Entretien  |  Écosystèmes

« L’échelle de Tanner standardise la puberté »

Propos recueillis par Catherine de Coppet
Laura Piccand est conseillère en santé sexuelle à l’hôpital de Lausanne. Formée en sciences sociales, elle est l’autrice de plusieurs articles de référence sur les stades de Tanner, parus entre 2015 et 2018.

Dans quel contexte est élaborée l’échelle des stades pubertaires de James Tanner ?

Laura Piccand : Historiquement, cet outil s’inscrit dans le développement d’études longitudinales d’envergure sur la croissance de l’être humain, qui se déploient à partir des années 1920 aux États-Unis puis dans les années 1950 en Europe, en partie coordonnées par le Centre international de l’enfance (CIE) créé sous l’égide de l’ONU. Dirigé à sa création par Robert Debré, le CIE cherche à faire rayonner la pédiatrie dans le monde et à analyser les problématiques sociales pesant sur les enfants, notamment dans les pays non occidentaux.

Le pédiatre anglais James Tanner fait partie du réseau du CIE. Et ses études sur la croissance des adolescents et enfants, qui mesurent notamment leurs évolutions anatomiques, vont participer à la création de normes relayées dans le monde entier, via par exemple les courbes de croissance utilisées en pédiatrie. Les enquêtes longitudinales sont en effet conçues comme une entreprise de description de la normalité. Les travaux du pédiatre vont avoir une influence considérable sur l’appréhension médicale de la puberté en particulier.

Quelle a été la méthode de Tanner, et qu’observe-t-il précisément ?

À partir de 1948, Tanner suit une cohorte d’enfants d’un orphelinat de Harpenden au Royaume-Uni. Il utilise et affine des outils de mesure (notamment la photographie dite anthropométrique) issus très directement de l’anthropologie physique. Ce champ disciplinaire s’est principalement construit au XIXe siècle autour d’une volonté idéologique racialiste et raciste et a contribué à renforcer ces idéologies. L’échelle de Tanner pose une chronologie de la puberté, en standardise les manifestations physiologiques et permet aux pédiatres et aux endocrinologues de décrire les situations de développement pubertaire considérées comme anormales, et par là pathologiques.

Dès sa première version, en 1955, l’échelle de Tanner décline le développement génital masculin, le développement mammaire féminin et le développement de la pilosité pubienne chez les filles et les garçons, en cinq degrés. L’édition de 1962 ajoute à ces descriptions des photos (tirées de la même cohorte de l’étude d’Harpenden) qui montrent la zone du corps observée. C’est dans le même contexte que le pédiatre suisse Andrea Prader crée en 1966 l’orchidomètre. Il s’agit d’un outil composé d’une série de douze perles reliées par une cordelette et calibrées selon des volumes croissants, destiné à observer le développement testiculaire. Utilisé dans les recherches du CIE, il a connu aussi une large diffusion dans la communauté scientifique.

L’échelle de Tanner a-t-elle contribué à modeler la représentation de la puberté ?

Dans les années 1960, les fiches d’évaluation de la puberté conçue par le CIE proposaient beaucoup plus d’items à examiner que les seuls caractères sexuels, notamment pour les filles : la pilosité, la vulve, le développement mammaire, la menstruation, l’acné, les vergetures et la mue de voix. Pourtant, dans les publications postérieures du CIE, la plupart de ces dimensions ne seront pas exploitées. Seuls restent les stades de Tanner, la ménarche (âge des premières règles) et la mesure du volume testiculaire. La puberté se voit ainsi réduite à ces caractères, mais aussi alignée sur les deux outils d’évaluation que sont l’échelle de Tanner et l’orchidomètre de Prader. Par ailleurs, c’est aussi une vision très binaire (homme/femme) du développement pubertaire qui est cristallisée.

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