À 43 ans, l’entrepreneur turc Sertaç Taşdelen occupe un logement à l’image de ses exploits. En cet après-midi de décembre 2025, il reçoit dans un penthouse du vingt-cinquième étage d’une tour qui fait office de résidence privée, dans le quartier d’affaires de Gayrettepe, à Istanbul. « Welcome bro ! » lance-t-il chaleureusement dans un anglais impeccable, corps sculpté et teint hâlé. Les baies vitrées offrent une vue spectaculaire sur la mégapole, sa forêt de gratte-ciel, ses collines, le détroit du Bosphore. L’intérieur, épuré et moderniste, mêle mobilier en acier, tableaux d’art contemporain, peau de vache en guise de tapis et cactus euphorbe candélabre qui se dresse dans un pot en céramique. Une enceinte diffuse une mélodie de John Coltrane. La mère de l’entrepreneur, qui arbore des cheveux teints en rouge et un collier de perles blanches, offre le thé et les biscuits selon la coutume du misafirperverlik, l’hospitalité turque.
Mais si Sertaç Taşdelen donne rendez-vous chez lui, c’est qu’il n’a guère d’autre choix. Cette icône de la tech turque vient d’être libérée de l’emblématique prison de Silivri, située dans la périphérie ouest de la première ville du pays, à l’issue d’une détention provisoire de cinq mois. Il est aujourd’hui assigné à résidence dans l’attente d’une prochaine audience. « Je ne peux même pas descendre dans le hall de l’immeuble », explique-t-il en pointant le bracelet électronique à sa cheville, étrangement assorti à son Apple Watch. Ses comptes bancaires, ses avoirs en cryptomonnaie, ses deux voitures de sport et ses deux yachts ont été saisis par le parquet général d’Istanbul. Idem pour ses deux sociétés établies en Turquie, l’une de développement de logiciels et d’applications, l’autre de vêtements à son nom. Des administrateurs d’État (kayyum, en turc) ont été nommés à leur tête.
De quoi couper court à la vie de jet-setter que Taşdelen exposait jusqu’alors à ses 85 000 abonnés Instagram, faite de surf à Bali, de virées en quad à Dubaï et de DJ sets dans les clubs huppés d’Istanbul. Le voici qui s’affichait tantôt en costume cintré, cigare à la main, dans un restaurant à Rome, tantôt en maillot de bain, exhibant ses biceps saillants, dans une piscine luxueuse à Bodrum.
Lecture de l’avenir
Enfant de la bourgeoisie ankariote, Sertaç Taşdelen a percé grâce au lancement en 2016 d’une application insolite : Faladdin. Son principe ? La cafédomancie, ou falcılık, soit la lecture de l’avenir en interprétant les traces laissées par le marc de café au fond d’une tasse. Une tradition turque. Mais, en lieu et place d’un voyant, une intelligence artificielle livre des prévisions en fonction des photos de la tasse téléchargées par l’utilisateur, ainsi que des données personnelles qu’elle collecte à son sujet.
Outre la cafédomancie, l’application propose des services d’interprétation de rêves, de chiromancie (divination par l’examen des paumes de la main) et de matchmaking (mise en relation par affinités). Elle compte aujourd’hui « plus de cinquante millions d’utilisateurs », selon Sertaç Taşdelen, répartis principalement entre la Turquie, les pays du Golfe et les États-Unis, et génère des revenus grâce à la publicité et aux abonnements à la version premium. « Le marché américain est le plus lucratif », confie-t-il.
L’idée lui serait venue en 2010, lors d’un dîner d’adieu à Dubaï. Consultant pour la société d’audit britannique Ernst & Young, il s’apprêtait à partir pour Singapour, où il avait été muté. Ses amis turcs auraient sollicité les talents de cafédomancienne de sa mère, en lui envoyant des photos de tasses de café. Cela l’aurait conduit à développer une première application en 2012, Binnaz, baptisée en hommage à sa mère, qui mettait en relation les utilisateurs avec de véritables diseurs de bonne aventure.
Un récit que Taşdelen a répété maintes fois à l’issue des nombreux entretiens qu’il a accordés aux médias. Car le succès de Faladdin a propulsé l’entrepreneur au rang d’icône d’une scène tech turque en pleine ébullition depuis quelques années. Jusqu’à son invitation par le ministère de la jeunesse et des sports à participer à un programme d’initiation des jeunes à l’entrepreneuriat en 2021.
« Parfaitement absurde »
C’est pourtant cette même application Faladdin, célébrée par les autorités turques, qui lui vaut aujourd’hui des ennuis avec la justice. Sertaç Taşdelen est accusé d’avoir enfreint une loi promulguée par Mustafa Kemal en 1925 qui interdit la voyance professionnelle. Le Code pénal turc qualifie en effet les gains financiers réalisés « en exploitant les croyances religieuses et les émotions d’une personne » de « fraude aggravée », passible de trois à dix ans de prison et d’une amende pouvant atteindre 500 000 lires turques (soit l’équivalent de 9 500 euros). Mais, dans les faits, cette loi n’avait jamais été appliquée. Le quartier central de Beyoğlu, à Istanbul, regorge de cafés vantant les prouesses de cafédomanciens, sous l’œil complaisant des autorités.
Drôle de motif d’accusation, a alors pointé la presse turque d’opposition après son arrestation, le 16 juillet 2025. « C’est parfaitement absurde », renchérit Taşdelen. Il est également accusé de « blanchir ces “revenus illicites” » en les transférant vers des comptes bancaires établis à l’étranger. « Je faisais l’inverse puisque Faladdin est domiciliée à Dubaï. J’en transférais une partie des revenus vers ma société établie à Istanbul, et cela n’a rien d’illégal », balaye l’entrepreneur.
Son arrestation revêtirait-elle un caractère politique ? Bien qu’il soit issu d’une famille kémaliste, soit laïque et républicaine, revendiquant l’héritage du « père des Turcs », Sertaç Taşdelen n’est pas des plus militants. « Je ne suis d’aucun bord politique », se défend-il. Prolixe sur les réseaux sociaux, il n’affiche en effet aucun engagement partisan. Le start-upper accorde volontiers des interviews aux médias proches de l’opposition, comme la très kémaliste chaîne Sözcü TV. Mais aussi à ceux qui sont progouvernementaux, à l’instar de la chaîne publique TRT.
Une logique mafieuse
Comment expliquer alors qu’il soit subitement tombé en disgrâce ? Si l’intéressé refuse de s’exprimer à ce sujet, un récit des plus licencieux se murmure dans l’écosystème de la tech stambouliote. Son arrestation n’aurait rien à voir avec la répression des opposants politiques au président Recep Tayyip Erdoğan. Elle s’inscrirait plutôt dans une logique mafieuse, digne des intrigues des films de Martin Scorsese : celle d’hommes de main du pouvoir manipulant la justice pour régler des comptes privés ou extorquer des fonds.
Des proches de Sertaç Taşdelen affirment qu’il aurait été pris pour cible par le dignitaire de l’un des plus puissants groupes de médias propouvoir, jaloux de la liaison qu’entretiendrait l’entrepreneur avec son épouse depuis plusieurs années. L’homme aurait d’abord cherché à lui soutirer deux millions de dollars, brandissant la menace de faire jouer ses relations au sein de l’appareil judiciaire. Et, face au refus de Taşdelen de coopérer, il aurait actionné ses réseaux pour déclencher les poursuites. Ce n’est sans doute pas un hasard si les médias du consortium en question se sont déchaînés contre Taşdelen au moment de son arrestation. L’une des chaînes de télévision frisant même le grotesque en diffusant des micros-trottoirs qui s’apparentaient à des réquisitoires, les interviewés rivalisant d’inventivité pour le discréditer, qualifiant le start-upper tantôt d’« escroc », tantôt de « manipulateur ».
Peu relayée par la presse occidentale, cette mécanique de prédation au sein du régime turc serait de plus en plus courante, à en croire certains journalistes d’investigation du pays. Le cas de Taşdelen rappelle une autre affaire récente impliquant le rappeur Lvbel C5, révélée par le quotidien indépendant Birgün en juillet 2025. Arrêté quelques mois plus tôt pour « encouragement à la consommation de drogue », le rappeur aurait été visé par une clique au sein de l’appareil judiciaire qui cherchait à lui dérober des fonds. Lors de sa détention, un avocat se posant en intermédiaire du juge chargé de l’enquête aurait ainsi demandé 500 000 dollars à ses proches en échange d’un abandon des poursuites. Alerté, le ministère de la justice a finalement fait arrêter les fonctionnaires impliqués dans ce chantage.
Susciter la controverse
Sertaç Taşdelen, pour sa part, est confiant qu’il sera acquitté à l’issue de l’audience prévue le 24 avril 2026. Malgré son séjour en prison, effectué aux côtés « d’escrocs, de faux-monnayeurs et d’hommes d’affaires innocents » avec qui il a joué au volley-ball et aux échecs, l’entrepreneur garde foi en la justice de son pays. De « ses juges », en tout cas. Et, bien que ses sociétés établies en Turquie aient été saisies, l’appli Faladdin, elle, « continue de tourner », en vertu de sa domiciliation aux Émirats arabes unis.
Avant ses déboires avec la justice, Taşdelen s’apprêtait à la vendre à un homme d’affaires indien. Il se consacrait aussi au développement de deux autres applications alimentées par l’IA, établies également aux Émirats. L’une, « Alim: Quran, Qibla, Azan Times », dédiée à la « pratique quotidienne de l’islam », comprend notamment un guide interactif faisant figure d’imam virtuel. L’autre, « Messiah: Bible Study & Verses », se veut son équivalent chrétien.
Dans un pays où les imams sont des fonctionnaires rattachés au ministère des affaires religieuses (Diyanet en turc), l’application Alim a de quoi susciter la controverse. Sertaç Taşdelen le sait. « Pour l’instant, ça ne fonctionne pas très bien, elle ne compte que quelques dizaines de milliers d’utilisateurs. Mais, une fois que mes [affaires judiciaires] seront réglées, peut-être que je la clôturerai. Ce n’est pas la peine de s’attirer des ennuis supplémentaires. » S’il est acquitté, l’entrepreneur prévoit de plier bagage pour de bon. « J’irai peut-être à Dubaï », se projette-t-il. Il y rejoindrait ainsi la communauté grandissante d’entrepreneurs et d’hommes d’affaires turcs fuyant les vicissitudes politiques et économiques de leur pays.