée dans la délinquance économique, à la City. Elle entend un commissaire lui expliquer qu’une enquête est en cours, qu’il ne faut plus investir mais prévenir le maximum de victimes. Depuis 2016, des polices spécialisées enquêtent sur le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme lié à OneCoin. Différentes autorités nationales sont parvenues à bloquer plus d’un milliard d’euros subtilisé à des victimes, sur des comptes en Chine, en Allemagne, aux États-Unis et en Inde. Elles mènent aussi des dizaines de perquisitions et d’arrestations sous l’égide du FBI, d’Interpol et Europol. Mais l’arnaque trouve toujours de nouveaux terrains de jeu.

« J’ai l’impression d’être dans un film »

Jennifer convie toutes ses recrues à une visioconférence. Elle déballe tout : l’absence de blockchain, l’enquête de police, l’arnaque pyramidale. Sur l’écran de l’ordinateur, une mosaïque de visages abasourdis. Assommés. Elle crée un groupe de discussion sur la messagerie WhatsApp et lui donne un nom d’association caritative, le « OneCoin victim support group ». La renégate transforme sa culpabilité en moteur. « Ces 160 personnes ne sont pas des criminelles. Ce sont des victimes. Il faut qu’elles soient toutes remboursées un jour. Moi je pourrais aller en prison. Elles, elles n’y sont pour rien. »

En un an, environ 5 000 individus rejoignent le groupe. Les anciens Leaders rapportent la nouvelle à leurs équipes. L’arnaque se déconstruit comme elle s’est montée : en chaîne. Jennifer rédige tous les mois un rapport sur les défections importantes au sein de l’organisation et sur l’évolution de sa communication, puis l’envoie à son contact de la brigade financière. Elle intervient sur les réseaux sociaux pour décourager les futurs investisseurs. Tous les matins, après quatre ou cinq heures de sommeil et trois cafés, elle allume ses ­appareils et trouve 200 notifications. Des questions d’hommes et de femmes qui hésitent à quitter le réseau, des informations importantes sur l’évolution de l’organisation, ou des tentatives d’infiltration par des recruteurs encore convaincus. Jennifer passe des heures à leur répondre. La nuit, elle reste prête à se lever en urgence si l’appareil sonne en continu. Elle épaule ses camarades en procès avec l’organisation. OneLife n’hésite pas à porter plainte pour diffamation. Peu en retour osent attaquer l’organisation. Le 7 mai, l’Américaine Christine G. a porté plainte contre les dirigeants connus. Elle aurait investi 115 000 euros entre 2015 et 2019. Jennifer, elle, se sent trop coupable.

Depuis son départ de l’organisation, ses anciens supérieurs servent le même refrain aux autres membres : « Elle n’a rien compris, elle est folle, elle devrait être à l’asile. Vous ne devez l’écouter sous aucun prétexte. » Certains la menacent de procès. Ou pire encore. Des petites mains diffusent des photomontages dégradants. Un ancien ­Leader raconte qu’il a entendu quelqu’un promettre de lui envoyer des « amazones de la mort ». « C’est surréaliste, estime Jennifer. Complètement décalé avec notre paisible vie de village. Des fois, j’ai l’impression d’être dans un film. » Comme si Ken Loach avait pondu un mauvais thriller.

Jennifer est hospitalisée pour la seconde fois en six mois à la suite d’une vive douleur à la poitrine, semblable à un arrêt cardiaque. Elle garde le moral : « La vie, les embûches, les deux ans alités à devoir combattre la maladie… Tout cela m’a donné la force nécessaire pour lutter, d’une certaine façon. » Son téléphone vibre. Une pluie d’insultes. Puis l’expéditeur se calme : « Je ne sais pas si je te déteste car je ne te crois pas, ou si je te déteste de nous dire la vérité. » En mars 2019, le frère de Ruja Ignatova, Konstantin, a été arrêté aux États-Unis. Accusé de fraude, il risque vingt ans de prison. Ruja est considérée comme en fuite. Selon le ministère de la Justice américain qui débute tout juste son instruction, rien qu’entre 2014 et 2016 le système OneCoin aurait généré un profit de 2 milliards d’euros.

* Certains prénoms ont été modifiés.

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