À Los Angeles, la pluie est toujours une crise.
Olivia Nuzzi l’écrit dans son livre, American Canto. « La pluie lave les artifices. Elle révèle la vérité. Je ne vais pas, comme je l’ai assuré à tout le monde, bien. » Ce mardi de février 2026, la crise est biblique. L’averse s’abat sur Malibu, obstruant la vue de l’horizon depuis les collines. La Mustang blanche de la journaliste, immortalisée par les paparazzis ces derniers mois, est garée devant un bungalow en bois. C’est là qu’elle vit depuis un an, à l’abri des regards. Ou du moins à l’abri des regards si l’on reste du bon côté du grand portail, et qu’on parvient à semer les drones.
La pluie ne fait que le souligner : la vie d’Olivia Nuzzi est une crise. La trentenaire se terre. Au milieu d’une ville ravagée – par les incendies de 2025 dont on croise encore les stigmates sur le bord des routes, maisons calcinées, forêts parties en fumée ; par la police de l’ICE dont les méthodes miliciennes provoquent des manifestations dans le centre de Los Angeles ; par la marée noire du trumpisme qui déferle sur tout le pays et semble accrocher comme un magma visqueux. Règne en Californie, ce golden state lavé de ses couleurs, une ambiance d’avant ou d’après-guerre. Il est toujours difficile de faire la différence.
Quand je frappe à sa porte, elle met du temps à répondre. Olivia Nuzzi ne reçoit personne, elle ne parle généralement pas aux médias, et la plupart de ses amis vivent sur la côte est. La porte s’ouvre, elle est habillée en noir, léger rose sur les ongles, fidèle aux photos, elle ressemble à une actrice d’Hitchcock. Une visite est superflue ; la planque n’est pas grande. Elle propose à boire, se relève, s’agite, tout pour ne pas s’asseoir et faire face à ce que sera inévitablement cet entretien, des questions, une intrusion. Je lui parle de la pluie – les Californiens adorent parler de la pluie, c’est exotique – et de cette histoire de crise. « Pour moi, être ici, c’est pouvoir être dehors, dit-elle. Se sentir toute petite face à la nature, se rendre compte que l’échelle humaine n’est pas grand-chose. Quand il pleut comme ça, je me sens… prise au piège. » Elle finit par s’asseoir. Pour la rassurer, je lui dis que j’ai lu son livre. Elle sourit. « Vous faites donc partie des 0,1 %… »
Monica Lewinsky s’inquiète
Le jour de la sortie d’American Canto, le 2 décembre 2025, Olivia Nuzzi postait sur Instagram une liste intitulée « Signes que le lancement de ton livre a mal tourné ». Extraits choisis :
— Qu’une journaliste décrive ton livre « prétentieux » comme une rencontre entre [le poète] Ezra Pound et [la poupée] Barbie, cela te semble une évolution positive.
— Monica Lewinsky appelle car elle s’inquiète pour ta santé mentale.
— Tu penses à inventer une correspondance entre toi et Jeffrey Epstein afin d’améliorer ton image dans la presse.
Olivia Nuzzi a de l’humour. Il lui en faut.
Comment en est-elle arrivée là ? À tout juste 30 ans, elle incarnait encore une sorte d’enfant prodige, de wunderkind du journalisme politique américain. Originaire du New Jersey, elle y écrivait déjà, ado, pour des hebdomadaires locaux. En 2013, alors étudiante à l’Université Fordham, elle s’engage comme bénévole dans la campagne du démocrate Anthony Weiner pour la mairie de New York. L’aventure tourne vite au désastre pour le candidat, embourbé dans des scandales sexuels impliquant l’envoi de photos de son pénis à des jeunes femmes. Nuzzi en tire un article acide et remarqué, dans lequel elle révèle notamment que Weiner surnommait toutes les stagiaires « Monica » – en référence à Lewinsky, encore elle, la stagiaire qui fit vaciller la présidence de Bill Clinton.
Décrire un monde et ses personnages
Peu après, le Daily Beast la recrute ; elle quitte alors la fac avant d’obtenir son diplôme, pour couvrir les campagnes présidentielles des républicains Rand Paul et Chris Christie, puis l’irruption d’un outsider nommé Donald Trump. En 2017, lorsque ce dernier entre à la Maison Blanche, elle devient la toute première correspondante à Washington du New York Magazine – une institution classée plutôt à gauche, qui a compté dans ses rangs l’écrivain Tom Wolfe, auteur de L’Étoffe des héros et du Bûcher des vanités.
Olivia Nuzzi n’a que 24 ans. Ses articles deviennent des rendez-vous : la journaliste se soucie moins de révéler un scoop que de décrire un monde et ses personnages. « La politique ne m’intéressait pas vraiment », admet-elle. À l’heure du « contenu » à la chaîne, ses articles observent, s’attardent, tournent en dérision (l’ex-maire de New York Rudy Giuliani y est décrit braguette ouverte, bloody mary à la main), voire humanisent ses sujets trumpistes. On le lui reproche, elle s’en fiche.
Elle interviewe régulièrement Donald Trump – à la Maison Blanche, dans sa résidence de Mar-a-Lago. Le président semble la tolérer : comme avec tout le monde, il la complimente un jour et la descend le lendemain. « Obsédé par l’attention, les femmes et les magazines », comme elle l’avance, il ne peut qu’aimer Nuzzi. Son dernier article, publié en septembre 2024, est une longue description rêveuse de l’oreille blessée de l’alors candidat, touchée par une balle qui a loupé de peu son objectif. Deux mois plus tôt, en juillet, elle relatait la « conspiration du silence » chez les démocrates s’efforçant maladroitement de protéger le secret de la santé déclinante de Joe Biden. Vingt jours après la publication, le président démocrate renonçait à sa candidature à un deuxième mandat.
Pourquoi Hollywood pense-t-il que les femmes reporters couchent avec leurs sources ?
Olivia Nuzzi, dans un tweet à propos de la série House of Cards
Quelques mois auparavant, Olivia Nuzzi suivait sur la route un autre candidat, un électron libre, encore un peu une blague : Robert Francis Kennedy Jr. S’il fait alors la course en tant qu’indépendant, le fils de Bobby Kennedy et neveu de l’ancien président JFK a délaissé sa passion pour l’environnement – avocat, il remporta même un procès historique contre Monsanto – pour se transformer en complotiste pur et dur, menant depuis une décennie une bataille enragée contre les vaccins. Si cela ne suffisait pas à faire de lui un candidat risible, il raconte en 2024 avoir souffert de problèmes neurologiques à la suite de ce que les médecins ont diagnostiqué comme « une intoxication au mercure due à un ver dans le cerveau » : la nouvelle devient immédiatement un mème. Son portrait signé Olivia Nuzzi est publié en novembre 2023. La journaliste écrira plus tard : « Nous nous sommes disputés à propos de mon portrait ; il le détestait. Ensuite, eh bien, nous avons cessé de nous disputer. » Ensuite, en effet, le politicien, marié, et la reporter, par ailleurs fiancée, entament une liaison.
Septembre 2024. Olivia Nuzzi est convoquée par son rédacteur en chef. Des rumeurs circulent. On parle d’échanges de sextos, de nudes (elle) et de poèmes érotiques (lui). Nuzzi nie tout. Trop tard, trop peu : elle est mise à pied. Puis, un mois plus tard, renvoyée. La nouvelle est officielle le 19 septembre. Elle fait le tour du pays plus vite qu’il n’en faut pour épeler « Monica Lewinsky ». Les tabloïds se régalent, mais les grands médias aussi. Chacun y va de son analyse : Olivia Nuzzi qui couche avec RFK Jr – non seulement un candidat controversé dont elle suit la campagne, mais aussi un élément-clé de l’élection qui s’apprête à se jouer, puisque son alliance avec Donald Trump en fin d’été participera à lui donner la victoire –, que cela veut-il dire sur l’Amérique ? Sur le journalisme ? Sur le monde ? On déterre un de ses tweets, vieux de dix ans, au sujet de la série House of Cards : « Pourquoi Hollywood pense-t-il que les femmes reporters couchent avec leurs sources ? »
La journaliste entre en clandestinité. Elle se cache à New York – une ville qui reste, malgré ses huit millions d’habitants, une île aux rues grouillantes. Nuzzi se réfugie chez une amie qui vit près de l’ONU. Manque de chance, du 22 au 27 septembre, une assemblée générale se tient et, sur le trottoir, campent des dizaines de journalistes. « J’ai croisé le regard d’un photographe et j’ai vu dans ses yeux un déclic, il m’avait reconnue. Je me suis dit : Il faut que je me tire d’ici. J’ai pris une voiture de location et j’ai roulé », se souvient-elle. Vers l’ouest, comme tous les gens qui fuient quelque chose. Elle ne s’arrête presque pas. Quand elle arrive à Los Angeles, le soleil n’est pas encore levé. Il est trop tôt pour aller sonner chez une amie. Une ombre se détache du ciel noir : celle du château Marmont, célèbre hôtel californien, temple du glamour et des secrets. C’est là qu’Olivia Nuzzi passe la première nuit de sa nouvelle vie.
Une arme chargée près du lit
Plus tard, quand il faut trouver un endroit où vivre, elle repense à un article écrit deux ans auparavant sur la fuite des données privées contenues dans l’ordinateur d’Hunter Biden. Le fils de Joe Biden, en mauvaise posture, était venu s’isoler à Malibu. « Je commençais à comprendre pourquoi il avait choisi Malibu : il y a quelque chose d’attirant ici pour quelqu’un qui veut être seul… C’est paradoxal, l’endroit où les gens viennent pour essayer d’être connus est aussi l’endroit idéal pour disparaître. » Alors, à l’automne 2024, la journaliste trouve sa propre cachette : le petit bungalow en bois surplombant les collines, derrière le grand portail.
Qu’a-t-elle fait pendant un an ? Marcher sur les chemins de randonnée, regarder le soleil se lever. S’engluer dans la paranoïa, aussi : donner de faux noms aux comptoirs des cafés ; s’entendre dire de se méfier : son ancien amant est désormais un ministre puissant de la nouvelle administration, et un assassinat ne serait pas exclu ; acheter une arme et la poser, chargée, à côté de son lit… À la nuit tombée, elle n’allume jamais la lumière, mais des bougies. Elle écoute les drones qui volent au-dessus de chez elle, et se demande : paparazzi, tueur à gages, ou gamin qui joue ? Elle fantasme sur sa propre disparition. Elle sème les photographes, évite les questions, ignore les articles relatant les révélations de son ex-fiancé Ryan Lizza, journaliste star lui aussi, qui depuis novembre 2025 vend sur la plateforme Substack sa « version » de l’affaire agrémentée des haïkus lubriques signés RFK Jr. « Je n’avais rien à faire, à part me cacher. Attendre que ma vie ait fini de s’effondrer. Attendre pour estimer les dégâts », écrit-elle.
Tout le monde craignait l’éruption de la colère de Trump. Je reconnaissais cela : c’était mon enfance.
Olivia Nuzzi
Mais surtout, Olivia Nuzzi réfléchit. À la raison pour laquelle, ai-je envie de suggérer, elle a décidé, pour un homme de 39 ans son aîné, marié à une autre et volontiers qualifié de dangereux complotiste, de gâcher une carrière pour laquelle la plupart des journalistes tueraient ? Non : « J’essayais de finir une pensée commencée une décennie plus tôt », dit-elle. C’est cette pensée qui mènera à l’écriture d’American Canto, composé sur son téléphone, en randonnant autour de chez elle. Un livre non pas sur sa chute – ce serait trop banal – mais sur celle de l’Amérique. Le récit d’une femme à terre qui réunit des souvenirs morcelés pour tenter de s’expliquer à elle-même ce qui lui est arrivé. Ce n’est pas que Nuzzi ne pense pas à l’héritier Kennedy, c’est qu’elle pense plus encore à Donald Trump. Et à comment la Maison Blanche, sous son pouvoir, s’est transformée en foyer dysfonctionnel.
« Quand Trump s’absentait, il y régnait un sentiment de soulagement, il y avait un changement d’énergie. Tout le monde cherchait son approbation et craignait l’éruption de sa colère. Je reconnaissais cela : c’était mon enfance. » Les Nuzzi sont une famille de la classe moyenne italo-américaine du New Jersey. Le père travaille en tant qu’agent de propreté de la ville de New York, il participera à nettoyer le site de Ground Zero avant de mourir en 2015. Olivia grandit avec un frère et fréquente les écoles publiques du coin. Sauf que sa mère, une ancienne mannequin de catalogue, est alcoolique, colérique, instable psychologiquement. (Elle aussi décédera, en 2021.) Le foyer est fait de honte et de secret. Couvrir la présidence de Donald Trump lui est familier : « J’ai une haute tolérance pour les situations inconfortables », dit-elle.
En réalité, les points communs entre Nuzzi et Trump sont multiples. « Il vient du Queens et moi du New Jersey, on a grandi tous les deux en considérant Manhattan comme le centre de l’univers, en voulant y appartenir », dit-elle. Si les Trump sont riches et les Nuzzi pas, les deux familles comptent des tyrans et un environnement toxique. Olivia a été une enfant actrice, Donald a toujours vécu sous et pour les projecteurs. Tous les deux sont nouveaux à Washington. Aucun des deux ne sait exactement ce qu’il fait là. Parachutée à la capitale, Nuzzi n’a jamais aimé « DC », où elle s’est toujours sentie « en excursion anthropologique, avec la voix de David Attenborough [célèbre présentateur de documentaires animaliers] dans la tête ».
Mensonge public et mensonge privé
Elle offre une théorie : « Couvrir Trump a un effet déformant. C’est comme une intense chaleur qui déforme tout ce qui pénètre dans son champ. Les partis, les valeurs n’ont plus de sens. Il a tout déformé. Les événements ont perdu leur contexte. Les mots ont perdu leur signification. Pour moi, la crise est spirituelle. C’est le caractère du pays qui change. » Et son caractère à elle avec. « J’étais concentrée sur ça, et ça a probablement entraîné un manque d’attention sur le reste de ma vie. Je pensais, inconsciemment, qu’un mensonge public est corrosif, mais qu’un mensonge privé t’appartient. J’ai cru que je pouvais me permettre un comportement discordant dans ma vie privée, comme si ça n’avait pas d’importance. C’est ce qui a conduit à mon effondrement. »
Vous vous dites : Olivia Nuzzi est en train de noyer le poisson. Peut-être. Sûrement. Pour elle, une chose est sûre : dans ce livre qu’elle avait décidé d’écrire, et décider est un grand mot, dans ce livre qui avait décidé d’être écrit sur les chemins de randonnée de Malibu, il n’était pas possible de parler de son histoire sans parler de Donald Trump. « Je parle de ce qu’il s’est passé entre moi et le Politicien [elle ne nomme jamais Kennedy dans le livre, ndlr]. Je parle de ce qu’il s’est passé entre le pays et le président. Je ne peux pas parler de l’un sans parler de l’autre », écrit-elle.
On le sait, Trump est un personnage : un fantasme qu’il s’est façonné seul, avant même que les caméras se tournent vers lui, une figure qu’il a peaufinée avec le temps, selon ce que lui ont appris ses mentors (l’avocat affairiste Roy Cohn principalement), et selon ce que le pays réclamait. Mais cette réinvention narrative est aussi un trou noir. En 2022, Maggie Haberman, la spécialiste de Trump au New York Times, confiait dans une interview à Nuzzi : « Trump transforme tous les gens autour de lui en personnages de son film, qu’ils le veuillent ou non. » De l’autre côté de l’Atlantique, l’entourage du président, son staff et les correspondants des grands médias sont tous devenus des figures publiques. Il ne fait pas de doute qu’Olivia Nuzzi est tombée dans son trou noir. Elle aussi est devenue un personnage. Mais lequel ?
J’ai étudié les monstres et j’ai oublié que tout était toujours une question de pouvoir. J’ai été avalée en entier.
Olivia Nuzzi
À l’écouter dans le bungalow de Malibu, un premier nom me vient à l’esprit : Nick Carraway. Le narrateur du roman Gatsby le Magnifique, voisin du flambeur éponyme, qui raconte son immersion dans la haute société de Long Island. Au fur et à mesure qu’avance l’été 1922, lui, le gentil gars du Midwest d’abord aveuglé par les paillettes, réalise que ses nouveaux amis sont des careless people – un mélange de désinvolture et d’irresponsabilité, de cynisme et de lâcheté. Carraway, comme Nuzzi, est fasciné par un personnage composé de toutes pièces, qui s’est réinventé pour obtenir ce qu’il veut, mais derrière qui se cache un simple criminel : Gatsby. Carraway, comme Nuzzi, a une liaison avec un cheater, en la personne d’une championne de golf à l’éthique douteuse – ce n’est pas pour rien qu’en anglais, les tricheurs et les infidèles ont le même nom.
Olivia Nuzzi, en parlant de Washington, le dit aussi : careless people. « Les gens sur qui j’écrivais avaient beaucoup de pouvoir, dit-elle, mais ils étaient profondément ridicules et profondément careless, ils n’étaient pas des gens bien. » Nick Carraway aussi se laisse séduire par la possibilité de vivre au-dessus de la morale. « J’ai étudié les monstres et je me suis parfois fait avoir. J’ai oublié que tout était toujours une question de pouvoir. Quand j’ai glissé, j’ai été avalée en entier », écrit Nuzzi. Sauf qu’à la fin de Gatsby le Magnifique, Carraway, écœuré par tant de vacuité morale, rompt avec sa maîtresse et quitte Long Island pour ne plus jamais se retourner. Il refuse de devenir comme eux.
Nés sous la même lune
Si, dans le livre, Olivia Nuzzi appelle RFK Jr « le Politicien », dans la vie elle l’appelle « Bobby ». De leur histoire, on ne saura pas grand-chose. Ni les lecteurs d’American Canto, ni moi qui me tiens devant elle. On ne saura pas quand, ni comment, tout cela a commencé. Ni ce qu’il se passe dans une relation intense, faite de « I love you » mais dite « non consommée ». Ni, si tant est que ce soit possible de le savoir, comment elle est tombée amoureuse de lui. Ce que l’on sait tient en quelques lignes : ils partagent « un langage commun, des valeurs communes, des méfiances communes », ils sont nés « sous la même lune ».
À la fin de l’été 2024, alors que Robert Francis Kennedy Jr s’apprête à renoncer à sa candidature pour soutenir la campagne Maga, la journaliste, qui doit interviewer à nouveau Trump, réalise que « Bobby » et elle risquent de se croiser à Mar-a-Lago. « Je ne voulais absolument pas que Trump nous voie dans la même pièce, même si c’était juste se croiser dans un couloir. Ça semble ridicule de dire que Donald Trump est “très sensible”, il est la personne la moins empathique au monde, mais il est comme un animal sauvage, il sent les choses. C’est parce que c’est un performeur : pour deviner ce que les gens veulent, il doit scruter leurs énergies. »
Les deux réalités de la journaliste menacent d’entrer en collision. À Mar-a-Lago, la rencontre est évitée, pas les mensonges. « Le Politicien manœuvrait pour garder sa présence discrète. Un ami journaliste avec qui je déjeunais m’a demandé si j’avais entendu quelque chose sur ce qu’une source lui avait rapporté, que le Politicien était en ville pour reprendre ses négociations avec le président. J’ai menti. Ce ne serait pas la dernière fois », écrit-elle.

Rester silencieuse et devenir comme eux
Quelques semaines plus tard, alors que leur liaison fait la une des tabloïds, « Bobby » lui demande encore de mentir. « J’ai besoin que tu prennes le coup à ma place. Si les gens pensent que c’était juste du sexe, je peux y survivre », lui intime-t-il. Ses fameuses négociations avec Donald Trump ont fini par aboutir et le candidat Maga lui a promis le ministère de la santé en cas de victoire ; l’élection est dans deux mois. Quand des journalistes la mettent face aux preuves de la liaison et qu’elle ne sait pas comment réagir, il l’appelle pour l’engueuler : il fallait crier à la fake news. Elle accepte de rester silencieuse. Elle accepte de devenir comme eux.
Il est très important pour Olivia Nuzzi de souligner qu’American Canto n’est pas un livre-confession sur les Kennedy – l’un de ces récits qui viennent nourrir le mythe, profitant de chaque anniversaire, grappillant un peu d’attention et d’argent sur le dos des divers membres de cette famille maudite. La semaine de notre rencontre, la nouvelle saison de l’anthologie télé American Story vient de sortir, consacrée à l’histoire d’amour entre « John-John » Kennedy (fils du président JFK et cousin de RFK Jr) et Carolyn Bessette. Mais American Canto n’est pas un règlement de comptes, malgré la trahison. « Je ne l’attaque pas, je pense qu’il est décrit de façon juste et nuancée. Les gens voulaient une scène sanglante et cathartique, mais ce n’est pas mon style », dit-elle. Au milieu du livre, sans lien apparent avec ce qui précède ou suit, on trouve néanmoins un paragraphe intitulé « Genèse » : « Quand Dieu revient à Éden et demande si Adam a mangé le fruit défendu, Adam n’hésite pas : il balance Ève. Adam était un traître. »
Olivia Nuzzi révèle aussi d’autres choses sur Robert Francis Kennedy Jr : malgré son image publique d’ancien junkie repenti (il a admis avoir été accro à l’héroïne pendant quatorze ans), il consomme toujours (des psychédéliques), il n’est « pas bon sous la pression » et « ne gère pas bien le stress », ni sa colère qui se transforme souvent en cris. Des informations que les électeurs auraient sans doute aimé connaître avant que Donald Trump ne le nomme ministre de la santé. Avant qu’il ne diffuse sa théorie d’un lien entre les vaccins et l’autisme à une échelle internationale, qu’il ne renvoie tous les experts du comité vaccinal de la principale agence sanitaire du pays, ou qu’il ne supprime six vaccins pédiatriques de la liste des recommandations… En interview, Nuzzi se contente de confirmer qu’elle n’est « pas d’accord » avec ce que son ancien amant a réalisé depuis sa nomination.
Conseils en communication de crise
Des problèmes éthiques graves, c’est ce que décrit Ryan Lizza, l’ex-fiancé d’Olivia Nuzzi, dans ses publications sur Substack – entre deux attaques personnelles et les détails des messages privés de son ex et de RFK Jr, qu’il a interceptés. Lizza étant par ailleurs un autre compagnon de dix-neuf ans son aîné (Nuzzi décrit désormais leur relation comme « toxique »), et lui-même renvoyé du New Yorker en 2017 pour « comportements inappropriés ». Comme souvent dans la vie, il n’y a que des unreliable narrators, des conteurs indignes de confiance, dans cette histoire.
Ryan Lizza, donc, affirme qu’Olivia Nuzzi a eu une autre liaison dans l’exercice de son métier, en 2020, avec Mark Sanford, ancien gouverneur de Caroline du Sud, alors qu’elle écrivait sur sa campagne. Peut-être plus grave encore, il publie un mémo, rédigé par la journaliste et adressé à RFK Jr, dans lequel elle lui distille des conseils en vue d’un événement de campagne, en juillet 2024 : comment gérer ses réseaux sociaux et son image, à quels médias s’adresser, comment s’habiller, mais aussi une mise en garde quant à une histoire sordide qui s’apprête à sortir sur lui, et des conseils en communication de crise… Au moment où elle signe son mémo d’un émoji cœur et d’un « I love you », Nuzzi n’est plus journaliste : elle est sa conseillère. En parallèle, elle finit l’article sur Joe Biden – opposant de Trump et de son amant – qui mettra fin à sa campagne pour la Maison Blanche.
Sous le prétexte entendable de refuser de donner de l’importance à son ex assoiffé de vengeance, Olivia Nuzzi contourne ces sérieuses accusations. Dans son livre, si elle admet avoir parfois conseillé « le Politicien », elle assure l’avoir simplement « aidé à s’écouter pour prendre des décisions », sans pour autant lui indiquer quelles décisions prendre. Quand j’essaie de lui demander si elle comprend les graves implications que les médias ont prêté à ses conseils, elle coupe court. « Vous voulez un shot d’huile d’olive ? » À Rome, fais comme les Romains : j’avale ce qui est apparemment le dernier élixir détox à la mode. On y met du jus de citron et, oui, ça se boit d’un coup – belle découverte, mais toujours pas de réponse. À croire que la journaliste refuse de confronter vraiment ses fautes ; quelque part, elle semble penser qu’elle seule peut choisir sa propre punition.
Trop glamour, trop prétentieux, trop déconnecté
Le 2 décembre 2025 sort donc American Canto. Le livre avait été annoncé à l’automne, accompagné d’une autre nouvelle : celle de l’arrivée de Nuzzi chez Vanity Fair en tant que rédactrice en chef chargée de la côte ouest. Les bonnes feuilles de son récit seront publiées dans le magazine en exclusivité. La promotion s’ouvre par une rencontre avec le New York Times, accompagnée de photos en noir et blanc d’Olivia sur ses chemins de randonnée préférés et d’une vidéo d’elle au volant de sa Mustang, cheveux au vent. Elle y est comparée à la chanteuse Lana Del Rey. Elle assure avoir été mortifiée par la découverte des photos, qu’elle juge (comme tout le monde) trop glamours pour les circonstances, mais elle les a quand même postées sur son Instagram. Un an et deux mois après sa disparition, Olivia Nuzzi est de retour sous les projecteurs.
Sur le principe, ce retour agace : dans un pays où des milliers de journalistes peinent à trouver du travail, comment se fait-il que celle qui a bafoué les règles les plus basiques de l’éthique hérite d’un poste si convoité ? Sur le fond du livre, les critiques tombent en avalanches. Trop prétentieux, trop déconnecté, pas assez de révélations. C’est un flop commercial dès la première semaine, malgré les gros titres. Nuzzi n’est pas surprise : « Je savais que le livre que j’avais écrit ne serait pas ce qu’on attendait de moi et que ce n’était pas un livre commercial », élude-t-elle. J’avance une théorie : peut-être ce retour arrivait-il trop tôt ? « Ça, ce n’est pas mon problème. »
Tout ceci est l’œuvre de quelqu’un qui a assimilé les règles mieux que personne.
Le journaliste Colby Hall
De cette promotion est ressorti un nouveau personnage incarné par Olivia Nuzzi. Celui de l’opportuniste souffrant de daddy issues – des problèmes mal digérés avec son papa –, certes, mais aussi celui d’une femme ayant finalement tout compris de la crise des médias traditionnels, au retour minutieusement orchestré. « Sa stratégie est parfaitement sensée, écrit Colby Hall, un journaliste que Nuzzi a croisé fut un temps. Pas moralement, mais structurellement. Les photos glamours, les mémoires, le job à Vanity Fair : tout ceci est l’œuvre de quelqu’un qui a assimilé les règles mieux que personne. C’est ce qu’il arrive quand une industrie passe quinze ans à dire à ses jeunes journalistes que la “marque personnelle” est la clé de la réussite, et qu’être un personnage de l’histoire qu’ils racontent fait du meilleur contenu. » Si Nuzzi ne peut plus être journaliste, alors son « rebranding » sera d’être la nouvelle Joan Didion – cet autre personnage mythique de son territoire géographique : à la fois légende littéraire, it-girl intello et icône de la mode qui, elle aussi d’ailleurs, conduisait une décapotable blanche autour de ces mêmes collines.
Le mot « rebranding » fait rire Nuzzi. D’un petit rire amer. « Si j’avais voulu orchestrer un retour réussi, j’aurais écrit un livre différent », dit-elle. Quant à Joan Didion, elle ne l’avait jamais lue avant de mettre les pieds en Californie. « Ce que je n’avais pas anticipé, reprend-elle, c’est qu’avant même que le livre paraisse, mon histoire serait réécrite par quelqu’un qui a très habilement fourni quelque chose de croustillant et satisfaisant pour le public. » Comprendre Ryan Lizza, écumant sur Substack. Deux semaines après le début des révélations de l’ex enragé, Vanity Fair mettra fin au contrat de sa nouvelle rédactrice en chef, restée seulement deux mois en poste.
L’incurable narcissisme de Washington
Dans mon taxi du retour, les mystères d’Olivia Nuzzi demeurent. Peut-être a-t-elle toujours cherché à se créer un personnage, depuis sa carrière d’enfant actrice en passant par une brève tentative dans la pop sous le nom de Livvy, avec la sortie d’un single en 2010 intitulé Jailbait (expression qui désigne une jeune fille mineure sexuellement attirante, mais avec qui coucher vous enverrait en prison) dont elle dit aujourd’hui qu’il était une satire. Peut-être écrit-elle sur son temps libre, comme l’affirme Ryan Lizza, des pastiches d’articles de tabloïds sur elle-même, se décrivant comme « une beauté blonde » et « la meilleure journaliste politique ». Peut-être que c’est le New York Post qui a raison quand il écrit : « Personne ne renvoie à Washington le reflet de son incurable narcissisme comme Nuzzi et Lizza. »
Néanmoins, penser qu’une femme se mettrait volontairement dans la position dans laquelle se retrouve aujourd’hui Olivia Nuzzi – une carrière insauvable, une réputation foutue, trahie par son amant, harcelée par son ex, méprisée par ses pairs – uniquement pour exister médiatiquement relève d’une pensée parfaitement trumpiste. La journaliste a peut-être raison quand elle affirme que le président américain a contaminé nos esprits, notre culture, nous imposant son prisme masculiniste bravache.
Ces temps-ci, Nuzzi « aide d’autres journalistes », discrètement. La vie est plus dure à supporter maintenant qu’elle n’a plus de processus créatif dans lequel s’oublier. Elle poste sur Instagram des photos en noir et blanc de paysages et des citations inspirantes, comme les gens dépressifs. Au cours de notre entretien, elle a laissé décliner la lumière de la fin d’après-midi, sans jamais allumer celles de son bungalow. On s’est dit au revoir dans la pénombre. Je ne sais toujours pas si c’est la lumière que cherche Olivia Nuzzi – ou la rédemption, ou l’amour ou la paix – mais, pour l’instant, elle a l’air à l’aise avec l’idée de vivre dans le noir.
Crédits photo : Florian Lidin via Unsplash / Emilio Madrid