Le gratin politique français est debout ce 29 janvier 2025. Coudes sur la balustrade qui surplombe les bancs de l’Assemblée nationale, Mona Jafarian savoure l’ovation, et essuie une larme avant qu’elle ne contamine son eye-liner. L’émotion est à la hauteur de sa revanche. À 43 ans, après des années à faire la réclame pour des compléments alimentaires goût vanille, l’influenceuse est, enfin, au centre de l’attention. La voilà catapultée « voix des Iraniennes » en France.
« Mais qu’est-ce qu’elle fout là ? » reçoit par SMS une députée de l’opposition au même moment. Car la native de Téhéran, qui n’y est restée que dix-huit mois de sa vie, est aussi, voire d’abord, connue pour ses méthodes brutales et sa promotion acharnée du retour de la monarchie en Iran. Et en ce jour de l’adoption d’une résolution condamnant l’oppression imposée aux femmes iraniennes, le fait que cette « flingueuse » des réseaux sociaux récolte les hourras passe mal. Mais l’omerta règne face aux pressions de la pasionaria monarchiste dans la petite communauté iranienne francophone, où l’opposition en exil se déchire entre mouvements de gauche antiguerre et partisans exaltés de Reza Pahlavi, le fils de l’ancien chah, très présent à Paris.
« Haché menu »
Son goût de la lumière est peut-être à l’origine de son choix vestimentaire, le 20 mars 2026, alors que Mona Jafarian s’assied face à Revue21 au fond d’une brasserie de Neuilly-sur-Seine. Un faravahar, ce soleil ailé de la Perse préislamique, se balance, ostentatoire, autour de son cou, au-dessus d’un pull et d’un pantalon blancs, éclatants comme cette année écoulée sur les plateaux des chaînes d’info en continu. De la bolloréenne CNews à la franco-israélienne i24News, les programmateurs se sont refilé son numéro : qu’il s’agisse de commenter la « guerre des douze jours » entre Iran et Israël en juin 2025, les manifestants massacrés par les forces du régime en janvier 2026, ou la campagne de bombardements massifs israélo-américains sur l’Iran depuis fin février, la « bonne cliente », comme on dit dans le jargon journalistique, répond toujours présente.
Cette notoriété nouvelle n’est pas sans risque. Elle lui a valu notamment un placement sous protection policière après des menaces variées la visant, ainsi que ses deux filles. « Je reçois des messages qui disent “on va te violer”, “on va te crever”, “on va te sodomiser”, “on va t’égorger”, “on va te machin”… » énumère-t-elle. Mais pas de quoi la freiner dans ses outrances : « Je suis une grande excessive », admet-elle d’emblée sous les yeux, à deux tables d’écart, d’un officier en civil visiblement nerveux. Mona Jafarian vient de partager un nouveau post à ses 237 000 followers Instagram : le portrait d’un officiel iranien avec le mot kotlet (désignant une boulette de viande en persan) pour dire qu’il a été éliminé – ou plutôt « haché menu ». Depuis le début de cette guerre, son compte a gonflé de plus de 13 000 nouveaux abonnés. Son café frappé tarde à arriver, mais elle semble satisfaite, sourire serein aux lèvres.
Assourdissante omniprésence
L’entretien ne restera pas calme bien longtemps. Mona Jafarian est du genre à monter dans les tours. Et vite. À trois reprises, elle tire ses cheveux blonds décolorés en arrière et paraît décidée à quitter le restaurant. L’influenceuse coupe aussi notre enregistreur quand cela lui chante. Sûre de son importance.
Quand, en septembre 2022, l’étudiante Mahsa Jîna Amini meurt à Téhéran sous les coups de la police des mœurs, Jafarian n’est encore qu’une instagrammeuse de seconde zone. À Paris, dans les cortèges, elle s’invite, au culot, et sort de l’ombre. Son rôle ? « Créatrice de contenu, ça me va, c’est ce que je continue à faire aujourd’hui, résume-t-elle. Sauf que ce n’est plus pour un hôtel, mais pour la cause iranienne. » Les personnes que nous avons interrogées à son sujet utilisent d’autres termes pour la décrire : « dangereuse », « sectaire » ou « irresponsable ».
Son omniprésence est désormais assourdissante. Qu’on touche à l’Iran de Mona Jafarian – elle parle d’elle à la troisième personne –, et ses comptes sur les réseaux sociaux se transforment en champ de tir. Chaque jour ou presque, un nouveau nom y est jeté en pâture. L’une de ses cibles s’appelle Kevan Gafaïti, le seul, parmi notre vingtaine d’interlocuteurs, à avoir accepté de témoigner sans réclamer l’anonymat. Tout les oppose : elle s’estime snobée par la frange élitaire de la diaspora, lui est enseignant à Sciences Po, mesuré, la cravate ajustée. En janvier 2026, il revient d’Iran, après une visite à sa grand-mère. Sur place, il a vu de ses yeux le début de la répression sanglante du régime contre les manifestations. Internet est coupé, le bilan encore difficile à évaluer. Invité par LCI, l’enseignant raconte le flou informationnel dans lequel vivent les Iraniens. Sauf que Mona Jafarian est devant son poste et que ce qu’elle entend ne lui plaît pas. Elle diffuse un extrait tronqué, accuse Kevan Gafaïti d’être un « espion » à la solde de Téhéran, exige son licenciement de l’institution de la rue Saint-Guillaume.
Nous sommes nombreux à œuvrer activement pour dénoncer tous ces traîtres.
Tweet de Mona Jafarian
« Jusqu’à présent, en France, les Iraniens étaient une petite diaspora qui restait inhibée pour s’intégrer, analyse, à froid, Kevan Gafaïti. Mais, depuis quelques mois, les royalistes sont désinhibés. Pour l’instant, [la violence] n’est que virtuelle : quand j’interviens à des conférences sur l’Iran, je n’ai jamais reçu d’insultes ou de menaces. » Il a néanmoins déposé plainte pour « harcèlement ».
Deux jours après les premières attaques de Mona Jafarian contre l’enseignant, des photos des membres de la famille Gafaïti en France, avec leur nom et leur profession, apparaissent sur X (ex-Twitter) via Arix, un compte iranien de doxing – cette pratique consistant à divulguer des informations personnelles – aux 56 000 abonnés. Jafarian répond à ce tweet en persan : « Ce “Kevan” a déjà porté plainte pour me faire taire, mais nous sommes nombreux à œuvrer activement pour dénoncer tous ces traîtres. » Confrontée à ses oukases, elle assume : « Tout ce qui m’intéresse, c’est de n’avoir pas honte, demain, devant mon peuple. Et quand je rentrerai en Iran, j’aurai des milliers de personnes qui diront “bravo d’avoir été ma voix”. »
En ligne, la militante s’appuie sur des centaines d’anonymes pour lancer ses raids. « Toute personne qui a des infos sur [untel], sur les marques avec qui [untel] travaille, […] envoyez-les-moi en privé svp », écrit-elle ainsi (nous avons masqué l’identité des personnes ciblées). Ses appels sont relayés, ensuite, sur des groupes Telegram en persan. Le message est clair : « On va les plomber d’e-mails. » Le ton, menaçant : « Tu as provoqué la mauvaise personne, j’espère que tu as les épaules pour… Que la partie commence… » écrit-elle à l’une de nos sources. Ou encore : « On t’oubliera pas… aucun d’entre nous… »
Par crainte de représailles
Revue21 a recensé au moins deux plaintes contre X pour « harcèlement » qui mentionnent explicitement le nom de Mona Jafarian comme étant au cœur de ces campagnes en ligne. La deuxième date du 6 février 2026, déposée par Élisabeth Sandjivy, alors maire de Neauphle-le-Château (Yvelines). Cet ancien lieu d’exil de l’ayatollah Khomeyni pendant quatre mois, avant la révolution islamique de 1979, fait l’objet d’une sorte de pèlerinage annuel des pro-mollahs. Jafarian accuse l’édile d’être « totalement à la solde du régime ». Convoquée à la gendarmerie, l’influenceuse nous raconte son audition. Quand l’officière lui demande : « Vous vous rendez compte de ce que vous avez dit ? Une maire n’a pas le pouvoir d’interdire un événement sur terrain privé », elle persiste et signe : « Ouais. Elle a juste reçu une dizaine de mails pas sympas. » Contactée, Élisabeth Sandjivy parle, elle, de jusqu’à cinquante mails d’injures par jour.
D’autres personnes visées ont songé à saisir la justice et ont abandonné par crainte de représailles. Une journaliste, qui veut rester anonyme, a même été placée sous protection policière après l’une de ces attaques. Quand nous l’interrogeons à propos de ces accusations qui s’accumulent, Mona Jafarian n’exprime aucun regret : « Quand quelqu’un porte une voix qui n’est pas celle du peuple iranien, j’estime que c’est justifié : les Iraniens soutiennent ce que je dis », promet-elle. Et la voix du peuple, de son point de vue, sort d’une seule gorge : celle de Reza Pahlavi, fils du dernier chah.
Une caresse sur l’épaule
Les premiers contacts entre l’influenceuse et l’héritier en exil remontent à 2023. Pahlavi cherche alors des relais en Europe, et organise une visioconférence avec la toute jeune association de Mona Jafarian, Femme Azadi (azadi veut dire « libre » en persan). Seule salariée de la structure, elle assure qu’elle se finance par la vente de casquettes et de cabas. L’association, dont le rayonnement dépasse aujourd’hui l’Hexagone, est depuis décrite comme phagocytée par les monarchistes. Quand le « prince » Pahlavi prend la parole mi-février 2026, en marge de la Conférence de Munich sur la sécurité, face à 250 000 partisans réunis dans la capitale bavaroise, l’influenceuse se trouve à ses côtés. Assez proche – physiquement et politiquement – pour venir lui caresser l’épaule.
Si le régime islamique venait à tomber, Jafarian ne cache pas son désir d’obtenir un siège dans une future administration pahlaviste, en Iran – ce qui fait craindre à ses cibles que les listes de « traîtres » qu’elle compilerait sur les réseaux sociaux ne servent de base à de futures purges. Elle ne compte pas faire de vieux os en France, de toute façon : « Aujourd’hui, face à une société occidentale anti-Trump, anti-israélienne, “anti-impérialiste” – mais uniquement contre l’impérialisme occidental sans jamais se préoccuper de l’impérialisme islamique –, j’en suis arrivée à un stade où je n’attends plus rien de l’Europe. Dès que je peux, je rentre en Iran. Enfin, dès que la DGSI [sic] me dit que je peux y aller sans mourir », lâche-t-elle au restaurant, confondant vraisemblablement les services de renseignement intérieur et extérieur.
Rapprochement avec Israël
D’autant que la conférencière a multiplié les rapprochements avec les institutions israéliennes. En novembre 2024, elle est invitée par la section francophone du Netanya Academic College, une fac privée au nord de Tel-Aviv, pour deviser sur l’« axe terroriste islamiste international ». Après ce voyage, elle devient une égérie présentée à tous les événements de la Diaspora Defense Forces (DDF), une association française pro-israélienne fondée par le publicitaire Frank Tapiro. Le 9 février 2026, un événement de soutien aux Iraniens, à la Maison de la chimie à Paris, est coorganisé par Femme Azadi et l’association Agir ensemble, paravent du groupe de lobbying pro-israélien Elnet.
Depuis le début de la guerre, Mona Jafarian défend ainsi sans nuances les frappes israélo-américaines, parfaitement alignée sur la rhétorique de Benyamin Nétanyahou, estimant que les bombardements – qui ont déjà fait près de 2 000 morts, d’après le gouvernement iranien, dont 150 écolières à Minab – créeront « les conditions permettant au courageux peuple iranien de se libérer du joug de ce régime meurtrier ».
Ces positions jusqu’au-boutistes créent des tensions à l’intérieur même de Femme Azadi, dont certains militants s’inquiètent de voir l’association réduite au simple rôle d’officine servant les visions et les ambitions Jafarian. « Mona a créé un groupe de fans de Mona », résume une ex-proche, au téléphone. Une autre source évoque des querelles d’ego ayant éclaté lors d’une réunion nocturne. Consternée par ces tensions, elle demande : « Notre objectif, ce n’est pas les femmes iraniennes ? » L’avocate Shaparak Saleh, bras droit de l’influenceuse, lui aurait répondu : « Je m’en bats les couilles des Iraniennes. » Contactée, Saleh dit dans un premier temps ne pas se rappeler des mots qu’elle a prononcés, puis rappelle Revue21 après s’être rafraîchi la mémoire auprès de Jafarian. Elle parle alors de « mauvaise compréhension » et renvoie le témoignage à une « volonté de [lui] nuire ».
« Envie de vomir »
La question mérite néanmoins d’être posée : qui sont les vrais ennemis de Mona Jafarian ? Son livre au titre quelque peu maladroit, Mon combat, publié chez Stock en 2025, offre un début de réponse. Elle y raconte sa naissance à l’arrière d’une Peykan, la voiture de l’Iranien moyen, et la fuite avec sa mère, quatre ans après la révolution islamique, alors qu’elle n’a que dix-huit mois. Surtout, elle raconte le supplice de son oncle, directeur de la radio-télévision nationale, exécuté à l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeyni. Dans sa biographie du chah, l’ancien vice-ministre de l’intérieur pahlaviste Gholam Reza Afkhami présente par ailleurs Mahmoud Jafarian comme un collaborateur de la redoutée Savak, la sécurité intérieure – ce que nie sa nièce.
Une fois passées ces bribes biographiques et de brèves descriptions de Téhéran, son récit s’articule presque exclusivement autour de la France. Sa conclusion : « Je suis tout autant une Française profondément patriote et laïque qui souffre de voir son pays d’adoption courber l’échine face à des ennemis intérieurs et extérieurs. » Dans la brasserie de Neuilly, alors qu’on l’interroge sur la situation en Iran, elle dévie volontiers sur les torts de la gauche – ce mot qui lui « donne envie de vomir », mais qu’elle a écrit presque 50 fois en 280 pages dans son livre – et se révèle intarissable sur le « palestinisme » de l’eurodéputée LFI Rima Hassan. Jouant le petit jeu de la confidence politique, l’influenceuse assure que le parti Reconquête d’Éric Zemmour l’a approchée pour l’investir comme candidate, sans préciser à quelle élection. « Ah ? Première fois que j’entends cela », nous répond la députée européenne Sarah Knafo.
Dans un biberon on met du lait, pas de l’urine de chameau.
Tweet de l’association Femme Azadi
Après deux heures d’entretien, Jafarian ne tient plus trop en place. Sa tasse est desservie depuis longtemps, ses yeux regardent vers la sortie. Elle est aussi gênée qu’on la lie aux militantes identitaires du collectif Némésis, présentes lors des rassemblements de Femme Azadi (elles n’ont pas souhaité répondre à nos questions). « Des gens mènent des actions derrière mon dos pour me faire interdire de plateau [télé], jure-t-elle. Des journalistes militent ardemment pour que je ne puisse pas prendre la parole. »
En revanche, Laurence Ferrari, figure-clé de l’écosystème Bolloré, l’appelle souvent, souligne-t-elle en se redressant sur la banquette. La petite coterie de CNews a fait d’elle l’une de ses sociétaires, semblant apprécier cette nouvelle égérie sans filtre, qui se revendique « islamophobe » et écrit dans un tweet de son association, à l’attention des « dégénérés de la terre » pro-palestiniens : « Demandez à vos parents d’arrêter de se marier entre frère et sœur, et rappelez-leur que dans un biberon on met du lait, pas de l’urine de chameau » – le registre scatologique est l’une de ses figures rhétoriques préférées. Désinhibée, prête à tout, Mona Jafarian est au diapason d’une partie du commentariat hexagonal. Si elle se définit sur Instagram comme « Made in Iran », l’influenceuse est, au fond, un pur produit français.