Belfast est liquide. Des gouttes épaisses s’abattent en rafales et brouillent ses contours. Elles craquent sur les capuches et font tinter les carrosseries des voitures. Les goélands s’esclaffent. Sous l’averse, la ville se fait hostile – des portes closes, des murs de briques, des drapeaux qui dégorgent et fouettent au vent… Un autocollant pâlit à la fenêtre. Un sticker rond comme un attrape-mouche oublié sur un coin de vitre : un double cœur, bleu azur et blanc, et le slogan « Remember My Noah ». Le même symbole revient à hauteur d’homme sur l’acier des réverbères de la rue. Un peu plus loin, le visage de l’enfant mort est peint en monochrome sur un mur aveugle. La pluie cesse et sèche sur son sourire.
Six ans après sa disparition, une enquête publique doit établir les causes du décès de Noah Donohoe. Elle s’ouvre le 19 janvier 2026, dans une des salles de bois clair des Laganside Courts. Un espace impersonnel, plus salle de réunion que cour de justice, où les audiences vont durer des semaines. Le juge Kevin Rooney a mis trois jours à choisir onze Nord-Irlandais n’ayant pas suivi l’affaire de trop près pour former un jury. Ils ont interdiction de se confier, et les témoins de commenter, insiste-t-il. Il y a déjà eu trop de spéculations, des années de commérages qui n’ont qu’ajouté au malheur. Ces onze-là devront se prononcer sur les raisons du drame en se basant sur les faits, rien que les faits.
Ceux-ci remontent au 21 juin 2020.
Belfast-Sud, dimanche de fête des Pères, 17 h 30. Dans l’ennui ferme du confinement, nous avons sorti des chaises dans la rue pour faire semblant d’être au pub. La Guinness en canette mousse mal. L’enceinte crachote. Je suis arrivée en Irlande du Nord il y a quelques mois, pour couvrir les effets du Brexit dans la seule nation du Royaume-Uni à partager une frontière terrestre avec l’Union européenne. L’année précédente, une journaliste a été tuée par des membres de la Nouvelle IRA, une organisation paramilitaire républicaine fermement décidée à créer une Irlande unie. Je découvre une paix qu’on appelle plus volontiers « statu quo », et des blocages politiques à n’en plus finir. La société reste paralysée par le poids de trente années de conflit entre catholiques, protestants et forces armées britanniques : les Troubles, qui ont fait 3 500 morts entre 1969 et 1998.
Maître à penser viriliste
Dans notre bulle, jeune et créative, cet héritage existe moins. Il est plus prégnant dans les quartiers ouvriers. Je vis avec des étrangers et des Nord-Irlandais qui se fichent bien des appartenances, préférant militer pour le droit à l’avortement et le mariage gay. Nés après le conflit, ils essaient surtout de se construire un avenir enviable. Mais dès que je sors, il me faut adapter mon vocabulaire et prêter attention aux silences et aux non-dits.
À huit cents mètres de notre coin de trottoir, ce dimanche-là, Noah Donohoe, 14 ans, sort son VTT et annonce qu’il part rejoindre ses amis de son collège catholique à Cave Hill, la colline qui surplombe la ville. Il promet d’appeler sa mère en arrivant. Dans son sac : son ordinateur, le cahier dans lequel il écrit des paroles de chanson, et le livre 12 Rules for Life, best-seller du psychologue canadien Jordan Peterson, maître à penser viriliste et gourou des jeunes hommes confus.

L’adolescent roule vers le centre-ville. Il dépasse les anciens studios roses de la chaîne UTV, la cathédrale à flèche de métal et le chantier du campus d’Ulster University. Sa silhouette floue est captée par intermittence par les caméras de surveillance. En lisière du périphérique, plutôt que de bifurquer sur l’Antrim Road, zone catholique qu’il connaît, il continue tout droit sur North Queen Street. Autour de lui, une étendue dense, grise et compacte. D’abord les tours carrées du New Lodge, jungle de béton républicaine bardée de tricolores irlandais, puis les fresques intimidantes de Tigers Bay, enclave britannique et protestante reconnaissable à ses écailles de peinture bleu, blanc et rouge en bordure de chaussée.
Nu et épuisé
Au carrefour de Shore Road, Noah chute. Trois automobilistes le voient se relever, oubliant son manteau The North Face au sol. Il tourne à gauche, dans un lotissement d’après-guerre, et s’arrête. Dans une impasse discrète, il enlève son casque, dépose ses chaussures contre un mur, et se dévêt. Nu, il remonte en selle et pédale quelques centaines de mètres de plus. Les rares personnes qui l’aperçoivent pensent à une blague, ou à un pari. À 18 h 08, il est aperçu pour la dernière fois, l’air épuisé. Il abandonne son vélo au fond du cul-de-sac, se glisse entre deux maisons, et disparaît.
La nuit la plus courte accouche des jours les plus tristes. La rumeur se lève avec la ville.
Un garçon. Grand pour son âge. Vu sur Shore Road, le mauvais côté pour lui. Et métisse, en plus de ça. La mère a demandé de l’aide pour le retrouver. Mais que faisait-il dans ce coin-là, bon Dieu ?
Partout, les portables sonnent. Les élus pianotent des textos empressés. On s’envoie la publication Facebook de la police, apparue dans la nuit du lundi, qui confirme qu’un adolescent n’est pas rentré chez lui. Les travailleurs sociaux connaissent bien ces moments de suspens, où la paix devient d’un coup fragile. Ils sont habitués à contenir les embrasements – les coups de feu à Noël, les nuits d’émeutes au pied des murs de séparation, où voltigent balles de golf, pierres et cocktails Molotov… S’il le faut, ils formeront une chaîne humaine pour empêcher les violences, mais d’ici là, l’urgence est de retrouver le petit sain et sauf. La tension s’installe, poisseuse.
Géographie de la ségrégation
Car on ne disparaît pas, à Belfast. Pas dans la capitale nord-irlandaise où tout se sait. Trente années de guerre civile ne s’arrêtent pas à la signature d’accords de paix ni au désarmement des milices. La bataille a changé de terrain. Elle est entrée dans la vie politique, et s’est incrustée dans l’urbanisme. Les enfants du cessez-le-feu apprennent à l’âge de l’alphabet une géographie intime de la ségrégation. Centre de Belfast : neutre, commercial, festif. Belfast-Sud : mixte, étudiant, bourgeois. Belfast-Ouest : irlandais, républicain, et catholique. Belfast-Est : britannique, unioniste et protestant.
Belfast-Nord reste à part. Une poudrière complexe et morcelée où tout peut changer d’une rue à l’autre, avec son parc, le seul d’Europe occidentale coupé en deux par un mur de fer, qu’un gardien ouvre aux heures d’école. On n’y flâne pas. Le dernier gamin à s’être trompé de côté, un mois avant Noah, a fini avec une entaille de huit centimètres dans le crâne.

La rumeur enfle.
Meurtre. Meurtre sectaire et raciste. Un garçon noir et catholique, dans ce quartier, c’est ce qu’on a tous pensé immédiatement, bien sûr. Ça arrive encore, de nos jours. Les paras sont encore actifs là-bas, c’est connu. Et les pédophiles, aussi, comme partout.
Le dernier voyage
Mon amie Bri sonne à notre porte. Les nuages stagnent en cloche, éclairés au-dessous par un soleil rasant. Elle n’entre pas, pressée, les avis de recherche serrés entre ses ongles en acrylique. Sur le paquet de feuilles imprimées en couleur, coupées au ciseau de cuisine, Noah termine sa poussée de croissance, cravate verte du collège pour garçons Saint Malachy’s en évidence. Il a les joues encore douces, un sourire d’écolier. Bri annonce une pause dans ses révisions pour aller aider aux recherches. Son père est quelqu’un d’important chez les anciens paramilitaires républicains de Belfast-Nord, et il a ses soupçons. Tout ça pourrait mal finir s’il s’avère que…
Toute la province converge pour aider. Le temps des battues, les précautions dues au Covid-19 sont mises de côté, comme les divisions communautaires. Bonnes chaussures de marche et baskets légères écrasent l’herbe des pentes de Cave Hill. La foule se rassemble autour de Northwood Road, l’impasse où le vélo et les habits ont été signalés. On déverrouille les abris de jardin. Chacun espère, autant qu’il redoute, être celui qui retrouvera Noah. Les bénévoles formés du Community Rescue Service fouillent, au coude-à-coude avec les pères en jerseys serrés et leurs femmes aux cheveux décolorés. Les ados aident, nuques rougies par l’été, chaîne d’argent autour du cou. On enfile des gants en latex. On prie saint Antoine, patron des égarés.
Un policier admet qu’il n’a « pas levé la tête ». Son collègue « ne se souvient pas ».
Six ans plus tard, assise sur un banc de la salle d’audience, la mère de Noah se cache les yeux pour échapper aux images du dernier voyage de son fils. Fiona Donohoe a tout fait pour que cette nouvelle enquête ait lieu. Son appel paniqué, au soir de la disparition, et son témoignage préenregistré sont diffusés au jury en ouverture des procédures. Des photos de Noah bébé sont projetées. Viennent les témoins, les amis, la police, le couple de Northwood Road qui a fourni les images de son système privé de vidéosurveillance, et Jonathan Thompson, l’agent qui les a rencontrés. Interrogé, il admet qu’il n’a « pas levé la tête » pour vérifier le nombre de caméras sur la façade. Son collègue Stuart Morrow « ne se souvient pas » avoir contourné la maison pour retracer le chemin du jeune homme. Ni l’un ni l’autre n’a pris de notes. Un troisième collègue n’a pas ajusté le code temporel des enregistrements, manquant des preuves. Barry Hutchings, consultant qui voulait prolonger son service, s’est vu refuser des heures supplémentaires, pour faire des économies. Sa présence aurait-elle changé quelque chose ? « Non », mais il a lui-même des adolescents, ça le touche. C’est pourtant lui qui, au lendemain de la disparition, a signalé le tunnel.

Samedi 27 juin 2020. La police a retrouvé un corps, noyé, à cinq cent quatre-vingt-dix mètres de l’entrée d’un conduit d’évacuation. Le ruisseau s’écoule à l’arrière des jardins de Northwood Road, puis dans un égout d’un kilomètre de long qui débouche sur l’estuaire du Belfast Lough. La grille qui empêche l’entrée n’était pas cadenassée, et les barreaux sont assez espacés pour qu’un homme mince se glisse au travers. Après plusieurs tentatives, les plongeurs ont suivi la marée depuis la sortie et ont trouvé Noah là, à plat ventre, juste après un tournant. Famille et journalistes frissonnent, ce matin trop froid pour la saison, face au commissaire Muir Clark, qui leur présente la dernière version des faits. La conférence de presse, la quatrième de la semaine, se tient à l’extérieur du commissariat central de Musgrave Street. Clark n’est pas spécialiste du dossier, mais son expérience avec les médias en fait l’intermédiaire du moment. De toutes les théories que la police envisage, il n’en présente qu’une : celle d’une blessure à la tête après sa chute. Pas de piste criminelle. Le garçon se serait simplement égaré.
La rumeur reprend, plus vive encore.
Qu’en savent-ils ? Affirmer ça avant même l’autopsie ? Ils essaient de protéger les leurs, de glisser ça sous le tapis. Circulez-y-a-rien-à-voir. Comme si on allait y croire. Il y a forcément quelqu’un qui sait quelque chose. Ça ne peut pas être un hasard. Pas ici.
J’ai quitté Belfast trois ans plus tard, sans être certaine que la famille obtienne un jour de la justice un véritable travail sur les circonstances de la mort. Début 2026, j’y reviens, depuis Londres, pour suivre la clôture du dossier. Comme toujours, pour écrire sur l’Irlande du Nord, je distribue les noms d’emprunts comme on m’offre des tasses de thé. Pseudo neutre, blaze de taulard, deuxième prénom. Noir, sans sucre, sans lait. « Darren », un travailleur social de Belfast-Nord, repose sa soucoupe dans un nuage d’after-shave. Il a participé aux recherches, et suit les récits des audiences dans les journaux, frustré que l’opinion publique se soit retournée contre les unionistes. « Dans ce quartier, on peut se perdre, mais impossible de ne pas savoir où on est », affirme-t-il. Autour de nous, les monuments célèbrent les soldats tombés à la bataille de la Somme, et l’étendard britannique flotte au-dessus du parc de jeux. « Les gens de Northwood qui ont aidé aux recherches se sont retrouvés la cible de tous les soupçons. Ils sont blessés, c’est compréhensible. Vu la médiatisation de l’affaire, certains ont eu même peur de témoigner. »
Impossible d’arriver jusque-là si on ne connaît pas l’existence du tunnel.
Darren, travailleur social
Noah s’est égaré dans un îlot urbain aux maisons collées par blocs de trois ou quatre, palais des glaces du logement social. Dans ces rues, lumières éteintes et télé allumée, les regards s’attardent sur les étrangers. Entre les stores à demi ouverts, le soupçon traîne, calcifié par les années où vivre dos aux fenêtres était une imprudence. Quand j’arrive, les voisins sortent fermer leurs portillons et lancent des « allright luv’ ? » qui veulent dire « va-t’en ». Le conduit est invisible. Darren emprunte un détour par un parc caché pour en montrer l’entrée, protégée d’une haute grille à pointes. « Impossible d’arriver jusque-là si on ne connaît pas l’existence du tunnel. Moi-même, je ne l’avais pas vu avant qu’on m’y amène… » Deux enfants aux cheveux pâles se jettent sur notre chemin pour jouer, et grimacent en nous jurant qu’ils sont des cannibales. Armés de brindilles, ils cavalent en riant.
Incertitude renforcée
Au tribunal, les gradés sont interrogés et se plongent dans leurs souvenirs de 2020. Le dialogue est tendu. Les chiffres du printemps 2026 montrent que le nombre de catholiques qui s’engagent dans la police est au plus bas depuis 2013 : 27 % seulement. Un échec des tentatives pour favoriser la diversité, qui entretient les doutes. Pourquoi avoir attendu deux jours avant d’entrer dans le conduit ? « Seuls deux agents et un sergent étaient disponibles », répond l’inspecteur Philip Menary, aujourd’hui retraité, qui dirigeait alors l’unité spécialisée dans les interventions en milieux à risque. « Si ça avait été un sauvetage, d’autres agences auraient été impliquées, mais nous sommes une équipe de recherche… » Il ne savait pas que l’enfant était nu ni qu’il s’agissait d’une victime prioritaire. Depuis, il y repense tous les jours. Il enlève ses lunettes, écrasé d’émotion en racontant sa propre traversée du souterrain glacé, à patauger dans l’eau et les bouteilles cassées, les bouches d’égout ajourées pour seules lumières, comme des étoiles dans l’obscurité totale.
Au cours des six années qui séparent la mort de Noah de l’enquête, chaque bribe d’information a renforcé l’incertitude. Un détenu s’est confié à un voisin de cellule. Des cris ont été entendus dans la nuit, le soir de la disparition. De la lumière aperçue dans un jardin. L’équipe légale qui représente les Donohoe a obtenu de nouveaux documents : pendant plus de deux ans, les enquêteurs ont gardé, sans le dire à la famille, des enregistrements de vidéosurveillance datant de la veille du drame. En pleine nuit, Noah sort de chez lui sous la pluie battante, et revient une demi-heure plus tard, ceinture défaite, pieds nus, casque audio disparu. Un appel à témoins est publié, mais il est trop tard pour récupérer d’autres images de cette sortie nocturne. Excédée par ces retards et manquements, la famille réclame le départ du magistrat chargé de l’enquête, et exige la présence d’un jury.
Face au silence des institutions, les murs se sont mis à parler. Des tags apparaissent, à la bombe blanche, pour affirmer que Noah Donohoe a été noyé dans une baignoire, au dixième étage d’une résidence, ou demander pourquoi les autorités couvrent la vérité. Ils proclament qu’il « n’existe pas de justice britannique ». Côté catholique, les Irlandais, habitués de ces batailles, font une place au garçon sur leurs fresques, à côté des prisonniers politiques et des morts de leur guerre. Un martyr d’on ne sait trop quoi : la méfiance des autorités, l’indifférence de la police, ou peut-être d’une culture qui voit tout et ne dit rien.
La rumeur hésite.
Admettons qu’il se soit cogné, que ça ne soit qu’un triste accident. La police pensait qu’il ne méritait pas mieux, pas plus d’urgence dans leurs recherches, pas plus d’efforts de leur part ? Ou que Fiona allait se taire ? Une mère seule, travailleuse précaire, pas vraiment de Belfast… Ils pensaient qu’elle partirait.
Une meilleure vie
Fiona Donohoe refuse de lâcher. Ses deux sœurs à ses côtés, elle brandit des photos de son fils devant les pare-brise des Land Rover blindées de la police. Sa voix, très douce et très cassée, et son écriture en majuscules relaient son message sur les podcasts, à la télé, sur les groupes Facebook qui se créent en soutien. Elle se raconte. Famille de cinq enfants, des études écourtées à la fac de Southampton. Elle était nanny aux États-Unis, lorsqu’elle est tombée enceinte de Noah – une amourette, un Emmanuel né au Sénégal et installé à Boston. Il y est resté ; elle est rentrée offrir à son fils une meilleure vie, à Belfast où il y aurait du travail pour elle et des opportunités pour lui. Elle s’y trouve un poste modeste, dans l’administratif pour les services de santé, et lui rejoint une des meilleures écoles de la région. Ils formaient un cocon, pas bien riche, mais soudé, dans leur appartement de Belfast-Sud. Surtout, Noah était brillant, répète-t-elle, un véritable esprit fasciné par le code, le japonais, le violoncelle, et ne vivait que pour apprendre.
Une fondation est créée, qui collecte presque 180 000 livres sterling (208 000 euros), en 2023, pour une enquête indépendante, un livre, et un documentaire. Donal MacIntyre, un journaliste d’investigation irlandais, est embauché. Il se rend dans le conduit, et déterre les incohérences. Pourquoi Noah a-t-il jeté son téléphone et perdu son sac avant même de tomber de vélo ? Pourquoi pleurait-il dans sa chambre, le jour de son départ ? Pourquoi si peu de caméras ont gardé trace de son passage ? Et pourquoi serait-il allé se cacher dans un tunnel obscur et presque inaccessible, lui qui avait si peur du noir que sa famille, incapable de l’imaginer dans l’obscurité d’un cercueil, a choisi de le faire incinérer ?
Les mères de toute la province forment une muraille de tristesse autour de Fiona Donohoe. Elles sont Noah’s Army, l’armée de Noah, qui imprime des t-shirts, inonde X (ex-Twitter) et pose avec des bannières à chaque date anniversaire. Dans la nuit humide de l’hiver, elles l’accompagnent en voiture jusqu’aux portes du Parlement, pour qu’elle accroche aux grilles une guirlande de cœurs et des ballons. « Quelles réponses voulez-vous obtenir ? », lui lance un journaliste du Belfast Telegraph. Fiona n’hésite pas : « La vérité. »
Une anomalie
La plus grande partie du trajet de Noah a été reconstituée dans les heures suivant sa disparition. Mais il reste des portions sans images, et une anomalie qui émerge en octobre 2025, lors d’un appel public à informations, préalable à l’ouverture de l’enquête. Au moment de quitter son appartement de Belfast-Sud, la vidéosurveillance montre que le garçon fait un détour et passe devant Daryl, un criminel de petite envergure hébergé dans un logement temporaire, dans la même rue que les Donohoe. C’est ce même Daryl qui retrouvera le sac, abandonné près de la fac, et tentera de vendre l’ordinateur pour quelques billets. « Une coïncidence de plus, parmi un bien grand nombre… », remarque Paula, une des mères de Noah’s Army. La rapidité avec laquelle les autorités ont classé l’affaire a fait vaciller ses certitudes. « Il a forcément dû se passer quelque chose, sur ce trajet, pour qu’il prenne la mauvaise direction. » Une altercation, des drogues, une frayeur…
Dos droit, calme de façade, Paula déroule son CV sans défiance : née en 1969, juste au début de la guerre, catholique dans un quartier protestant, avec des amis des deux côtés. Un de ses fils est allé à la même école que le petit Donohoe, mais lui a interdiction de prendre le vélo jusqu’à Cave Hill. Parce c’est loin et qu’on ne sait jamais. Et aussi parce que « ça » arrive encore souvent : les intimidations, les assignations à se rendre dans une ruelle calme pour un tir punitif dans la rotule, et les attaques à la barre de fer de paramilitaires qui posent en gardiens de l’ordre dans leurs quartiers.
L’armée de Noah a été accusée de répandre des théories du complot, et de s’en prendre aux unionistes de Belfast-Nord. Paula soupire. « Dès qu’on gratte un peu la surface, c’est comme ça ici. » Catholiques contre protestants, et l’entraide qui tourne à l’amertume.
La rumeur reprend son souffle.
On ne saura probablement jamais tout ce qui s’est passé. Mais est-ce qu’on aurait pu le retrouver à temps ?
Dans cette histoire, plus on avance, moins on comprend.
Kevin Hearty, criminologue
La police a réclamé en 2022 des « immunités d’intérêt public » pour protéger ses sources et ses méthodes d’enquête. Une gestion des dossiers judiciaires héritée du conflit et du Royal Ulster Constabulary, les anciennes forces de l’ordre largement favorables à la communauté unioniste. « On nous dit que ces méthodes appartiennent au passé, qu’on a désormais une police plus ouverte, plus responsable. Si c’est le cas, que signifie ce retour à des pratiques qui visent à minimiser la transparence et la responsabilité ? », s’étonne Kevin Hearty, un criminologue de l’université Queen’s de Belfast, spécialiste des victimes et de la justice criminelle. Et d’admettre que « dans cette histoire, plus on avance, moins on comprend ».
La campagne de l’armée de Noah et des Donohoe dure. Alors qu’ils réclament une date, les grands procès sur la période des Troubles se succèdent : sur le massacre de Ballymurphy (2021), l’implication du Soldat F dans le Bloody Sunday (2025), les victimes de l’IRA face à Gerry Adams (2026)… Leur cohabitation fortuite jette une ombre inconfortable sur le processus de paix.
Biais anti-catholiques
« Les roues de la justice tournent très lentement, ici, et tout prend énormément de temps », grince Mark Thompson, directeur de l’association Relatives for Justice. Depuis des décennies, il aide les familles de victimes de la guerre civile à défendre leur droit à un procès. C’est son équipe qui a recommandé un avocat à Fiona Donohoe et conseillé un deuxième avis sur le rapport d’autopsie. Dans un café de Belfast-Ouest, en face du cimetière aux croix celtiques où des fleurs de plastique colorent les tombes des grévistes de la faim, il me récite sans respirer un demi-siècle d’injustices et de dissimulations. « On a une culture de la police qui privilégie la collecte de l’information et la protection des informateurs à la résolution des crimes. » Pour lui, la continuité avec les biais anti-catholiques du passé est une évidence. « La leçon à tirer de toutes ces années, c’est qu’on ne peut pas faire confiance à la police nord-irlandaise. »
Dans tous les cas, ce ne sont pas les paramilitaires.
Brian Madden, pasteur
« Dans tous les cas, ce ne sont pas les paramilitaires. Si quelqu’un avait fait quelque chose, ça aurait fuité. Dans des communautés si soudées tout se sait. » Le pasteur Brian Madden parle fort, une voix d’homélie qui résonne dans l’église déserte. Il s’exprime librement, protégé par ses deux alliances : une pour sa femme, une pour Jésus. Il a aidé aux recherches, jusqu’à ce que la confiance avec la famille ne se délite, la méfiance reprenant le dessus. Comme tous ceux que je rencontre, il rappelle d’un haussement d’épaules, qu’au « milieu de tout ça, il y a une mère qui souffre ».
Lui aide les jeunes en crise et se bat contre le suicide. Il en compte parfois plusieurs par semaine. Le traumatisme ici se lègue en héritage, avec les addictions et le silence, quelle que soit la communauté. Les enquêteurs se sont demandé si Noah avait été sujet à ces tourments. Il traversait « une période de transition », admet son ami Charlie, appelé à témoigner. Leurs discussions des derniers jours étaient « excentriques », « mais c’était positif ». La semaine d’avant, il avait annulé une sortie, se disant « en déni » par rapport à ses émotions, histoire d’être plus « fidèle à lui-même ». Lors d’un grand tri dans sa chambre, Fiona Donohoe voit dans le sac-poubelle un cahier couvert de l’inscription « gay » en plusieurs écritures différentes.

La rumeur s’égare.
Ce livre, du psychologue canadien, les Douze règles pour une vie… Il y avait un podcast aussi, qui dit qu’il faut se mettre à nu et chercher l’eau pour renaître – une sorte de baptême. On ne sait jamais ce que le cerveau peut faire de ça, dans un moment de délire.
Échapper à Satan
Les derniers messages Instagram de Noah s’adressent au compte de Jordan Peterson, le gourou des adolescents en quête de sens, qui leur vend un mode d’emploi du masculinisme sous couvert de psychologie et de sciences. Au cours de ses derniers jours, l’adolescent a cherché les références bibliques de ses émissions, googlé Sodome et Gomorrhe, et comment échapper à Satan. Il ne se séparait plus de son livre.
Les experts s’interrogent sur un épisode psychotique, avancent un diagnostic d’autisme. Fiona Donohoe leur oppose l’image d’un adolescent pensif, profond, qui veut étudier la médecine au Trinity College de Dublin et la fera vivre chez lui, dans la grande maison qu’il achètera lorsqu’il aura à son tour des enfants. Oui, elle l’a trouvé agité, possessif, les jours précédant le drame, et elle a même appelé l’école, pour demander l’aide d’un psychologue. Mais quel lycéen n’a pas eu un peu de mal, isolé et confiné, pendant la pandémie ?
Elle continue d’assister aux audiences, alors que l’enquête déborde sur mars 2026. Le pathologiste confirme la noyade et réfute toute thèse de violence. Un sergent affirme que tout a été fait « au plus vite ». Les jurés retracent le trajet en minibus, et visitent Northwood Road, le parc, l’entrée du tunnel. Le député de Belfast-Nord John Finucane peine à trouver un dossier récent qui ait autant touché dans la région. « Peut-être à cause des photos qui le montrent, très innocent, à jouer au basket, ou en uniforme. Les gens y ont vu leurs propres enfants, et quelque chose qui pourrait arriver près de chez eux. »
Des questions légitimes se posent .
John Finucane, avocat et député
Il me reçoit dans son bureau d’avocat, en jean-baskets et sourire à fossettes. Je l’avais croisé à l’époque, à peine élu et déjà connu dans tout Belfast, qui participait aux recherches. En 1989, son père Pat Finucane, avocat pour les droits humains, était abattu à la table du dîner sous les yeux de sa famille. Des paramilitaires de mèche avec les services secrets britanniques. Depuis, lui aussi se bat pour obtenir « justice et vérité », en attendant son tour pour une enquête. Alors, même s’il prend toutes les précautions pour séparer les dossiers du passé de celui du présent, il parle en connaisseur quand il dit « qu’il y a une douleur qui est aggravée par l’absence de réponses, surtout quand des questions légitimes se posent ». Sans solution, le soupçon fermente et pourrit.
L’affaire Noah est « un test décisif » pour la police, affirme-t-il, solennel. « Si la disparition d’un enfant ne mobilise pas pleinement leurs efforts, que leur faut-il de plus ? » Par la fenêtre, le déluge gronde à nouveau, et Belfast se renferme. Un verdict est attendu sans qu’aucune date précise n’ait été annoncée. En six ans, c’est comme si rien n’avait changé : ni la méfiance, ni les murs qui séparent les quartiers, ni la lenteur des affaires judiciaires, ni le soupçon qui surgit dès qu’on évoque la mort du garçon. Bientôt, les onze jurés devront trancher sur ce qui a mené Noah à sa perte. Ils partiront des faits, rien que des faits, pour expliquer qu’un jeune catholique métisse ait disparu dans un quartier protestant, vingt-huit ans après la fin de la guerre, et fait, l’espace de quelques jours, trébucher la certitude de la paix.
Photomontage : Four Eyes. Photo : Niall Carson/Alamy