Entretien  |  Géographies

Le premier ministre éthiopien « Abiy Ahmed est passé maître dans l’art d’attiser les divisions »

Écrit par Antoine Galindo
Pour l’anthropologue américaine Bonnie Holcomb, les violences dans le pays remontent au XIXe siècle, quand les puissances européennes se sont intéressées à la région.

On parle souvent de l’Éthiopie comme du seul pays d’Afrique n’ayant jamais été colonisé. Comment s’est formé l’État moderne ?

À la fin du XIXe siècle, l’Abyssinie, la région de la Corne de l’Afrique où se situe aujourd’hui l’Éthiopie, n’était qu’un ensemble de petits royaumes avec leurs propres formes de gouvernance, leurs langues et leurs structures sociales. Le système était stable et ces groupes ne se battaient, pour l’essentiel, qu’à leurs frontières. C’est lorsque des puissances européennes se sont intéressées à la zone que l’équilibre a été rompu. Français, Britanniques et Italiens, dont les intérêts s’entrechoquaient, ont signé en 1906 un traité tripartite afin de contrôler de manière indirecte la région. Ils ont fourni des armes, de l’argent et des moyens diplomatiques, pour permettre l’émergence d’un roi et sa domination sur les autres peuples. En fait, l’Éthiopie a été le premier exemple de néocolonialisme en Afrique.

Le pays a pourtant vu émerger des hommes forts : Ménélik II, considéré comme le père de l’empire, ou Haïlé Sélassié Ier, figure des non-alignés durant la guerre froide.

Oui, mais cela n’a été possible que grâce à l’intervention de puissances étrangères. Avant le XXe siècle, la notion d’Éthiopie n’existait pas. Il n’y a d’ailleurs jamais eu une nation unie : seulement la reconduction, par la force, de la domination politique, économique, culturelle et linguistique d’un groupe – les chrétiens amharas – sur d’autres groupes. Après le renversement d’Haïlé Sélassié Ier en 1974, cette domination a été perpétuée par le régime militaire qui a suivi. En 1991, ce dernier a, à son tour, été renversé par une coalition de guérillas nationalistes, qui a doté le pays en 1995 d’une Constitution créant une fédération dans laquelle les principales communautés administraient leur région. Mais elle n’a jamais été vraiment appliquée, et l’un des groupes, les Tigréens, a de nouveau tiré la couverture à lui. La domination a seulement changé de camp.

Peut-on expliquer les conflits qui secouent le pays à travers ce prisme ? 

Oui, absolument. Et Abiy Ahmed, l’actuel Premier ministre, est passé maître dans l’art d’attiser ces divisions pour asseoir son pouvoir. Le combat de Battee Urgeessaa s’inscrit dans la longue histoire de résistance à cette domination. Il militait pour le retour du fédéralisme, et voulait bâtir un modèle concerté, sur la base de la Constitution. Cela doit passer par un dialogue national sincère, qui ne soit pas téléguidé par le gouvernement.

Explorer le thème
Marseille
portrait de Ramsès Kefi
Décembre 2025
Marseille, des tubes aux tueurs
Une chronique de Ramsès Kefi sur l’assassinat du frère d’Amine Kessaci, le narcotrafic et les entêtants refrains des rappeurs hardcore.
D’un trait  |  Décembre 2025
portrait de Jul, l’ovni du rap français
Avril 2025
Jul, l’insaisissable ovni du rap
Il est le plus gros vendeur de disques de hip-hop en France. Et un véritable phénomène. Défi : le rencontrer pour écrire son portrait. Mission impossible ?
Portrait  |  Avril 2025 | Aventures
des collégiens et un prof franchissant des gradins escarpés
Novembre 2023
À Marseille, des collégiens au combat
Anthony Micallef s’est immergé dans le quotidien d’élèves des quartiers nord. Il raconte leur lutte contre un échec trop souvent annoncé.
Récit photo  |  Novembre 2023 | Aventures
Février 2023
Scapula, le baron de la French Connection qui refusait de mourir
Vingt ans après son ultime évasion, François Scapula alimentait encore les fantasmes. Mort ou vif ? Caché sous un nouveau visage ? Récit d’une enquête.
Enquête  |  Février 2023 | Aventures