On est en 1995. Jacques Chirac, enfin président, se fait envoyer des cassettes VHS de sumo à l’Élysée. Son plaisir coupable, avec les bières Corona. À l’automne, pour fêter sa fraîche élection, il s’offre un beau cadeau : un tournoi des divins colosses à chignon en plein Paris, alors que les géants lutteurs, d’ordinaire, sortent à peine de leurs « écuries », tels des pur-sang jalousement bichonnés à l’abri du monde. Dans les travées du palais omnisports de Paris-Bercy transformé en sanctuaire shintoïste, David Rothschild est transi. Pour le jeune aspirant tourneur (il vient alors de signer un joli coup en bossant sur le concert des Rolling Stones à l’hippodrome de Longchamp), le choc esthétique est total. Le contraste entre ce rituel guerrier millénaire et la ferveur du public digne d’un match de foot met le vingtenaire KO, « totalement ébloui ».
2025 : le président japonophile, « Shiraku-san » au pays du Soleil-Levant, n’est plus. Les sumos font des risettes kawaii pour les caméras, s’adonnent à des concours de tacles avec des footballeurs américains sur TikTok, arborent des sponsors sur leur tablier. Les temps changent pour tout le monde, demi-dieux compris. Reste qu’ils n’ont pas remis les pieds dans l’Hexagone depuis trente ans. Mais David Rothschild, devenu entre-temps, à 54 ans, le « Monsieur stade » de l’événementiel en France, prépare leur retour pour l’été prochain, les 13 et 14 juin 2026, après une décennie de tractations.
La Couronne et l’Empereur
Budgétée 4 millions d’euros et nécessitant le déplacement de près de 200 personnes depuis le Japon, dont 62 rikishi (on ne dit pas « sumotori » ni « sumo » pour parler des meilleurs combattants), il ne s’agit pas là d’une compétition sportive lambda, mais d’un « événement diplomatique et économique », souligne l’intéressé, mèches grisonnantes jetées en arrière et gabarit de cycliste. À vue d’œil, il doit peser un petit tiers de l’actuel yokozuna (le grand champion) Ōnosato Daiki. Lequel devra plier son double quintal dans un avion long-courrier pour venir saluer les foules parisiennes…
Quand on le rencontre dans un café parisien cet hiver, entre deux rendez-vous et deux attachés de presse (l’affaire est sérieuse, la com’ au cordeau), Rothschild est un peu maussade. La Perfide Albion vient de lui couper l’herbe sous le pied. Depuis des mois, il avait annoncé que le premier tournoi de sumo hors du Japon en trois décennies se tiendrait à Paris. Las, il a dû se résigner à voir une quarantaine de rikishi combattre sous le dôme du Royal Albert Hall, à Londres, mi-octobre 2025. « On devait être les premiers, mais la Couronne [britannique] a contacté l’Empereur [du Japon] directement pour caler un truc juste avant nous… » grimace-t-il. Difficile de rivaliser avec les Windsor. Rothschild se rassure : « Ils ont fait un truc très européanisé. Nous, on va faire les choses à la japonaise. »
Le process, c’est dix ans de silence, deux ans d’approche, puis deux minutes d’entretien avec les boss. Mais une fois qu’ils t’ont adopté…
David Rothschild, promoteur du tournoi parisien de sumo
Le promoteur niçois – qui, ado, pratiquait le judo et suivait une option japonais au lycée – ne dit pas ça à la légère. Se frotter à la Nihon Sumō Kyōkai (NSK), l’association japonaise de sumo au fonctionnement notoirement opaque et vertical même au regard des rigides standards nippons, ne laisse pas tout à fait indemne. « Les grands patrons de la NSK sont d’anciens rikishi, très tradis, très durs à atteindre, explique-t-il. Il faut passer par un nombre considérable de gens avant d’avoir une audience avec eux. En gros, le process, c’est dix ans de silence, deux ans d’approche, puis deux minutes d’entretien avec les boss. Mais une fois qu’ils t’ont adopté, c’est comme entrer dans une confrérie, c’est indescriptible… »
Le quinqua a les yeux qui brillent en évoquant les « improbables rendez-vous » tokyoïtes qu’il s’est coltinés au fil des ans, dans les loges VIP ou les karaokés encravatés. Avec, à chaque fois, tradition oblige – on ne se présente jamais à un rendez-vous au Japon sans cadeau – une petite douceur sous le bras, de macarons en calissons d’Aix.
Beyoncé, MMA et K-pop
Si sa patience a été récompensée, c’est qu’il est l’homme tombé au bon endroit, au bon moment, avec le bon CV. À côté des concerts XXL de Metallica, Beyoncé ou U2 et des spectacles familiaux pour Disney, ce fils de psy, titulaire d’un master de philo à la Sorbonne, a vite identifié deux niches à fort potentiel : la bagarre d’un côté, l’engouement pour l’Asie de l’autre. Il fait venir à Paris la WWE, mastodonte du catch américain, cofonde Hexagone MMA, l’une des premières organisations françaises d’arts martiaux mixtes, tout en gérant les passages des stars coréennes de la K-pop en France, à l’instar du phénomène Blackpink…
« Un jour, j’ai réalisé que le sumo, c’était la convergence des deux, raconte-t-il. Quelque part, c’est comme si ce que j’ai vu dans ce tournoi de sumo de 1995 avait tracé, inconsciemment, toute ma trajectoire, le projet d’une vie… » Alors, un soir, il écrit à la NSK, propose d’organiser une compétition à Paris, comme à l’époque. Pas de réponse. Jusqu’à un beau jour, dix ans plus tard. « Un message sur LinkedIn. Ça disait, en somme, “toujours intéressé” ? »
Une discipline longtemps insulaire
Aussi grands soient les talents de persuasion et de persévérance du promoteur français, la NSK ne s’est pas réveillée que pour ses beaux yeux. Ces dernières années, l’organisation, qui a fêté en 2025 son centenaire sous sa forme moderne (tout est relatif), a montré des velléités d’ouverture et d’internationalisation. Longtemps insulaire, voire explicitement xénophobe, la discipline a su s’ouvrir aux sumos internationaux, notamment mongols – une évolution en partie liée à une crise des vocations au Japon, face à ce sport si dur et monacal.
Cette saison, c’est un Ukrainien de 21 ans à la technique hétérodoxe qui a fait sensation : Danylo Yavhusishyn, rebaptisé Aonishiki. « La NSK veut s’exporter, mais ce n’est pas pour compenser un recul à domicile, la popularité du sumo y reste très forte, précise David Rothschild. J’imagine que ça vient de l’intérieur : les rikishi, aujourd’hui, ils sont sur Instagram, ils vont à la fac, ils veulent voir le monde. »
Litanie de scandales
Il faut mesurer la révolution : il y a quinze ans, l’image du sumo était en miettes, ternie par une litanie de scandales. Il y a d’abord eu, en 2007, la mort d’un apprenti lutteur de 17 ans, tabassé à la batte de baseball par son maître et ses coreligionnaires, qui servira de révélateur à la violence des mal nommées « brimades » rituelles alors répandues dans le huis clos des écuries. Suivront plusieurs disqualifications pour dopage liées à une consommation de cannabis visiblement populaire dans le milieu. Puis, plus grave, en 2010, plusieurs cas d’agressions sexuelles et, surtout, une tentaculaire affaire de matchs truqués liés aux cercles de jeux des yakuzas, qui provoquera l’exclusion d’une vingtaine de rikishi.
« Depuis, ils ont beaucoup épuré », insiste Rothschild. Même si le légendaire Tochinowaka Kiyotaka, alias « Kasugano », l’actuel numéro 2 de l’organisation, chargé de sa communication, a lui aussi son passif : en 2011, il avait dû s’excuser profusément pour avoir rossé à coups de club de golf des combattants de son écurie. Leur tort ? Avoir osé apparaître en public habillés à l’occidentale.
Comme pour mieux briser cette image, David Rothschild dépeint les sumos d’aujourd’hui comme de grands enfants dont les yeux viendraient de s’ouvrir sur le monde. Prenez Ura Kazuki, « celui que les femmes adorent » pour ses tenues rose layette qui, à Londres, courait derrière les écureuils devant son hôtel… « C’est vraiment de gros bébés, continue-t-il. Lors d’un voyage préparatoire à Paris [en février 2025], ils voulaient tout essayer, à commencer par les Vélib’… » Quant au redoutable Kasugano, il est désormais, selon Rothschild, un amateur chaleureux des grandes brasseries parisiennes.
Ils ne sont pas gras, ils sont juste énormes. Ils avalent quatre ou cinq onigiris avant d’aller au lit.
David Rothschild, promoteur du tournoi parisien de sumo
Cette visite exploratoire de la capitale, avec les pontes de la NSK et quelques stars de la discipline pour amorcer la promo, était surtout l’occasion de mesurer le défi logistique, à la hauteur du perfectionnisme nippon. « Ils voulaient tout vérifier, tout tester : les hôtels, les bus, la nourriture aussi… » Enjeu de taille, effectivement, si l’on considère que Teddy Riner, s’il optait pour le sumo, y serait considéré comme un poids léger. La presse anglaise a ainsi rapporté que, pour l’événement de cinq jours au Royal Albert Hall, 700 kilos de riz et 750 packs de nouilles instantanées avaient dû être acheminés. « Ils ne sont pas gras, ils sont juste énormes, corrige par avance Rothschild. Et vu les efforts qu’ils fournissent, ils doivent manger constamment. Jusqu’au coucher : ils avalent quatre ou cinq onigiris [boulettes de riz farcies] avant d’aller au lit. »
Quant au transport aérien de cette armada, il sera confié à Japan Airlines, seule compagnie experte en la matière. « C’est les seuls à avoir des masques à oxygène assez gros, adaptés à leurs joues. Il y a aussi une question de répartition du poids à prendre en compte. Par le passé, certains avions ont dû annuler leur décollage à cause de déséquilibres causés par une mauvaise organisation. » Pour le reste, tout est histoire, évidemment, de hiérarchie : les champions en business, les autres en classe éco.
Strictement interdit aux femmes
Comme en 1995, le tournoi se tiendra dans le palais omnisports de Paris-Bercy, désormais renommé « Accor Arena », devant 30 000 spectateurs – la moitié des billets ont déjà été vendus. Le dohyō, ce « ring » sacré en paille de riz recouverte de sable, où se déroulent les combats, sera méticuleusement reconstitué par les yobidashi, les experts en la matière. « On n’a pas le droit d’y toucher, insiste Rothschild. On les a juste aidés à sourcer un coin en région parisienne où la terre a la bonne consistance. On amène les brouettes, eux s’occupent du reste. »
C’est d’ailleurs par le dohyō que pourrait venir le scandale. David Rothschild s’attend à ce que les plus hauts dignitaires japonais en France soient présents – « on ne va pas se mentir, c’est une énorme opération de soft power pour eux » –, mais aussi leurs homologues hexagonaux, à commencer par le ou la future maire de Paris. Il est d’ailleurs commun au Japon que l’édile local, un ministre ou un chef d’État de passage remette la coupe au vainqueur du tournoi – Donald Trump a pu avoir cet honneur, en 2019. Mais à la seule condition d’être un homme. Car le dohyō, censé figurer la séparation entre le pur et l’impur, est encore strictement interdit aux femmes dans la tradition shinto.
Ainsi, fin novembre 2025, la très officiellement nommée « coupe du Premier ministre », décernée à l’Ukrainien Aonishiki pour sa victoire au palais des congrès de Fukuoka, n’a pas été remise par la nouvelle titulaire du poste, Sanae Takaichi, mais par un de ses conseillers. La conservatrice fraîchement élue a refusé d’en faire une histoire, mais le désastreux symbole n’est pas passé inaperçu au Japon. Et si Paris venait à continuer d’être dirigé par une femme – les probabilités sont hautes –, voilà qui promet un dilemme épineux pour David Rothschild. À ce sujet, l’intéressé se fait soudainement plus anglais que japonais : no comment.