Epstein, le Mage du Kremlin et la rassurante figure du Raspoutine

Écrit par Guillaume Gendron
18 février 2026
portrait de Guillaume Gendron
photo Étienne Boulanger
Une chronique de Guillaume Gendron – où l’on raconte comment les débats autour du film d’Olivier Assayas et des révélations sur le pédocriminel américain éclairent le cynisme de l’époque. Et le danger de s’y complaire.

En ces temps à la noirceur gramscienne d’un vieux monde qui n’en finit plus de finir, un certain type de monstre est revenu sur le devant de la scène : le Raspoutine. L’éminence grise qui joue avec les puissants, et donc, par extension, avec les peuples, tel un marionnettiste diabolique tapi dans l’ombre.

Ce vieux cliché, incarné, selon les époques paranoïaques, souvent à juste titre d’ailleurs, par Machiavel, Richelieu ou Kissinger, semble, ces derniers jours, avoir empli l’espace médiatique et culturel, à la faveur de deux figures ultra-contemporaines. Il y a d’abord celle de Jeffrey Epstein, le courtier pédocriminel new-yorkais, l’homme au millier de victimes selon le département de la justice américain, dont la publication, le 30 janvier 2026, de trois millions de documents déclassifiés (mails, photos, relevés bancaires, etc.) a causé une onde de choc planétaire, dessinant un réseau tentaculaire de financiers, hommes d’État, scientifiques et rabatteurs. Et puis il y a Vladislav Sourkov, l’iconoclaste conseiller de Poutine dont le double de fiction, Vadim Baranov, est passé à la postérité comme « le Mage du Kremlin » (expression désormais consacrée) sous la plume du spin doctor florentin reconverti écrivain Giuliano da Empoli.

Censure et grand déballage

La fascination pour les deux hommes ne se dément pas. Le mystère Epstein, alimenté par l’administration Trump dans un mélange toxique de censure suspecte et de grand déballage, nourrit chaque jour de nouveaux scandales, pendant que les internautes peuvent désormais, grâce à des codeurs de génie, surfer librement dans sa boîte mail clonée à l’identique (le fameux Jmail) ou consulter son historique d’achats Amazon.

Quant à Sourkov, après avoir donné naissance à un best-seller, il est aujourd’hui à l’affiche d’un biopic signé Olivier Assayas où les stars hollywoodiennes Paul Dano, dans le rôle-titre, et Jude Law, dans celui du « Tsar », rejouent (en anglais dans le texte !) un quart de siècle de poutinisme. Si le film Le Mage du Kremlin, avec 600 000 entrées en France trois semaines après sa sortie, n’est pas le raz-de-marée critique et populaire que fut le livre, ce n’est pas rien, considérant qu’il s’agit là d’une austère compilation de palabres tactiques s’étalant sur 2 h 30.

Ce double et trouble engouement a donné matière à quantité d’exégèses. Le jus de crâne coulant à flots, tant pour analyser le rôle du Diable, métaphorique ou pas, dans la vie d’Epstein, que la nature « réticulaire » du pouvoir (comprendre, « en réseaux », pour parler comme Foucault). Comme si les récits construits autour d’Epstein et Sourkov, le premier dans un millefeuille infini d’enquêtes sérieuses et d’élucubrations douteuses sur Internet, le second sous forme romanesque, étaient les nouveaux codex du pouvoir. Le prisme par lequel attraper le monde qui s’effondre.

Entre géopolitique et occultisme

Dans le chaos contemporain, les technocrates ensevelis sous les décombres avec leurs derniers exemplaires de Fukuyama dans les bras, les Epstein et autres Sourkov donnent des clés de compréhension, les mutations de la planète ramenées à des secrets d’alcôve, quelques discussions autour d’un verre de vodka ou une liasse de mails salissants. Comme si le Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, avec ces élites accros aux orgies en capes de velours, n’était qu’un documentaire (certains esprits échauffés y voient, oui, une autre pièce du puzzle Epstein). Sachant que les barons de la tech, à l’instar de Peter Thiel, le fondateur de PayPal et Palantir, invoquent désormais l’Antéchrist et les « lumières sombres », brouillant les lignes entre géopolitique et occultisme. 

Ces lectures faustiennes, forcément, ont entraîné leur lot de critiques. Voire d’avertissements : sur les plateaux télé, tout un pan du commentariat s’inquiète de voir le grand public, pour ne pas dire le peuple, sombrer dans le complotisme, épouvantail sorti sans doute un peu trop vite aux premières heures de l’affaire d’Epstein, après sa mort en prison dans une étrange pendaison, matrice de toutes les théories.

Quant à la fascination pour Le Mage du Kremlin, encensé à sa sortie en librairie en avril 2022, peu après l’invasion de l’Ukraine dont le livre semblait donner le sous-texte, elle est désormais torpillée ici et là comme une propension à céder à la séduction du « poutinisme sur papier glacé ». En reprenant à son compte le narratif de l’ex-théâtreux Baranov-Sourkov – le confusionnisme ambiant n’est qu’une illusion créée par les trolls du Kremlin, les idéologies sont mortes, les peuples ne rêvent que de verticalité face à la décadence de l’Occident –, les thuriféraires de Da Empoli donneraient raison à Poutine et son conseiller, voyant de la stratégie fine là où il n’y aurait que brutalité aveugle. Comme s’ils tombaient une deuxième fois dans le panneau de la mise en scène de Sourkov.

Dangereuses élucubrations

En ces temps accélérés où l’actualité dopée aux algorithmes nous sidère un jour sur deux, la figure du Raspoutine apparaît finalement comme rassurante, nous ramenant en terrain connu, celui de la perversion des élites. Une explication dont le cynisme absolu dépolitise les enjeux : les convictions ne sont qu’une mascarade, le peuple est un pantin passif, Steve Bannon et Noam Chomsky peuvent s’asseoir, littéralement, à la même table. En somme, nous serions condamnés à l’impuissance.

L’autre versant de cette pente, c’est de tomber dans un dangereux essentialisme : d’un côté l’âme slave, dans sa déraison et sa grandeur, nous serait inaccessible. De l’autre, la judéité d’Epstein viendrait confirmer les pires biais antisémites, dont celui de la pieuvre affalée sur un globe terrestre (même le caricaturiste Plantu s’y est abîmé). Il faut dire que la prose de l’intéressé n’aide pas, lequel se gaussait à longueur de journée dans sa correspondance sur sa supposée supériorité génétique, sans qu’on sache toujours s’il s’agissait d’une plaisanterie ou pas.

C’est là, d’ailleurs, où Epstein et Sourkov se rejoignent le plus nettement. Les jeux de pouvoir, à leur stratosphérique niveau, ne seraient qu’une vaste blague. L’un des mots les plus récurrents dans les mails d’Epstein est « fun ». Baranov, l’alter ego de Sourkov, se décrit, lui, comme un « acrobate ». Qu’en conclure ? Qu’il faut prendre l’affaire Epstein et les élucubrations de Sourkov au sérieux. C’est la meilleure façon de résister à leurs poisons.

Partager cet article

De Gaza à Jérusalem, deux poèmes de reporter pour une guerre
Deux poèmes documentaires extraits des « Six Premiers jours d’octobre », écrit en Israël et en Palestine entre 2019 et 2024, par le reporter Louis Imbert.
portrait de Ramsès Kefi
À l’Église du bonjour
Du bénéfice – parfois politique – de saluer son prochain avec attention, selon l’écrivain Ramsès Kefi.
portrait de Guillaume Gendron
Le juge sadique, l’IA toute-puissante et la horde trumpiste
Une chronique de Guillaume Gendron – où l’on parle du juge Holden, personnage de Cormac McCarthy, de l’amoralité de l’IA et de la cruauté de Donald Trump.
Christian SAlmon
« Carnavalesque », la géopolitique du pitre
Christian Salmon décrypte l’adjectif choisi par l’ex-dirigeant russe Medvedev pour commenter l’enlèvement de Maduro.
portrait de Sophie Bouillon
L’acier, le Grand-Duché et les monstres de Gramsci
Une chronique de Sophie Bouillon, où l’on parle de sidérurgie, de syndicalisme et de frontières.
portrait de Ramsès Kefi
Marseille, des tubes aux tueurs
Une chronique de Ramsès Kefi sur l’assassinat du frère d’Amine Kessaci, le narcotrafic et les entêtants refrains des rappeurs hardcore.
portrait de Sophie Bouillon
« On sait que ça va pas être possible »
Une chronique de Sophie Bouillon – où l’on parle du Nigeria, d’optimisme, et d’une jeunesse française qui doute.
portrait de Julie Neveux
« Travailler comme des chevaux de trait » : au Japon, une injonction bourrine
Une chronique de Julie Neveux – où l’on parle d’une Dame de fer, de violence verbale et d’épuisement.
portrait de Ramsès Kefi
La minute papillon des ministres de Macron
Une chronique de Ramsès Kefi – où l’on parle de l’Olympique de Marseille, d’une affaire de sextape à Saint-Étienne et de cookies au chocolat blanc.
Explorer le thème
États-Unis
portrait de Zeinab Badawi
Août 2026
Zeinab Badawi : « Il n’existe toujours pas de récit historique africain cohérent et partagé »
Avec « Une histoire africaine de l’Afrique », la journaliste propose un « regard autochtone » sur un continent d’abord raconté par ses colonisateurs.
Entretien  |  Août 2026 | Géographies
caricature de redneck avec une casquette “Make Strauss Great Again”
Juillet 2026
Leo Strauss, philosophe Maga malgré lui
L’intellectuel allemand, qui avait fui le nazisme, est au cœur d’une bouillante dispute entre trumpistes californiens et républicains modérés.
À la source  |  Juillet 2026 | Controverses
Juillet 2026
La bannière enflammée ou le testament de Tocqueville
Entre autodafé du drapeau étoilé et lecture du Français qui vantait la démocratie en Amérique, méditation sur un pays qui fête ses 250 ans ce 4 juillet.
Témoignage  |  Juillet 2026 | Géographies
Une cravate, un sauna, des glaçons...
Juillet 2026
Glace, sauna et KPI, le dernier cocktail des grands patrons
La « contrast therapy », nouvelle « routine bien-être » des grands patrons, alterne le très chaud et le très froid. Infiltration en maillot de bain.
À la source  |  Juillet 2026 | Pouvoirs
Une boule à neige avec des personnages, les drapeaux palestinien et israélien dans des gravats
Juin 2026
En direct de la énième conférence Israël-Palestine : la paix n’aura pas lieu
Plus de trente ans après les accords d’Oslo, la romancière Marie Semelin plonge dans le dernier sommet du genre à Paris. Un jour sans fin.
Reportage  |  Juin 2026 | Géographies
Une femme de grande taille devant des publicités pour maigrir
Juin 2026
À l’ère Trump et Ozempic, le blues XXL des stars grande taille
Elles avaient conquis les podiums. Aujourd’hui, leur corps est vu comme une déviance woke. Ces mannequins vont-elles succomber aux coupe-faim miracles ?
Enquête  |  Juin 2026 | Controverses
le combattant de MMA Ciryl Gane tenant un drapeau français
Juin 2026
Déjeuner prémonitoire avec Ciryl Gane, gladiateur français à la Maison Blanche
Souvenirs d’une discussion avec le champion, qui s’apprête à combattre en mondovision pour les 80 ans de Trump. Au menu : MMA, Maga et poisson braisé.
Sur la route  |  Juin 2026 | Arcanes
un homme avec un cigare pose devant un yacht
Mai 2026
Gatsby le Magnifique est un influenceur nommé Randolph
Kobie Randolph peaufine sa légende à Cannes sous l’illustre alias de « Gatsby ». Nous l’avons rencontré pour tenter d’en percer le mystère.
Portrait  |  Mai 2026 | Arcanes
policiers trinquant autour d’un pianiste
Mai 2026
Opération Trident : 367 kilos de coke envolés et un Américain au piano
Deuxième partie de notre immersion dans le plus gros fiasco policier français de ces dernières années. Où l’on découvre comment survient l’impensable.
Enquête  |  Mai 2026 | Inframonde
un agent antistup de la DEA devant la tour Eiffel
Mai 2026
De la Floride à Marseille, les tribulations d’un très spécial agent américain anti-stups
Première partie de notre immersion dans le plus gros fiasco policier français de ces dernières années : l’opération Trident.
Enquête  |  Mai 2026 | Arcanes