Le juge sadique, l’IA toute-puissante et la horde trumpiste

Écrit par Guillaume Gendron
28 janvier 2026
portrait de Guillaume Gendron
photo Étienne Boulanger
Figure du mal et du savoir absolus, le juge Holden, personnage central d’un roman de Cormac McCarthy, fait écho au chaos de l’Amérique de Trump. Comme une synthèse entre l’amoralité omnisciente de l’intelligence artificielle et la cruauté chimiquement pure du président Maga. Une chronique de Guillaume Gendron, rédacteur en chef de Revue21.
3 minutes de lecture

Depuis maintenant plus d’un an, la planète, et, par ricochet, la pensée, est à nouveau sous le joug de la folie trumpiste. De brillants esprits dépensent une énergie phénoménale à tenter d’y donner forme, consistance et direction. Pour comprendre l’agitation permanente, les revirements brutaux, et les désirs jamais rassasiés d’expansion territoriale du président américain, on dépoussière de vieux concepts. Un jour, c’est la « destinée manifeste », ce « droit divin » qu’aurait l’Amérique à s’étendre depuis l’invention du far west. Le lendemain, c’est la doctrine Monroe, qui préempte la moitié du globe comme une chasse gardée : « C’est NOTRE hémisphère », proclame un tweet du département d’État. Donald Trump l’a rebaptisée « doctrine Donroe », sa version stéroïdée, sachant que le « Don », en anglais, c’est aussi le Parrain. D’aucuns, enfin, évoquent le Lebensraum, l’espace vital nazi, puisqu’il faudrait à Trump l’Arctique entier pour respirer à son aise (notons que ses nervis de l’ICE, la police de l’immigration aux airs de milice, ont ressorti les longs manteaux verts chers aux officiers allemands).

L’humiliation et la force

Ces concepts sont d’utiles béquilles historiques, certes. Mais dès 2018, durant le premier mandat – rétrospectivement quasi pondéré – du milliardaire Maga, le journaliste Adam Serwer avait réussi à concentrer l’essence du trumpisme, son insatiable goût pour l’humiliation et la force, dans une formule : « The cruelty is the point. » La cruauté, c’est ça le but. Puérile, gratuite, désinhibée. Résistant à la rationalité comme à l’analyse.

Cette cruauté chimiquement pure est la grande affaire d’un « modern classic » de la littérature états-unienne : Méridien de sang, de Cormac McCarthy. Publié en 1985, cet anti-western épique retrace les massacres, historiquement avérés, d’un gang de mercenaires désœuvrés au mitan du XIXe siècle, lors de la prise de la Californie au Mexique, ultime frontière de la « destinée manifeste ». Le texte a fait date, tant pour sa violence paroxystique que pour la puissance des aphorismes dont McCarthy avait le secret.

L’auteur y décrit une Amérique corrompue au berceau, les soudards à l’assaut du far west si ivres de sang qu’une fois victorieux et n’ayant plus rien à conquérir, ils ne peuvent qu’infliger ad nauseam les mêmes sévices sans but à tous ceux qu’ils croisent. Le cœur noir du roman est un des personnages de fiction les plus fascinants et terrifiants jamais créés : le juge Holden. Dans la horde sauvage de ces scalpeurs blancs, il fait office de guide spirituel, son ascendant mis au service d’un sadisme sans limites.

Obèse, rieur, la peau translucide, le juge mégalo ne dort jamais et pontifie sans cesse, voyant le reste de l’humanité comme ses sujets, sur qui il a droit de vie, de mort et de propriété. « Je suis le suzerain de tout ce que j’observe », lance-t-il, phrase devenue un mème ambigu accolé à la photo de Trump. Dans l’épilogue, Holden sort son violon, et transforme la foule d’un saloon en tourbillon à sa botte, tel Trump à Davos, vortex subjuguant l’attention mondiale par sa frénétique cacophonie.

La « puissance sans pare-chocs »

Ronan Hatfull, un professeur britannique, écrivait déjà en 2017 que la logorrhée du juge n’était pas sans rappeler l’incontinence verbale du locataire de la Maison Blanche. Quand Trump déclare : « Ma propre moralité, mon propre esprit, c’est la seule chose qui puisse m’arrêter », c’est comme s’il paraphrasait un soliloque du juge. Du pur McCarthy, bien qu’il soit impensable qu’il l’ait lu. Car à la différence de Trump – qui n’a jamais ouvert un livre de sa vie, selon son ghostwriter –, Holden est une figure surnaturellement brillante et cultivée. Le juge parle toutes les langues, connaît tous les penseurs et poètes, maîtrise tous les arts et toutes les sciences. Il est une figure à la fois du mal absolu et du savoir absolu.

Et c’est là qu’on peut trouver un dernier écho à notre sidération contemporaine. Le juge Holden n’est pas tant une silhouette trumpienne prémonitoire qu’une sorte d’intelligence artificielle résolument amorale : le Grok rêvé par Elon Musk. Toute la connaissance du monde mise à la portée des masses pour assouvir leurs plus bas instincts. Il symbolise le danger de la fameuse science sans conscience, la force sans éthique, ou, pour citer l’essayiste Nicolas Chemla, la « puissance sans pare-chocs ». Sur Reddit, on a d’ailleurs découvert que des internautes s’amusaient à créer, grâce à l’IA, des robots conversationnels basés sur de célèbres personnages de fiction. Dont le juge Holden. Évidemment.

D’un trait

Choses vues, choses lues, vécues ou ressenties : dans ces chroniques, Revue21 capture un fragment de l’époque dans ses bouleversements minuscules ou majuscules.

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