La tête dans la brume, les pieds dans la végétation luxuriante, perchée sur une arête vertigineuse, la citadelle semble tout droit sortie d’un décor de film, comme le bastion en image de synthèse d’un baron d’heroic fantasy. Cette vue aérienne est pourtant bien réelle, et, malgré son architecture, l’ouvrage s’élève à des milliers de kilomètres de l’Europe médiévale. Il se dresse, dans l’objectif du drone du photoreporter Corentin Fohlen, au nord d’Haïti, dans l’archipel des Antilles. Il s’agit de la citadelle Laferrière, la plus grande forteresse du continent américain.
Double lauréat du World Press Photo et récipiendaire d’un Visa d’or, Fohlen est, à 44 ans, une figure du photojournalisme français, aussi à l’aise dans l’exercice du reportage en zone de guerre que dans celui du portrait intimiste, de l’Afghanistan aux campagnes françaises. Mais Haïti occupe une place à part dans son travail – l’île est pour lui un éternel retour à la case départ.
Troublante sensation d’isolement
Le photojournaliste pose pour la première fois un orteil dans le pays à l’occasion du terrible tremblement de terre de 2010. Envoyé documenter le désastre, il se laisse happer par l’endroit, et, vite lassé des « poncifs de l’ultraviolence et du misérabilisme », se plonge dans les méandres historiques et sociétaux d’Haïti. Une obsession qui se chiffre en une trentaine de séjours en seize ans, et une centaine de livres dans sa bibliothèque. S’il n’élude pas la situation catastrophique dans laquelle est plongé le pays depuis des décennies, où les gangs ont succédé aux dictateurs, il considère que « ce récit a été surinvesti en point de vue unique. » Et ajoute : « Mon objectif, c’est de montrer qu’il existe autre chose. »
Autre chose, c’est, par exemple, la silhouette massive de la citadelle Laferrière, qui aimante son regard à chaque passage dans le nord de l’île. Des murs lisses de 40 mètres de haut, imprenables et percés de meurtrières… Et pourtant, autour, aucun front, aucun ennemi visible. Juste le vide et une troublante sensation d’isolement. Certes, depuis les alentours de Cap-Haïtien, la deuxième ville du pays, ancienne capitale du temps de la colonie française, les plus avertis la devinent à travers le brouillard. Mais la forteresse se mérite. « Plus tu t’en approches, plus elle se cache », s’amuse le quadra auprès de Revue21.
La citadelle ne se dévoile qu’au terme d’un sentier de 6,5 kilomètres, où 700 mètres de dénivelé suffisent à faire regretter les taxis-motos restés en bas. Le 13 août 2025, Fohlen la retrouve pour la cinquième fois. « C’est presque un pèlerinage, et c’est toujours aussi phénoménal », assure-t-il.
À l’attention des anciens colons
Pour l’immortaliser, le photographe a cette fois-là préféré le drone à ses appareils habituels, pendus autour de son cou. « La citadelle, je l’ai photographiée sous toutes les coutures. Devant, on ne voit que des morceaux de murs. De loin, elle disparaît derrière les nuages », confie-t-il. Vue du ciel, elle se révèle dans toute sa splendeur : un titan de pierre dressé à 900 mètres d’altitude. Et déploie ainsi toute sa puissance symbolique.
Érigé au lendemain de l’indépendance de 1804, après la révolution qui chassa les troupes napoléoniennes venues rétablir l’esclavage, le bâtiment incarne la défiance du peuple haïtien envers la France. Tout à la fois avertissement à l’attention des anciens colons, et démonstration des prouesses des anciens esclaves. « Bâtir la citadelle, c’était une manière de dire aux colons tentés de revenir : “nous aussi, on peut construire des forts, des châteaux, des empires” », résume le photographe.
Pendant quatorze ans, le chantier mobilisera 20 000 hommes, sous les ordres du roi Henri Christophe, un général de Toussaint Louverture devenu second souverain de l’île. « Il était mégalo, comme tous les rois, note Fohlen. Il rêvait d’un palais façon Versailles et finira par se suicider avec une balle en argent, c’est une grande source de mythes… » Hélas, la forteresse sera en grande partie détruite par un tremblement de terre en 1842 et peu à peu oubliée. Mais, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco un siècle plus tard, en 1982, elle s’impose, reconstruite, dans l’imaginaire de l’île. « Les Haïtiens en sont très fiers, c’est un peuple encore plus chauvin que les Français, sourit Fohlen. Aujourd’hui, la citadelle nourrit la fierté envers les anciens esclaves qui se sont libérés eux-mêmes et dont l’exemple a alimenté les réflexions sur l’autonomie des peuples. »
On parle de Waterloo ou de la Bérézina, mais jamais de cette débâcle-là.
Corentin Fohlen, photographe
Le natif de Quimper se désole que ce récit soit absent de l’histoire de France : « C’est une des plus grosses défaites de Napoléon, la perte de la plus riche colonie française. À l’école, on parle de Waterloo ou de la Bérézina, mais jamais de cette débâcle-là. » Avec ce cliché magnifiant la forteresse, le photographe propose ainsi un contre-récit, « une réflexion sur l’histoire, comment elle est perçue, par qui, et comment elle est racontée, aussi. »
À chaque voyage à Haïti, Fohlen se dit que c’est peut-être le dernier. « La situation évolue toujours de pire en pire, c’est toujours plus dangereux, et cher, pour un journaliste, d’y travailler. » Il évoque un ultime souvenir lié à la citadelle, une anecdote qui résume à ses yeux le caractère unique de l’île : « En redescendant, à travers les forêts, alors que la nuit commençait à tomber, on a entendu avec mon guide – un papy qui fait ça depuis quarante ou cinquante ans – des cris, des voix. Très vite, je comprends qu’il y a quelque chose de l’ordre du vaudou qui se trame. On a fini à cinq agglutinés dans une petite cahute autour d’un prêtre, ce qu’on appelle là-bas un “docteur feuilles” [pour son utilisation des plantes médicinales]. Et d’un coup, je me retrouve plongé dans la culture haïtienne – toute cette psyché humaine, spirituelle et un peu magique. »