Le 23 octobre 1957, Albert Camus est au Parc des Princes. Il est venu en simple spectateur pour ce Racing-Monaco mais cela fait très exactement une semaine qu’il a reçu le prix Nobel de littérature, alors les journalistes le pistent. Un débordement a priori anodin de l’ailier monégasque, un centre raté qui termine en frappe molle, et but. Le reporter de l’ORTF se précipite sur l’écrivain : « Dites-moi, le goal du Racing ne m’a pas l’air dans une grande forme. » « Oh il ne faut pas l’accabler, répond Camus, c’est lorsqu’on est au milieu des bois que l’on s’aperçoit que c’est difficile. » Camus a été gardien lui aussi, au Racing universitaire algérois. Il sait que c’est un métier à la con. Onze types vous tirent dessus pendant quatre-vingt-dix minutes et si vous avez le malheur d’en laisser passer une, ce sont vos équipiers qui tirent la gueule. Voilà pourquoi, dans les cours de récré, faute de candidats, le poste revient toujours aux plus maladroits.
Les gardiens sont des fous, des solitaires. Joseph-Antoine Bell sait tout ça. Pour nous, Français, sa carrière commence à l’Olympique de Marseille en 1985. Il est déjà vieux, 31 ans, et il a tout gagné : champion du Cameroun, champion d’Égypte, Coupe d’Afrique des nations, Coupe d’Afrique des clubs et même Coupe d’Afrique des vainqueurs de coupes. Avant lui, on disait : « Les gardiens noirs, ça n’existe pas. » Vingt-trois ans après sa retraite, on se rappelle sa grâce féline, les autographes qu’il signait en plein match, les cacahouètes balancées des tribunes en guise d’insultes et qu’il mangeait en souriant, ce franc-parler qui lui a fait une réputation de « grande gueule ». Là-dessus, rien n’a changé. Il continue de dire ce qu’il pense de la gestion catastrophique du football africain.
Il donne rendez-vous chez lui, à Douala, au Cameroun, sous 35 degrés. Quand on arrive, il sort de sa piscine. Abdos saillants, pectoraux dessinés, Joseph-Antoine Bell a 62 ans. Il faut relire sa date de naissance trois fois pour le croire. Il « s’entretient » pour ne pas se retrouver comme Jacques Santini et Dominique Rocheteau, les stars du grand Saint-Étienne dont il avait surpris une conversation au début des années 1990 : « J’ai perdu un kilo. » « Ah, moi j’en ai perdu deux. » « Il leur en restait vingt à perdre. Quand j’ai compris qu’ils étaient mal dans leur corps, j’ai décidé de ne pas changer. » Il joue encore, pour le plaisir de toucher un ballon correctement, mais plus dans les buts.
Qu’est-ce qui amène un enfant au football ?
Joseph-Antoine Bell : Je n’ai pas eu le choix. Des loisirs au village, il n’y en avait pas cent. Au Cameroun, les moins nantis ne restent pas chez eux parce qu’ils crèvent de chaud, et, dans la rue, ils n’ont rien à faire, alors ils croient choisir le foot mais le foot s’impose à eux. Pour jouer au basket, il faut un panier, et il faut qu’un adulte l’installe. Le foot, ramassez deux cailloux et vous avez les buts.
Pourquoi gardien de but ? C’est le poste des joueurs médiocres.
Chez nous, on mettait le plus jeune dans les buts. Je ne sais pas pourquoi ça m’a plu. Sûrement le sens de l’unique, la singularité. Le gardien est différent, il porte un maillot d’une autre couleur, il joue avec les mains, il est le gars sur lequel on se déverse parce qu’il encaisse des buts. Depuis tout petit, je considère que c’est la place du chef. Je disais à mes coéquipiers : puisque j’aurai tort quand on prendra un but, alors je dois commander. Et vous devez m’écouter. Si le goal est le dernier rempart, c’est que les premiers remparts ont sauté, non ? Alors pourquoi serais-je plus fautif, dans ma cage, que vous, devant ?
Vos frères jouaient aussi ?
Tous mes grands frères ont joué. Moi, le cinquième, j’ai fait comme eux. Mon père aussi m’a beaucoup aidé. Il dirigeait l’école primaire et j’étais de ceux qui traînent le soir pour jouer au foot dans la cour, ceux qui se font engueuler à la maison parce qu’ils rentrent poussiéreux à la nuit tombée. Voyant ça, mon père a décidé de me tenir compagnie. Le soir, il m’attendait sans le montrer, en corrigeant ses copies, et on rentrait ensemble. Il m’a évité pas mal de problèmes avec ma mère.
Vous avez mis le foot entre parenthèses pour finir vos études. Ce serait impensable aujourd’hui.
Je n’ai pas de mérite. Pour moi, le football était un loisir. Et je considère encore aujourd’hui que le métier d’un enfant de 12 ans, c’est élève. J’avais la chance de ne pas être l’aîné. Je n’avais pas à tracer la route. Je jouais en deuxième division à 15 ans. Je m’entraînais chaque soir après l’école. Ça fait des journées usantes mais, surtout, ça fait de vous un être obsessionnel. Vous ne parlez que de foot, vous vivez avec des gens qui ne parlent que de foot. Il faut une immense volonté pour persister dans les études quand il est évident que vous n’avez plus le temps. À 16 ans, je jouais en première division, avec des matchs à l’autre bout du pays.
Et vous devenez international…
Le football était très amateur ici, au Cameroun, jusqu’à l’arrivée de Vladimir Beara, un entraîneur yougoslave. Il trouvait que l’équipe avait des lacunes immenses. Il s’était mis en tête de la transformer. Il a instauré les « stages bloqués » : avant chaque match, il enfermait les joueurs un mois loin de leur famille et les mettait à l’entraînement matin et soir. On a rattrapé en un rien de temps des décennies de retard sur les pays du Maghreb. Ma première sélection en équipe nationale est tombée la semaine de la rentrée des classes. J’ai eu le droit de sécher les stages bloqués pour rester à l’école, mais en contrepartie, j’acceptais de ne pas être titulaire. Un élève qui rate trois ou quatre fois un mois de cours dans l’année, ce n’est pas un élève.
Que pensaient vos coéquipiers ?
À part un partenaire célèbre qui m’a dit « C’est bon ? Tu vois que c’est plus la peine d’aller au lycée », les autres trouvaient logique qu’un enfant soit à l’école. Il n’y a pas eu de problème parce que je n’ai pas reçu de traitement de faveur. Je ne m’économisais pas à l’entraînement.
Pourquoi avoir été jusqu’au diplôme d’ingénieur, si vous vouliez être footballeur ?
Parce qu’il faut aller le plus loin qu’on peut ! L’école, c’est avant tout la gymnastique de l’esprit. On n’y va pas pour exercer un métier – on peut être un excellent menuisier sans savoir lire – mais pour entraîner le cerveau à la réflexion. Et puis, vous pouvez crier sur tous les toits que vous serez joueur de foot professionnel, ce n’est jamais garanti.
D’ailleurs, à 17 ans, votre carrière s’arrête. Vous êtes envoyé à la prison de Douala.
J’ai été accusé à tort d’attentat à la pudeur sur une jeune femme, et j’ai fait dix-huit mois de préventive. Pour rien. J’aurais dû être dédommagé. J’en ai tiré de la patience et de la résilience. L’instant que vous vivez, il faut le vivre bien.
Qu’avez-vous fait là-bas ?
Je mentirais en disant que je suis arrivé en chantant. J’étais sonné, j’arrêtais pas de me répéter : comment peut-on envoyer un élève en prison ? Je jouais déjà en première division, et quand les prisonniers ont appris mon arrivée, ils m’ont immédiatement recruté dans leur championnat. Ils avaient le droit de jouer au foot le week-end. Je me disais : ces types sont fous. Comment peuvent-ils penser au football dans cet enfer ? Et puis un jour passe, un deuxième, vous êtes toujours là, et quand arrive le samedi, vous voyez les mecs s’organiser, alors vous jouez, bien sûr. Le régisseur de la prison était un mordu de foot, je l’avais déjà vu à la tribune du stade Mbappé-Leppé, avec sa tenue de gendarme. Ce samedi-là, il regarde les prisonniers jouer dans la cour et se dit : merde, ce petit gars je le connais. Il me fait appeler et me demande : « Qu’est-ce qu’il se passe jeune homme, t’es là depuis quand ? » « Trois jours, je réponds, en attente de procès. » Il me convoque dans son bureau, regarde mon dossier et dit : « OK, tu vas passer tes journées ici à donner un coup de main. » Je suis resté dix-huit mois dans ce bureau, avec d’anciens secrétaires et d’anciens cadres qui, comme moi, tuaient le temps en se rendant utiles. Ça m’a permis de lire.
À quoi ressemblait votre cellule ?
C’était une petite pièce. On était quatre-vingts à l’intérieur. Des types dormaient par terre, d’autres sur une banquette à mi-hauteur ou sous le plafond. L’avantage du sol, c’est la fraîcheur. Au milieu, vous êtes un pacha mais vous avez un type au-dessus qui a très chaud et qui transpire. Faut faire un choix. Un jour, on a eu droit à une punition collective : un coup de fouet par personne. Les détenus m’appelaient « le fils du régisseur ». Ils se demandaient s’il oserait me fouetter. Il ne pouvait pas faire une exception, il avait déjà fouetté plein d’innocents, j’ai reçu ma part comme tout le monde.
Vous n’avez pas eu peur pour votre carrière ?
Je n’y pensais plus. La prison m’a appris une chose : si on se comporte en homme pressé, on est foutu. En arrivant, je pensais que tous ces mecs n’avaient personne pour les défendre. Je me suis vite rendu compte que l’avocat ne vous sort pas de prison. Au bout d’un an et demi, le témoin principal a été entendu et il a dit au juge que je n’avais rien à voir avec cette histoire. Je suis retourné à l’école, en seconde au lieu de la terminale. En hommage au régisseur, j’ai accepté d’intégrer son équipe préférée, le FC Buéa, à 75 kilomètres du lycée. Je m’entraînais seul, tous les jours. Ça aussi, ça m’a fait grandir.
Par la suite, vous n’avez pas souffert de la rumeur ?
Je refuse de prêter attention à la bêtise. Regardez combien de personnes sont mortes parce qu’elles ont caché leur séropositivité. Qu’est-ce que ça peut foutre, ce que disent les gens ? Prenez votre traitement, faites-vous soigner et quand vous irez mieux, ceux qui ont parlé n’auront rien à dire. Mais si vous boudez l’hôpital, vous pourrez toujours dire qu’on vous a empoisonné. Le jour de l’enterrement, les gens sauront la vérité. Je n’ai pas à rougir de quoi que ce soit. Tenez, quand je jouais à Bordeaux, mon fils était l’un des deux Noirs de son collège privé. C’était un établissement pour les « fils de », mais il n’était pas le bon fils de. Certains professeurs avaient un comportement raciste avec lui, et il en souffrait. Un jour, il m’a raconté une scène évidente de méchanceté. Je lui ai dit : « Oui, c’est du racisme. Mais tu crois qu’aux Girondins tout le monde me regarde bien ? Est-ce que je tremble dans les buts quand les tribunes me font des cris de singe ? Tu dois passer outre. »
À quoi ressemblait la vie d’un footballeur professionnel au Cameroun dans les années 1970 ?
Ici, les footballeurs n’étaient rien socialement. On ne gagnait pas notre vie. Malheureusement, l’écart entre ceux qui ont réussi et ceux qui ont échoué s’est creusé. À l’époque, le club de foot était un lieu de socialisation. On ne vous garantissait pas la gloire, mais on vous aidait à trouver votre place dans la société. On piochait dans le réseau pour vous trouver un métier. Or aujourd’hui, on a un championnat qui se dit professionnel. Les joueurs arrêtent l’école, se mettent très sérieusement à rêver de football et leurs parents les croient parce qu’on leur brandit des exemples de gamins aux pieds nus devenus milliardaires. Certes, Samuel Eto’o a gagné des centaines de millions d’euros à Barcelone, mais dans le même temps les clubs sont devenus des associations de chômeurs. On a proclamé un professionnalisme à 50 000 francs CFA, même pas l’équivalent de 100 euros par mois ! On fabrique une bombe atomique avec ces gamins. Combien sont-ils à croire qu’un jour un recruteur viendra les chercher pour en faire des stars ?
Mais ça arrive. Les grands clubs ont des recruteurs qui sillonnent l’Afrique.
J’entends tout le temps des gosses dire : « J’ai choisi le foot. » Mais non, c’est le foot qui vous choisit, et encore, pour un temps seulement. Rien ne dit que vous n’allez pas vous blesser, ça arrive tous les jours ! Si la société camerounaise ne se rend pas compte d’un problème qui touche un truc aussi populaire que le football, c’est très grave. Marchez dans les rues de Douala un mardi matin, vous verrez des jeunes de 19 ans avec des crampons à la main, complètement décomplexés, qui vont à l’entraînement. Mais leurs rêves leur font oublier les règles élémentaires de ce sport : on ne devient pas professionnel à 19 ans. C’est bien trop tard. Les plus chanceux d’entre eux joueront peut-être deux ou trois ans en Indonésie ou au Népal. Mais la vérité, c’est qu’on fabrique des chômeurs.
Pourtant vous aussi, vous avez quitté le Cameroun à 19 ans.
Je suis parti en France pour mes études. J’étais à l’École des travaux publics de Vincennes et le soir, j’enchaînais avec l’entraînement au Racing, à Colombes, avant de rentrer chez mon frère à Châtenay-Malabry. Je passais mes journées dans le bus ! À l’époque, il n’existait pas de gardien noir. Il y avait cette croyance forte, en France, que les Africains ne pouvaient pas être de bons gardiens. D’abord parce qu’on en avait jamais vu et ensuite parce que le poste aurait été trop technique pour eux. Ils ne sont pas sérieux, pas dignes de confiance. Ça se disait sans complexe. Le gardien doit être un type soucieux qui pense aux buts qu’il va prendre. Ça doit se voir sur son visage. Moi je souriais tout le temps.
Pourquoi ne pas être resté en France ?
J’ai essayé. J’ai fait le tour des équipes de Paris. Au Racing, Jean-Michel Larqué, qui me connaissait pour avoir affronté deux fois le Cameroun avec Saint-Étienne, m’a énormément défendu. Quand il a su qu’ils ne me gardaient pas, il a pété les plombs. Au Paris FC pareil, à Auxerre aussi. Au Red Star, ils m’ont dit : « Si tu es bon, on te prend. » J’ai été bon et ils ne m’ont pas pris. Dans les années 1980, les clubs n’avaient droit qu’à trois joueurs étrangers dans leur effectif. Ils n’allaient pas recruter un Africain si c’était pour le mettre sur le banc. C’était simple : il fallait que je sois trois fois plus fort que les autres gardiens. Et puis, l’Africa Sports d’Abidjan m’a proposé un contrat pro avec la possibilité de finir mes études à l’École des ponts et chaussées. Je me suis installé en Côte d’Ivoire.
Vous y passez une année et vous filez en Égypte.
Un hasard. On bat un jour des Égyptiens. Leur entraîneur me dit qu’ils auraient gagné si j’avais été leur gardien de but. C’est au Caire que je prends conscience de mon statut. Il devient obligatoire que je réussisse dans le foot.
Malheureusement, au bout de trois saisons, les Égyptiens interdisent la présence d’étrangers dans les équipes. J’ai un moment l’idée de demander une dérogation au président Moubarak, mais cela ne marche pas. S’il n’y a plus d’étrangers, on ne va pas en laisser un. En plus un Noir.
Et vous retentez votre chance en France.
En 1984, je gagne la Coupe d’Afrique avec le Cameroun et un journaliste de L’Équipe, Jean-Philippe Réthacker, me reparle de la France. Je lui dis : « Mais chez vous, les footballeurs noirs ne sont pas respectés, ils sont sous-payés. » Il me répond : « Ce n’est pas une règle. Un contrat, c’est personnel. Je doute que vous vous fassiez avoir. » La chance que j’ai eue, c’est d’être arrivé en France juste après la naissance de Canal+. Le chef du service des sports, Charles Biétry, avait été gardien dans sa jeunesse. Pendant que tout le monde se demandait ce que faisait un Noir dans les buts, lui m’a permis de m’expliquer.
Qu’est-ce qu’il fallait expliquer ?
Si je m’éloignais autant de mes buts, ce n’était pas pour amuser la galerie, mais pour empêcher l’adversaire de marquer. Un gardien, ce n’est pas des mains mais des jambes. Il doit pouvoir courir très vite sur trente mètres et être adroit des deux pieds. Ce n’est pas une question de taille. Je suis petit, mais je cours vite, je saute aussi haut et loin. Quand j’avais 16 ans, le public au stade disait que j’avais de la chance, qu’il y avait quelque chose de mystique là-dedans parce que le ballon me venait toujours dessus, comme aimanté. Le gardien n’est pas fait pour plonger. S’il plonge, c’est qu’il est mal placé.
Vous êtes l’un des premiers gardiens à jouer avec ses pieds.
Un mauvais gardien peut considérer que son rôle, c’est d’attraper les ballons qui viennent entre les poteaux. Je pense que le goal est le stratège sur le champ de bataille. De sa cage, il est le seul à voir le terrain dans sa totalité. Il me semblait normal d’utiliser mes pieds pour sauver l’équipe quand les joueurs en défense étaient dépassés.
La Fifa vous a sollicité en 1993 quand elle a voulu modifier les règles du jeu.
J’étais un des deux joueurs consultés, avec le Hollandais Ruud Gullit. Pour rythmer le jeu, les gens de la Fifa voulaient supprimer le droit qu’a le gardien de prendre une passe avec les mains. Je leur avais fait remarquer que les règles négatives ont tendance à ne pas marcher. Le gardien de but est un pauvre type qui porte un maillot différent et joue avec ses mains quand les autres jouent avec leurs pieds. Si vous lui enlevez un de ses rares privilèges, il va mal le prendre. Or si vous dites : ce sport se joue à onze, le gardien est un footballeur comme un autre, il doit recevoir le ballon et le rendre comme n’importe qui sur le terrain, vous l’intégrez au jeu. C’est ce qui s’est passé. On a eu quelques « buts gag » au début mais les jeunes ont appris à se servir de leurs pieds dans les écoles de foot. Aujourd’hui, on a des gardiens aussi habiles que les autres joueurs.
Cette histoire de passe en retrait vous a valu des problèmes à Saint-Étienne.
Oui, en 1990, contre Bordeaux. L’équipe était fébrile, elle n’arrêtait pas de me donner le ballon, mais les joueurs ne se démarquaient pas, alors je dribblais pour trouver des solutions. Ils se déchargeaient sur moi et je refusais de balancer la balle n’importe où, alors je tentais des trucs. On a fait une mi-temps comme ça, sur un fil. Et comme j’avais mon air joyeux, Bordeaux pensait que c’était une tactique. Dans le vestiaire, les joueurs m’ont engueulé comme pas permis : « Mais Jo, faut dégager en touche ! » Je les ai laissés parler et puis je leur ai fait un dessin : « Écoutez les gars, un terrain c’est un rectangle, c’est géométrique. Celui qui a le ballon a trois côtés pour le foutre dehors. Si vous ne le faites pas, c’est que vous voulez garder la balle. Alors je veux bien que vous me la donniez, mais démarquez-vous, parce que je ne la mettrai pas dehors à votre place. Arrêtez de flipper, jouez ! » Et on a gagné 1-0.
Vous est-il arrivé de souhaiter une défense moyenne, pour pouvoir briller ?
Non. Si vous êtes content d’avoir perdu 3-0 parce qu’à la fin du match des types vous disent « sans toi on en aurait pris sept », vous êtes un abruti. C’est comme l’attaquant qui marque deux buts et qui s’en fout d’avoir perdu 4-2. Ce joueur-là, le gardien ne l’aime pas. Un gardien de but, c’est comme une bonne assurance. Chacun doit en avoir une mais personne ne souhaite avoir à s’en servir. J’étais aussi content de voir l’adversaire tirer hors cadre que si j’avais arrêté le ballon.
En 1986, vous organisez les Senghor, un gala à l’image des César qui récompense des personnalités noires. Pourquoi ?
Je trouvais que les footballeurs étaient enfermés dans leur rôle, celui du sportif bête et méchant. On devait jouer au foot et c’est tout. La qualité d’un homme ne dépend pas de sa profession. Et j’entendais beaucoup de clichés sur les Noirs : ils ne peuvent pas ci, ils ne peuvent pas ça. À travers ce gala qui réunissait des chanteurs, des philosophes, des écrivains, des sprinteuses, je voulais dire : regardez tous ces Noirs qui font ces choses que vous dites impossibles.
Qu’est-ce qui vous a poussé à le faire ?
C’était trois ans après la « marche des beurs ». On prenait conscience que la France avait raté quelque chose dans les quartiers. Moi à l’OM, je recevais beaucoup de lettres d’insulte d’électeurs du Front national. Le sens de cette cérémonie, c’était de dire : battons-nous. Il n’y a pas de fatalité. Vous n’êtes pas condamné parce que vous grandissez dans les quartiers nord de Marseille.
Comment c’était Marseille ?
C’était dingue. Les gens là-bas, les supporters, c’étaient des fous de l’OM, mais des fous raisonnables, pas des idiots. Je m’entendais très bien avec Edmonde Charles-Roux, la veuve de Gaston Deferre, le maire éternel de la ville. Elle m’avait dit : « Joseph, vous ne pouvez pas imaginer ce que représente le club. Même les bandits suspendent leurs fusillades les soirs de match. » Et elle avait raison. Ce que j’ai connu là-bas est exceptionnel.
Ça a dû être d’autant plus blessant d’y revenir avec Bordeaux et de recevoir des bananes.
Je n’en veux pas aux supporters. Je sais que l’intelligence d’une foule est inversement proportionnelle au nombre de gens qui la composent. Les bananes, c’était un plan idiot de Bernard Tapie. Il a permis aux gens de venir longtemps avant le match pour cacher leurs projectiles sous les gradins. À 13 heures au JT, on en annonçait déjà 50 kilos ramassés par la police.
Pourquoi Tapie avait-il monté ce coup ?
Il avait dit aux supporters : « Comment pouvez-vous aimer Bell après qu’il vous a insultés ? » En réalité, je l’avais critiqué lui, en disant : « On ne peut pas être un grand club quand on s’entraîne au bord de la route. » Parce que c’était ça l’OM. Tu te levais le matin, tu ne savais pas si tu t’entraînais dans une cour d’école ou à l’université. J’arrivais au Vélodrome. Je croisais Förster, le défenseur allemand, qui me faisait de grands signes : « C’est pas ici. » On marchait jusqu’à Mazargues, un collège. Pour se changer, on partageait un préfabriqué avec des élèves qui avaient cours d’EPS. Ça faisait pas sérieux. On avait beau viser la Coupe d’Europe, on restait un club amateur. Un grand club se mesure à ses infrastructures, sa vision, sa philosophie.
Vous n’en avez jamais reparlé avec Bernard Tapie ?
Je ne l’ai jamais revu. On s’était tellement opposé. J’ai hésité à lui rendre visite en prison, mais je me suis dit qu’il l’aurait mal pris.
Parlez-nous de votre grand rival, Thomas Nkono, le fameux gardien de Barcelone.
Le Cameroun avait deux bons gardiens dans un environnement qui favorisait les monopoles. Dans ce pays, tout marche avec un article défini : l’école, la poste, la boulangerie, le prêtre, le président… Tout semble unique et devoir rester unique. Beaucoup de Camerounais restent persuadés qu’un magasin doit être seul pour fonctionner. On n’imagine pas que l’arrivée d’un concurrent puisse améliorer le service et baisser les prix. Le poste de gardien, c’était pareil. Je me suis entraîné comme un dingue toute ma carrière, pas pour être plus fort que mon remplaçant, mais pour être meilleur que Nkono qui suait sang et eau au même moment dans son club en Espagne.
L’histoire du foot regorge de coups tordus entre deux gardiens d’une même équipe. En apprenant, quelques jours avant l’ouverture de la Coupe du monde 2006, que Fabien Barthez serait finalement titulaire, Grégory Coupet avait quitté l’équipe de France. Comment vos dirigeants ont-ils géré cette rivalité ?
Ce que vous décrivez avec Coupet et Barthez est la conséquence d’une gestion calamiteuse de l’entraîneur, Raymond Domenech. Ce que veulent les joueurs, et les gardiens en particulier, c’est la transparence. Dans un groupe d’hommes, la tension naît de l’injustice et de l’absence de transparence. Il faut trancher. Au Cameroun, c’est encore différent parce que les dirigeants ne comprennent pas que l’équipe nationale représente le pays tout entier, et pas seulement le parti au pouvoir. Critiquer quelqu’un n’en fait pas un ennemi. Mais dans ce pays, on suspecte d’opposition politique toute personne qui dit non.
Vous avez été exclu de l’équipe pour raisons politiques ?
Je n’ai pas joué la Coupe du monde 1990 parce que dans la nuit précédant le match, les dirigeants ont forcé l’entraîneur à me virer. Ils ont voulu le convaincre sur le plan sportif. Il a refusé. Alors, ils lui ont dit que c’était un problème politique et qu’en tant qu’étranger il n’avait pas son mot à dire. L’entraîneur a réuni les trois gardiens, moi, Jacques Songo’o et Thomas Nkono, et nous a dit : « Voilà, pour des raisons politiques, Jo ne doit pas jouer. »
À quoi aviez-vous dit non, en 1990 ?
J’avais le souvenir des primes misérables de la Coupe du monde de 1982, et quand, huit ans plus tard, ils sont venus pompeusement nous refaire le coup, j’avais préparé les joueurs à dire non. Les mecs qui vous présentent les primes sont des intermédiaires. Vous n’avez aucune idée de ce qu’ils ont négocié en haut, ni de ce qui a été disséminé en chemin entre tous les margoulins qui se moquent de savoir si on gagne ou pas, car dans tous les cas, ils rentrent plus riches à la maison. Jusqu’à présent, les dirigeants nous donnaient x et se gardaient 5x. Et là, en demandant 6x, on foutait en l’air leurs magouilles. Ils allaient devoir demander une rallonge au chef de l’État. Ce n’est pas une opinion politique qu’on me reprochait mais d’avoir mis au jour leurs arrangements. Il fallait faire un exemple.
Vous étiez capitaine ?
Non, j’étais porte-parole. Le capitaine de l’équipe nationale était désigné par décret présidentiel. Or le président n’est pas dans le vestiaire. Qui peut imaginer qu’il connaisse les joueurs au point d’en désigner le capitaine ? Donc l’aréopage de dirigeants choisit un capitaine conciliant et les joueurs, en réponse, désignent leur porte-parole. Personne n’a relevé l’incongruité d’une telle situation. Un porte-parole d’équipe de foot ? Ça n’a pas de sens.
Depuis, vous avez essayé de vous faire élire à la tête de la fédération camerounaise de football.
Oui et, en fin de campagne, ils m’ont empêché de me présenter. Soi-disant parce que je n’aurais pas de carte d’identité camerounaise. Ils osent tout, n’est-ce pas ? J’ai défendu les couleurs de l’équipe nationale de 1976 à 1994, mais ils se demandent encore si je suis camerounais.
Pourquoi êtes-vous revenu vivre ici ?
Parce que c’est mon pays. Et parce qu’on n’arrêtait pas de dire : « C’est facile de critiquer quand on vit à l’étranger. » Alors maintenant que je vis sur place, je dis ce que je pense, et j’ai plein d’ennemis. Le foot camerounais est à la dérive mais les dirigeants passent leur temps à se féliciter. Leur incompétence additionnée à leur volonté de nous voler les conduit à des analyses totalement biaisées.
Pourtant le Cameroun a remporté la Coupe d’Afrique cette année.
Ce trophée est un cache-misère. En 1979, nous étions le premier pays à remporter la Coupe d’Afrique en club et en sélection. Cinq ans plus tard, j’avais dit publiquement que nos clubs ne remporteraient plus rien et on m’était tombé dessus. J’étais devenu un traître à la patrie. Au lieu de se demander ce qui m’avait alerté, on faisait comme si j’avais un magasin de coupes et que je refusais d’en donner une au Cameroun. Mais j’avais raison : nos clubs n’ont rien gagné depuis. Ils ont atteint un niveau ridicule.
Qu’est-ce qui s’est passé ?
Il n’y a eu aucun investissement. Les dirigeants conçoivent ce sport comme un jeu de la rue. Regardez le stade Mbappé-Leppé de Douala. À l’époque où je jouais dessus, il y avait du gazon. Puis, comme ça demandait de l’entretien, quelqu’un a eu l’idée de l’arracher pour mettre du sable. Maintenant il est bosselé de partout. Ensuite, ils ont retiré les gradins sous prétexte d’en mettre de nouveaux qu’on attend toujours. Il fut un temps où nos stades étaient pleins. Aujourd’hui ils sont vides et le coupable, selon eux, c’est la télévision. Or la télé nous vient d’Europe, et en Angleterre, en Allemagne, en Espagne, en France, les stades sont pleins. Il y a une forme de suicide philosophique chez nous qui m’inquiète beaucoup.
Quelle est la raison du déclin ?
Nous n’avons pas de vrais managers. Un propriétaire de club comme Abramovitch à Chelsea, par exemple. Quel est son objectif ? Il ne cherche pas à gagner de l’argent. Il veut montrer qu’il est capable de gérer quelque chose d’aussi populaire qu’une équipe de foot, avec un public à contenter, un équilibre à trouver, des joueurs à faire vivre ensemble, des compétitions à gagner… Rien à voir avec les petits mafieux d’ici qui grenouillent dans le football pour s’enrichir. Dans ce sport, il n’y a que deux moyens de gagner de l’argent : soit on le vole, soit on est salarié. Le public n’est pas idiot. Il voit bien qu’aucun progrès n’a été fait en quarante ans.
À l’image du Cameroun ?
Oui, il n’y a aucune imagination. C’est de la gestion à la petite semaine. On fait comme on a toujours fait, et si l’affaire doit mourir, on trouvera une explication farfelue. Nos dirigeants occupent-ils des postes à responsabilité pour les salaires qui vont avec ? On a tué la capacité d’indignation. On s’endort dans une routine de la médiocrité. Si les gens d’une commune estiment qu’ils peuvent vivre dans le noir alors ils éliront un maire qui n’a pas l’intention de leur installer l’électricité. Je m’aperçois tous les jours que nous manquons d’exigence.
Cette somnolence vient-elle du fait que Paul Biya tient le pouvoir depuis plus de trente-cinq ans ?
Les peuples ont les chefs qu’ils méritent. Pourquoi on se comporte comme ça ? Paul Biya ne s’est pas démultiplié dans chacun de ses concitoyens. Au départ, l’anesthésie venait de la peur des massacres de l’époque coloniale. Il est normal de prendre peur quand on a connu le spectacle de têtes coupées exposées sur les marchés. Cette peur s’est transmise de père en fils. Le colonisateur avait décrété que la politique était une chose trop sérieuse pour être laissée au peuple. Mais si vous ne gérez pas la cité, vous êtes celui qu’on gère. Dans les deux cas, vous devriez vous sentir concerné. Les dirigeants qui ont pris la suite n’ont même pas eu besoin d’entrer dans la peau du colon. Ils ont justement été choisis pour leur capacité à faire perdurer cette situation.
Vous n’êtes pas tenté par la politique ?
Quand je parle d’engagement politique, tout le monde entend « engagement politicien ». Ce qui implique d’appartenir au parti, et de se plier à la discipline du parti. Je rêve d’un vrai pluralisme. Une offre différente nous amènerait à sortir de notre carcan. J’aimerais que des indépendants se lèvent, parlent et soient écoutés. Cela ressemble à ça, la démocratie.