Légendes du roc andalou

Photos par Pablo Castilla Un récit photo de Camille Drouet Chades
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Légendes du roc andalou
Il y a plus d’un million d’années, les grottes de l’Altiplano andalou ont abrité les premiers hominidés d’Europe. Parti sur les traces d’un passé enfoui, l’enfant du pays Pablo Castilla en est revenu avec un conte photographique peuplé d’énigmes.
Publié le 23 juin 2024
Il y a plus d’un million d’années, les grottes de l’Altiplano andalou ont abrité les premiers hominidés d’Europe. Parti sur les traces d’un passé enfoui, l’enfant du pays Pablo Castilla en est revenu avec un conte photographique peuplé d’énigmes.
Au cœur de l’été 2022, une petite Espagnole visite le site archéologique de Castellón Alto, qui abrite de nombreuses sépultures datant de l’âge du bronze. Creusée il y a dix mille ans dans la paroi rocheuse, la tombe se trouve sur l’Altiplano. Cet immense plateau – situé entre 700 et 1000 mètres d’altitude, dans le nord de la province de Grenade – regorge de sites archéologiques et paléontologiques bien plus anciens. Il y a environ huit millions d’années, ce territoire de 3 500 kilomètres carrés était une vaste baie connectant l’Atlantique à la Méditerranée. À mesure que se sont élevées les montagnes de la Sierra Nevada, la baie est devenue lac. « La vie y prospérait de manière inimaginable. Puis le lac s’est asséché et a fini par laisser place à un paysage accidenté et désertique. Mais sous la terre aride se trouvent les preuves de la présence de la faune et de la flore passées, ainsi que des premiers hominidés d’Europe », explique le photographe espagnol Pablo Castilla.
Au terme d’une route sinueuse, à une heure de voiture de Grenade, se situe le Mirador del Fin del Mundo (belvédère du bout du monde). Le paysage alentour, façonné par l’eau et le vent, est constitué de dizaines de milliers de ravines, autour desquelles s’élèvent les sommets enneigés de la Sierra Nevada. Avec ses canyons profonds, ses steppes désolées et ses torrents asséchés, « l’Altiplano donne l’impression de se trouver sur une autre planète, raconte le photographe. C’est un lieu aride, lunaire, rugueux. Il y pleut très peu. Tout y est marron, ocre, argileux. Peu de touristes s’aventurent dans ce coin reculé d’Andalousie. »
En hiver, il fait très froid sur l’Altiplano. Il n’est pas rare que la neige tombe sur les pétales roses des amandiers en fleurs en février. Et, en été, la température dépasse souvent les 40°C. En ce jour de juillet 2022, un troupeau de brebis semble comme pétrifié. Leur berger n’est pas là. Le village le plus proche, Orce, et son petit millier d’habitants se trouvent à plus de sept kilomètres. « Il faisait une chaleur insupportable, se souvient le photographe andalou. Les bêtes étaient rassemblées, plaçant leur tête sous le corps les unes des autres pour se faire un peu d’ombre. Elles étaient à moitié endormies, étourdies par la chaleur. D’ordinaire peureuses, elles n’ont même pas essayé de fuir ma présence. Avec le soleil cru et vertical de la mi-journée, j’avais l’impression d’être au milieu d’une source de lumière, comme une hallucination. »
Fernando Medina, qui a beaucoup servi de guide à Pablo Castilla, pose devant ce qu’il reste de la base en pierre d’un moulin à huile d’olive datant de l’époque romaine. « Il y a comme une forme de mimèsis entre l’homme et la pierre. La rondeur de son ventre, les motifs de son bonnet. Il me fait penser à un monolithe qui se regarderait dans un miroir. Cela crée un étrange va-et-vient entre les époques. »
À l’aide d’un bâton, Fernando Medina explore une faille de la paroi rocheuse. Quelques minutes plus tard, le jardinier de 65 ans en sort une sorte de boue noire, un humus semi-fossilisé qu’il utilisera pour ses vertus dermatologiques. « La géologie de la région a conditionné la vie et le quotidien de ses habitants, de la préhistoire à nos jours. Sur ce territoire où se trouvent les vestiges humains et les traditions ancestrales les plus anciennes du continent européen, la géomorphologie, l’archéologie et l’héritage culturel sont intimement liés. On entend beaucoup d’histoires de bergers ayant trouvé des ossements. » Les fouilles menées depuis les années 1970 par des paléontologues ont mis au jour nombre de fossiles datant du quaternaire et attestant de la présence d’énormes bovidés, de tigres à dents de sabre ou de mammouths.
Manolo et Pepe habitent dans les environs de Zújar. Tous les vendredis, les deux retraités viennent se baigner dans les eaux thermales de cette commune de 2500 habitants logée sur les bords du lac de Negratín, l’une des retenues d’eau les plus importantes d’Andalousie au cœur de l’Altiplano. « Je roulais sur une petite route, quand j’ai aperçu de la brume qui se répandait sur l’asphalte. Je me suis arrêté pour suivre le nuage de buée qui menait entre les arbustes. Derrière la végétation, il y avait ces deux hommes qui profitaient de cette eau réputée pour soigner les rhumatismes. J’ai pensé aux premiers hominidés qui ont peuplé ces mêmes lieux. C’était très émouvant. Quand ils sont partis, je me suis baigné à mon tour. J’ai su qu’il fallait que je revienne, ce que je fais depuis presque dix ans. »
Un matin d’hiver, au point du jour, Pablo Castilla tombe sur cet étrange monticule de pierres. Juste â côté, il y rencontre Virtudes, une femme, toute de noire vêtue, qui se tient « telle une apparition » dans la brume. Interloqué, le photographe l’interroge. La septuagénaire lui raconte qu’il y a quarante ans, elle se promenait là avec son fils quand le petit s’est allongé avant de s’endormir. Incapable de le réveiller au bout de plusieurs heures, elle aurait fait appel à un médecin qui lui aurait conseillé d’attendre. Elle dit être restée là trois jours et trois nuits. À son réveil, l’enfant aurait déterré un chapelet et lui aurait dit : « Tu ne vois pas que le Seigneur et la Vierge sont avec nous, maman ? » Depuis, elle marche cinq kilomètres chaque matin pour arranger son sanctuaire qu’elle orne de bougies, d’images pieuses. Son fils, aujourd’hui âgé de 50 ans, est parti depuis longtemps. « Virtudes vit dans un monde de croyances parallèles, raconte Pablo Castilla. Les rites sont encore très présents sur l’Altiplano. La région est suffisamment isolée pour qu’y perdurent des traditions et des modes de vie disparus ailleurs. »
« Juana de Haro est une femme incroyable, elle a vécu au moins une centaine de vies. Avant de revenir finir sa vie sur l’Altiplano où elle a grandi, elle a parcouru le monde, a été danseuse de flamenco. Ici, on raconte même qu’elle a inspiré le personnage de fiction de Vampirella. » Près du lieu-dit El Santo (le saint), elle fixe le visage d’un Jésus aux bras ouverts qui veille sur les amandiers et oliviers centenaires alentour. La statue, constamment fleurie par les habitants, a été installée par son père, un homme riche qui fut jadis le mécène du coin. « Le jour se levait à peine, elle est arrivée tout habillée de blanc et m’a dit sentir la présence de son père », se souvient le photographe.
En espagnol, on les appelle les casas cuevas (maisons grottes), des habitations troglodytes dont la région regorge. « La plupart ont été construites par des personnes qui ne pouvaient s’offrir quatre murs. Elles deviennent peu à peu des attractions touristiques. Ces maisons comptent généralement peu de fenêtres, il y règne une température constante. Parfois, les grottes communiquent entre elles, formant un système de galeries que les populations ont utilisé régulièrement au cours de l’histoire à des fins défensives ou pour préserver les vivres. »
Un jour de brume, sur la colline volcanique de Jabalcon, qui domine de 600 mètres le plateau, Pablo Castilla voit arriver un berger. L’homme que tout le monde appelle El Turco (le Turc) est à la recherche de son troupeau de brebis, égaré depuis deux jours. « Au bout de quelques minutes au sommet, il s’est allongé sur le sol et s’est endormi. Sa pose m’a rappelé Le Songe de Jacob, une toile de José de Ribera, maître de Velázquez. J’avais été très impressionné par ce tableau deux ans auparavant au musée du Prado à Madrid. J’ai voulu le reproduire. J’ai attendu son réveil pour lui demander la permission et mon Jacob moderne a accepté. Je me suis dit que l’Altiplano était un des rares endroits où des gens s’endorment encore comme ça en pleine nature. »
Depuis l’Antiquité, le monde méditerranéen orne ses cimetières de cyprès, comme ici à Gorafe, un village de 300 âmes. Les terres désertiques du coin, que les habitants appellent les badlands, sont constituées de paysages ressemblant à s’y méprendre à ceux du Grand Canyon. Autour du cimetière actuel, onze nécropoles et 242 dolmens ont été mis au jour. Ces sépultures, datant du néolithique jusqu’à la fin de l’âge du bronze, témoignent de rites funéraires complexes. En 2002, une momie (1400 av. J.-C.) a notamment été retrouvée dans une alcôve de pierre, les jambes repliées contre le corps. « Elle est conservée au musée du village. On distingue encore sa chevelure nattée, des bijoux, des lambeaux de vêtements », raconte Pablo Castilla.
Fort de son histoire, l’Altiplano attire depuis peu un tourisme d’un genre particulier. « Cette femme – qui se fond à merveille dans son environnement – participe à un atelier de méditation en groupe. Chacun leur tour, les participants prennent place dans des dolmens ou des grottes et ils restent là, silencieux. Beaucoup pensent que des énergies particulières circulent sur l’Altiplano. Ils croient aux vertus énergétiques des pierres. Ils viennent pour soigner un mal de genou, des migraines, des acouphènes. »

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