Urssaf vs Uber : la fraude à 1,7 milliard d’euros

Écrit par Clément Fayol et Nicolas Gastineau Illustré par Four Eyes
2 février 2026
logo Uber sur fond d'un document de l'Urssaf
Dans un courrier jusqu’ici tenu secret, l’organisme de recouvrement de la « Sécu » estime que la plateforme devrait salarier ses chauffeurs. Et régler leurs cotisations sociales. De son côté, le parquet de Paris a ouvert une enquête pour « travail dissimulé ». Nos révélations.
4 minutes de lecture

« Tout le monde a peur d’être ubérisé. » Décembre 2014 : cette prophétie tremblante apparaît dans les colonnes du Financial Times. En faisant d’Uber, la start-up californienne fondée en 2009, un substantif menaçant, le publicitaire français Maurice Lévy trouvait le mot pour alerter les élites financières mondiales que le sol allait se dérober sous leurs pieds. Désormais, grâce aux plateformes, chacun pourrait atteindre sans effort et sans intermédiaire une clientèle planétaire. Depuis, l’ubérisation a fait des centaines de petits – des livreurs de repas de Deliveroo aux covoiturages de Blablacar, de la vente de vêtements via Vinted à la location de meublés sur Airbnb. Peu importe la variété des visages qu’elle prend, cette plateformisation du monde a reçu d’Uber son code source, sa promesse élémentaire : chacun sera son propre patron, responsable de ses horaires, de ses clients, de son volume – et donc de ses cotisations sociales.

Exactement dix ans plus tard, dans un petit immeuble moderne à la façade crème de Montreuil, le service de lutte contre le travail illégal de l’Urssaf Île-de-France achève un document explosif. Une réfutation sur 142 pages du modèle d’Uber, à laquelle Revue21 a eu accès. Les sept inspecteurs assermentés qui signent cet argumentaire ciselé affirment que, « sous l’apparence d’une simple centrale de réservation, Uber BV [la filiale néerlandaise d’Uber, dont dépend Uber France] est en réalité liée aux chauffeurs par un lien de subordination juridique ». Et de conclure que la plateforme « a maquillé sciemment une relation salariale en contrat d’entreprise pour échapper à ses obligations d’employeur ». Ergo : Uber « a fraudé la loi en dissimulant l’emploi des chauffeurs ». Selon les calculs détaillés dans la missive, le manque à gagner pour la Sécurité sociale est évalué à 1,2 milliard d’euros de cotisations dues par l’entreprise. Auxquelles s’ajoutent 512 millions d’euros de « majorations de redressement ».

Contrôle et sanctions

Pour arriver à ce montant record, la démonstration s’appuie sur la situation des 71 194 chauffeurs Uber ayant exercé entre 2019 et 2022. Sous la plume administrative, l’inventaire des méthodes de l’entreprise californienne donne un aperçu rare et minutieux du quotidien entravé de ses travailleurs. Il y a la pression qu’exerce la plateforme sur les chauffeurs mal notés, la surveillance des heures de travail et des zones couvertes, le contrôle des tarifs pratiqués et du « taux d’acceptation » utilisé « pour inciter les chauffeurs à accepter un maximum des courses proposées », le suivi du temps de conduite et des temps de repos… Ou encore la fonctionnalité RideCheck (« contrôle de la course », en français), officiellement conçue pour prévenir les « anomalies » (accident, agression, etc.), qui amène Uber à contacter le client lorsqu’un chauffeur s’arrête pour « un temps anormalement long », soit cinq minutes. Un dense entrelacs de techniques et d’algorithmes de suivi qui forment, à en croire l’Urssaf, un triple pouvoir de « direction », de « contrôle » et de « sanctions ». C’est-à-dire cette subordination verticale typique qu’on appelle le salariat, et non le rêve liquide de l’entrepreneuriat universel qu’a vendu Uber au monde dix ans plus tôt.

La mauvaise nouvelle – pour Uber France – à 1,7 milliard d’euros est restée secrète jusqu’ici. Transmise le 17 décembre 2024 par commissaire de justice sous la forme d’une « lettre d’observations », elle sonne l’ouverture d’un long bras de fer durant lequel l’entreprise et son armada d’avocats ne manqueront pas de faire valoir leurs arguments. Interrogé par Revue21, Uber en a donné un avant-goût. « Nous échangeons actuellement avec l’Urssaf, reconnaît une porte-parole, et nourrissons une approche collaborative, ouverte et transparente. Concernant le statut des chauffeurs, de récents arrêts de la Cour de cassation ont confirmé leur statut d’indépendant et ainsi clarifié le cadre dans lequel nous opérons. » Et d’ajouter que « les demandes de requalification des contrats commerciaux entre Uber et les chauffeurs en contrat salarié sont extrêmement minoritaires : moins de 1 % de chauffeurs roulant ou ayant roulé avec Uber ».

Ce n’est pas la première fois que l’organisme français de recouvrement des cotisations de la « Sécu » s’attaque à Uber. En 2015, un redressement de 5 millions d’euros infligé à la plateforme avait été invalidé par la justice, pour vice de forme. Mais cette nouvelle charge, minutieusement préparée, est d’une tout autre ampleur – et le montant réclamé ne dit pas tout des périls qui menacent Uber. Car, derrière les éléments obtenus par l’Urssaf, il y a une procédure pénale.

« La France nous aime »

Une enquête préliminaire a été ouverte par le parquet de Paris pour des faits de « travail dissimulé » et Uber a dû répondre, dès fin 2022, à plusieurs réquisitions judiciaires. D’après nos informations, le dossier est entre les mains de la juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Paris, qui travaille en coopération avec des services d’enquête étrangers. En France, plus de cent chauffeurs ont été auditionnés par les services de police à l’Office central de lutte contre le travail illégal, qui a aussi examiné des masses de données communiquées par Uber. Le 9 décembre 2024, deux juristes seniors de la plateforme ont été convoqués par la police. L’affaire rappelle celle qui visait Deliveroo pour les mêmes motifs : en juillet 2025, cette plateforme de livraison de repas à domicile a été obligée de réintégrer des livreurs dans ses effectifs salariés et de leur verser des dédommagements conséquents – pour seulement neuf livreurs concernés, elle avait dû débourser environ un million d’euros. De quoi inquiéter Uber France, avec sa flotte de 70 000 chauffeurs…

Lors des premiers pas d’Uber dans l’Hexagone, en octobre 2014, en pleine guerre pour l’adoption d’une législation favorable, son lobbyiste Mark MacGann était sorti grisé d’un rendez-vous avec le ministre de l’économie de l’époque. Son compte rendu à la direction de l’entreprise, révélé dans la fuite de données des Uber Files, résonne aujourd’hui tout particulièrement : « Meeting méga top avec Emmanuel Macron ce matin. La France nous aime après tout. »

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