Dessine-toi un bateau, Coco

Écrit par Stéfan L’Hermitte Illustré par James Albon
Dessine-toi un bateau, Coco
Sous la houlette du navigateur Roland Jourdain, un jeune ingénieur a largué les amarres. Pour réinventer le monde, Coco se fait cobaye d’une humanité sans besoins.
Paru en juin 2016
Article à retrouver dans cette revue

Un bateau immobile, un bateau ivre et un bateau perdu qui reviennent d’ailleurs ou n’iront nulle part. Dans le port de Concarneau aussi se fredonne la chanson des marins qui naissent, des marins qui meurent. Le clapot est gris, les remparts séculaires, les trois bateaux ­finiront peut-être chantés en strophes ou figés en carte postale.

Le bateau immobile, blanc, arrondi, lové rue des Senneurs, est une ancienne usine aux hublots ­assombris par des voiles usées, parcourue de couloirs tarabiscotés, de coursives, de bastingages. Il ne prendra jamais la mer puisqu’il est construit de béton.

Un mardi de gris dehors, on est venu y causer avec son capitaine, un surnommé Bilou qui souvent se gratte la tête car il cogite, car il aimerait bien rendre à sa progéniture un monde en meilleur état que celui trouvé en entrant dans sa vie. Bilou s’appelle Roland Jourdain et tout le monde l’aime. On dira, même si c’est dur à prononcer, qu’il est artiste altruiste.

Il n’était pas si compliqué, l’ancêtre Tabarly. Suffisait de contribuer en boîtes de sardines et de camembert, de se taire, et de gagner.

Bilou le globe-flotteur a couru le monde pas loin d’un tiers de siècle et percuté une baleine cabossée un 9 janvier 2009, ce qui lui a peut-être fait perdre la course la plus convoitée, le Vendée Globe, une circumnavigation de trois mois en solitaire et sans escales. Il s’est excusé : « Je ne pouvais pas lui en vouloir. Elle était chez elle, je venais l’emmerder sur son territoire… »

Bilou a surtout la gêne d’avoir chevauché des destriers tout carbone et kevlar à plusieurs millions, d’avoir mis du temps à sculpter sa conscience : « J’adorais caréner les bateaux avec n’importe quel produit, renifler les bonnes odeurs de peinture, voir les écailles de couleurs tomber dans l’eau avec de beaux reflets. Je ne me posais pas de questions, je voulais juste naviguer. Je prenais Moitessier pour le dernier des cons : un mec qui abandonne une course alors qu’il est en tête pour aller vivre pieds nus au soleil, mais quel couillon ! J’étais plutôt Tabarly. »

Il avait 20 ans, Tabarly l’embarqua. Il n’était pas si compliqué, l’ancêtre. Suffisait de contribuer en boîtes de sardines et de camembert, de se taire, et de gagner. « Depuis, je me suis bien éclairé », scintille Monsieur Jourdain.

Des bouilles de bienheureux

Bilou a une « bonne copine », la mer, et une muse brune, Sophie Vercelletto, une juriste mais ça ne se voit pas. Ils s’aiment tellement qu’ils ont trouvé un nom, Kairos, le dieu grec de l’opportunité, pour monter une société et bosser ensemble. Une ­plaquette colorée explique que Kairos « ­développe et soutient des projets qui utilisent la science, l’innovation et la sensibilisation pour répondre aux enjeux environnementaux ».

Dans les coursives de leur bateau immobile se croisent un inventeur échevelé de poulies en lin, une thérapeute manuelle, un chien blanc, un ­photographe de mer, une planche en jute, un chien noir, un revenant du pôle Nord, un partant pour le tour du monde… « C’est comme des atomes dans tous les sens », s’émerveille Bilou. Il a ­parfois ­l’impression d’avoir impulsé un être vivant qu’il ne contrôle plus. Ça lui donne une bouille de ­bienheureux.

Sur ce bateau immobile, ça ne tangue pas, ça ne roule pas, mais ça bouge. Ce mardi gris dehors, une terre en baudruche – un globe en plastique bleu, sans pied, assez dégonflé – a rebondi jusqu’au bout de la coursive principale et ouvert un bureau où s’agglutinait un échantillon de jeunesse. Une demi-douzaine de filles et garçons autour d’un aquarium incongru. Et, penché dessus, un poulbot vibrionnant à la bouille barrée d’une sourire extra size qui, aussitôt, sans faire connaissance, a entamé : « Tu as faim ? »
Son annulaire déjà piochait dans la bouillie blanche qui tapissait l’aquarium :
« C’est des vers de farine.
— Faim oui, mais…
— Ça n’a pas de goût, ça croque sous la dent. Autant s’y habituer car va falloir revoir nos modes d’alimentation, la terre ne pourra pas tous nous nourrir. »
Aux murs s’affichaient une carte du monde, un plan de catamaran et des Post-it pastel. Sur le fatras de la table traînait un recueil d’Éluard, mais ça aurait pu être Rimbaud.
« Vous préparez quoi, là ?
— La Nasa du low-tech.
— La quoi ?
— Il faut promouvoir des solutions de base, utiles, faciles, durables et pas chères et les mettre à la disposition de tous.
— Donc vous voulez réinventer le monde ?
— Ben oui, on s’en occupe. »

On a refermé la porte et demandé de la lumière à Bilou. « Ah tu as vu Coco ! Lui il m’éclate, il est à la fois hyper sur terre et hyper décroché. Il crée sa planète. » Coco a la tignasse bouclée du môme qui oublie le coiffeur, un visage juvénile qui ne se souvient pas d’avoir déjà vécu trente-trois ans. Une sorte de Petit Prince. Il a aussi un prénom, ­Corentin, et un nom avec un truc devant, de ­Chatelperron.

Acteurs de leurs existences

Coco a dégoté un catamaran, pas très joli, envasé au bord d’une rivière bretonne, la Vilaine. Il s’est fait capitaine. Pour sa troisième expédition, il part à la recherche des inventeurs pas encore reconnus qui ont des remèdes pour demain. Il emmène Élaine et Pierre-Alain, plus des poules et des plantes pour se nourrir car ce serait chouette de se rapprocher de l’autonomie.

Leur bateau ivre est un bateau de poètes parce que ce sont les poètes qui secouent le monde avec leurs illusions qui peuvent devenir des solutions. Ils zigzagueront trois ans « dans le clapotement furieux des marées » du Cap-Vert au Brésil, du Brésil au Cap, de Madagascar à un plus loin. Jusqu’à ­toujours soif de découvertes, de gens, d’idées. Corentin rêve « d’un cerveau mondial », d’une connaissance ­partagée, libre et gratuite. Il l’a ­claironné à la ­conférence des jeunes, en ­prélude de la COP21.

Soyons franc. On était parti sans goûter aux vers de farine, indécis, tourneboulé, dérangé. On avait croisé qui ? Des hurluberlus ? Des utopistes ? Des naïfs ? Des précurseurs ? Des farceurs ? On est alors passé devant le bateau perdu, quai du Moros. Un squelette de bois trop long pour entrer sous un hangar : 402 tonnes, 42,35 mètres et quarante-cinq ans de voyages. Douze ans déjà que la Calypso pourrit à Concarneau aux chantiers Piriou. Cousteau a mis les dauphins dans la télé, Coco est un peu un enfant de Cousteau.

Il est bien présomptueux d’esquisser l’histoire de quelqu’un après l’avoir aperçu deux minutes derrière un aquarium, mais l’image de Corentin s’était imprimée : chemisette à sages carreaux, pull siglé, pantalon qui a été côtelé et beige, et pieds sans chaussettes enfoncés dans des tongs. C’était assez pour s’imaginer en reprenant son patronyme, en apprenant que son père est notaire de village, en notant que la famille a un chapelet d’enfants et que maman l’habille encore, que la rébellion gangrenait le gosse en s’immisçant par le bas.

Les vraies poules cheminent sur la terrasse : « Ça fait de la fiente pour le potager et puis Corentin leur donnait le nom de ses profs. »

Un jour de grève de paysans et de pneus enflammés, on s’est enfoncé dans l’intérieur breton vers les maisons éparses de Muzillac, dans le pays vannetais, pour frapper à une double porte dans le cul-de-sac d’un chemin de bocage. ­L’endroit se nomme Kerambart. Les ­Chatelperron vivent derrière les pierres et les hortensias. Madame s’appelle ­Bernadette et monsieur Hubert, mais là s’arrêtent les apparences. Les Chatelperron sont modernes. Une fausse poule en bois somnole au-dessus de la cheminée, les vraies cheminent sur la terrasse : « Ça fait de la fiente pour le potager et puis c’est rigolo, Corentin avait l’habitude de leur donner le nom de ses profs. »

Le tutoiement s’installe vite au coin du feu, puis devant un reste de bœuf bio en sauce. Bernadette et Hubert rêvaient d’élever des chèvres en ­montagne. Hubert s’est installé notaire de campagne au plus proche des gens, Bernadette a été conseillère conjugale. Ils se disent « à l’écoute », font dans les abris de nuit, l’alphabétisation ou l’accueil de réfugiés : les Bosniaques hier, les Syriens aujourd’hui. Les quatre enfants sont encadrés sur un pan de mur et laissés libres dans la vie qui bouge. « Je veux qu’ils soient heureux et acteurs de leur propre existence », résume Bernadette.

Corentin s’était choisi la chambre sous les toits. Il adorait mettre un chapeau trop grand « et partir à l’aventure », fabriquer des cabanes et des radeaux, randonner, bricoler, inventer. Et puis, quand le ciel exagérait vraiment, mater le débrouillard Mc­Gyver à la télé ou prendre le large avec Monfreid. Hubert : « Il est assez fasciné par la phrase de Saint-Ex qui dit qu’un enfant qui ne se réalise pas est un Mozart qu’on assassine. » ­Bernadette : « Il m’a fait comprendre qu’on n’a pas assez d’audace dans la vie. »

Manger pour un euro par jour

Corentin a d’abord fait sagement ses gammes. Il a intégré l’Institut catholique d’arts et métiers à Carquefou, près de Nantes. Il serait ingénieur. L’établissement est tenu par des jésuites. Au milieu du cursus, les jeunes qui s’imaginent déjà établis reçoivent un coup de pied dans les fesses et sont priés d’aller prendre l’air quelques mois. Ça s’appelle « l’experiment ». Il a opté pour ­Auroville, l’utopie indienne, et s’est retrouvé perché sur une éolienne, tête et corps en l’air, à réfléchir sur la meilleure façon d’améliorer la machine à vent. Bernadette : « Il a un côté idéaliste. » Hubert : « Et visionnaire. » Bernadette : « L’argent en soi ne l’intéresse pas. Manger pour un euro par jour l’a longtemps amusé, il se crée peu de besoins. »

Bernadette est passée au bateau ivre. Elle a acheté de beaux draps pour les couchettes. « Je ne les ai plus revus, je n’ose pas demander à quoi ils ont servi. » Elle contribue discrètement et ­modestement : « Plus ce serait avoir du pouvoir sur lui. »

Un temps Corentin a pioché dans les bennes de l’Ikea de Nantes parce que c’est dommage de jeter. Il pourrait être perché dans un arbre, ­quarante kilomètres à l’est, à Notre-Dame-des-Landes, antiaéroport, anti presque tout, zadiste et RMIste. « Ah c’est pas du tout le genre », coupe Bernadette. Corentin a été façonné bâtisseur : « Il est positif. »

Corentin s’est rapproché d’un investisseur qui envisageait un projet écolo sur une île de la Seine. « Ça a trop traîné. »

Voilà dix ans, frais émoulu des Arts et Métiers à 23 ans, Corentin a été transpercé par une belle idée : « J’imaginais monter une boîte d’écotourisme. Les citadins ont perdu l’empathie avec la nature, ils sont déconnectés. Je voulais leur proposer des vacances dans des beaux endroits, soit à demi enterrés, soit perchés dans des arbres, pour qu’ils retrouvent leur animalité. On visait un terrain dans le Vercors, les lourdeurs administratives nous ont freinés. Et puis, sous la pression familiale, mon pote a renoncé. »

Quelques mois plus tard, il s’est rapproché d’un investisseur qui envisageait un projet écolo lové sur une île dans une boucle de la Seine. « Ça a trop traîné. » Alors, Coco a pris le Paris-Istanbul-Dacca, puis un bus, puis un bateau, puis un bus, puis un tricycle à gaz, puis ses jambes pour répondre à l’appel d’Yves Marre, un étonnant bonhomme à barbe blanche et chapeau de feutre.

Navigateur solidaire, ancien steward d’Air France, Yves Marre a débarqué en péniche fluviale au Bangladesh en 1994. Trois mois de mer depuis Dunkerque. Il avait décidé que sa Freyssinet de 38,50 mètres deviendrait un hôpital flottant. Yves Marre professe ceci : « Le futile et le routinier ne doivent pas dominer une vie. » Il n’en fait jamais assez. Il avait regardé le Bangladesh fonctionner, vu passer des pêcheurs démunis et entrevu que leur construire des bateaux serait bien utile.

C’est sur ce terrain que Corentin l’ingénieur était attendu. Dans ses bagages, un ordinateur, une plaque électrique, une ampoule, une moustiquaire et un matelas qu’il pose sur un voilier en bois.

« Passe-partout et spartiate »

Dans les bras du Gange pullule un drôle de bambou effilé surmonté d’un plumeau ébouriffé : le Corchorus capsularis, le jute. C’est l’or jaune, l’arbre à devise du pays. Mais c’est perturbant, la mécanique des échanges : après avoir construit de solides bateaux en jute, les pêcheurs avaient succombé au plastique cher et polluant. Il fallait réhabiliter la filière, prouver par l’exemple.

Trois mois de Bangladesh à apprendre le jute, et Corentin sur sa lune fait un rêve : dessine-toi toi-même un bateau. Puisqu’il lui faut entreprendre le chemin retour, autant voguer, se grandir, démontrer que le jute tient l’eau. Ce serait comme un navire ambassadeur.

Quand il hésite, Coco convoque deux interlocuteurs qui lui ressemblent : « Moi quand je serai grand-père », un grand-père banzaï et un grand-père plan-plan. « Je les fais argumenter entre eux et je vois lequel regrette le moins le chemin qu’il a pris. » Le grand-père aventureux, le plus fort, lui dit oui. Son crayon est libéré. Il esquisse une barque de pêche traditionnelle, en forme de banane, la délimite à neuf mètres sur deux, et lui offre un nom, Tara Tari, qui veut à peu près dire en bengali « passe-partout et spartiate ».

Comme Van Pet est une autorité de la mer, le papa de Corentin lui fait demander si le voyage du fiston est une escapade raisonnable.

Coco dessine sa vie, c’est facile. Construire en trois mois l’est à peine moins. Pour le gros œuvre, il expérimente un mélange de jute et de fibre de verre. Sur le grand chantier de démolition de ­cargos de Chittagong, il récupère des bouts de canalisations pour le mât et des tringles à rideaux promues barres de flèche pour le gréement.

Un barbu balèze, Marc Van Peteghem, dit Van Pet, passe par là. Dans la vie où on amasse de l’argent, Van Pet est architecte de bateaux qui filent plus vite que le vent, comme le catamaran à foils de la Coupe de l’America. Dans la vie où on donne aux autres, il est pote d’Yves Marre et de ses projets.

Van Pet multiplie les enfants – il vient d’en arriver à cinq – et veut préparer leur terrain : « Le monde va mal mais c’est pas la machine qu’il faut changer, c’est le logiciel. Mettre le profit en premier, c’est aller dans le mur. Il faut inventer le monde de demain et c’est en partageant qu’on le fera. On peut faire beaucoup avec peu. Corentin a pigé tout ça. »

Comme Van Pet est une autorité de la mer, le papa de Corentin lui fait demander si le voyage du fiston est une escapade raisonnable. Tout bas, Van Pet songe que non. Tout haut, il assène que oui bien sûr. « Dire non aurait été nier tout ce en quoi je crois. Corentin a un côté innocent. Mais il fonctionne bien, il est armé. Je lui ai juste demandé de toujours s’attacher. » 

« Ce bateau incongru avec ses voiles presque rouges… »

Coco s’embarque pour six mois d’eaux salées avec un sac de riz et douze noix de coco. Il n’a jamais navigué « sauf si aller jusqu’à Groix ça compte ». Il promet de caboter, de suivre les côtes. Oui papa, oui maman.

Son père l’équipe d’un téléphone et d’une carte prépayée pour qu’il donne des nouvelles. Quand il appelle la première fois, le moussaillon balance trois mots style « tout-va-bien » et quatre chiffres pour définir sa position. Hubert et Bernadette convertissent les chiffres en petite croix sur une carte. Mais c’est que… le petit Corentin, voiles orangées dans l’océan Indien, est entouré d’eau ! « Densité un habitant au kilomètre carré. C’est moi », note-t-il dans son journal, écrit parfois à l’encre de seiche.

Les voyages, ça écarquille les yeux, la tête, le cœur : « Je me baigne juste pour éprouver le sentiment d’apesanteur. » Il avance à cinq nœuds, parfois pas où il veut, parfois il recule. Il parle aux sternes, il perd ses lunettes qui voient loin, égare son parapluie qui protège du soleil. Ça tape. « J’ai le sentiment d’avoir une racine commune avec le monde sauvage, mais l’impression d’en être très loin. »

La Ciotat-Paris, c’est pas si loin. Chaque décembre, des bateaux juchés sur des roues montent à Paris pour s’échouer au salon nautique.

Mer d’Arabie, mer Rouge, canal de Suez, mer Méditerranée. Le hasard des vents l’amène sous les falaises de Mykonos, bord à bord avec un hors-bord orné de naïades. Un bodybuildé chaîné d’or l’interroge : « Vous venez d’où avec ce bateau ?
— Du Bangladesh.
— Ben… bienvenue… Moi c’est Daniel, mais on m’appelle Zeus. »
Corentin s’empresse de tirer ses derniers bords jusqu’à La Ciotat. Il pleut, enfin. « Je ne me sentais pas arrivé, c’est comme si l’aventure commençait tout juste. » C’était il y a six ans, à peine.

La Ciotat-Paris, c’est pas si loin. Chaque décembre, des bateaux juchés sur des roues montent à Paris pour s’échouer au salon nautique. Tara Tari suit la procession et se déniche une petite place. Bilou, qui a le naturel curieux, vient faire ­causette : « Il m’a tout de suite plu, le gamin. » Corentin ne sait pas qui est Bilou, mais il n’est pas du genre à s’offusquer. Les salons, ça ouvre des ­passerelles.

Au Crouesty, une foire plus modeste, une dame aux cheveux épais, Véronique Lerebours, la dernière compagne de Bernard Moitessier, lui serre la main. « Ce salon, c’était surtout des bateaux en plastique blanc pas très jolis, et tout d’un coup, au milieu de tout ça, pissant la rouille, apparaît ce bateau incongru avec ses voiles presque rouges… » Elle aborde « le gamin » : « Immédiatement, je lui ai dit qu’il me faisait penser à Bernard qui, au même âge et à peu près dans les mêmes conditions, était parti d’Indochine avec un bateau en bois, un enthousiasme et un optimisme fous. »

Un monde où il n’y a pas que des solutions

Bernard a écrit Vagabond des mers du Sud. Corentin, qui s’est baptisé « nomade des mers », a corné les pages de la bible navale écrite par le « vagabond ». Bernard Moitessier roupille au cimetière du Bono, en bordure du golfe du Morbihan. À la fois visionnaire et naïf, il ressemblait à un personnage qui se serait invité dans une toile du douanier ­Rousseau. Moitessier entendait nourrir les pauvres. Il militait pour la plantation d’arbres fruitiers le long des routes de France, et avait offert un chèque de 15 000 francs à la première commune française qui oserait. Ce fut Lachelle, dans l’Oise. Les pommiers y fleurissent toujours. « Bernard ­lançait des idées, ça le faisait ou pas et il passait à autre chose. C’était sa façon de laisser les gens libres. »

Corentin reçoit le prix Moitessier. Et il reprend la mer en 2013 avec un autre bateau, cent pour cent pur jute, pour six mois de vagabondages et d’expériences entre les îles isolées du golfe du ­Bengale. Il embarque deux poules : une rousse et une blanche. Une poule, ça pond des œufs et ça produit de la fiente, qui engraisse les plantes. Mais les poules ne produisent qu’un œuf, l’arbre aux haricots à peine plus. « Quand tu manges un haricot que tu as vu pousser pendant trois mois, il a un goût particulier », se délecte-t-il.

Cette fois-ci, quatre poules, des nouvelles, embarquent sur le bateau ivre pour un tour du monde en trois ans.

En vrai, beaucoup d’escales et d’imprévus jalonnent ses zigzags. Une poule subit un malaise qui la laisse paralysée : « Je l’ai abreuvée à la seringue mais elle souffrait tant que je me suis résolu à ­l’achever. Je l’ai assommée, je lui attaché une brique à la patte mais, quand je l’ai jetée à l’eau, elle s’est réveillée. Finalement, elle s’est noyée. L’autre est allée au bout. Je ne savais pas comment la ­remercier. Je l’ai offerte à un restaurant végétarien qui avait un petit jardin. » Avec les pérégrinations des poules de Corentin, il serait possible de ­lancer ­Gallinacé magazine. Y a eu des fugueuses, des perdues de vue, des ­remplaçantes, des ­figurantes.

Cette fois-ci, quatre poules, des nouvelles, embarquent sur le bateau ivre pour un tour du monde en trois ans. Le bateau ivre est un catamaran de 45 pieds, franchement très moche. Il ­s’appelait Cyrano : une HLM marine pataude avec douches, table en teck, boiseries en orme et frigo qui emporta les rêves de trois couples de retraités jusqu’aux Antilles. Un convoyeur l’a rapporté dans un bras de la Vilaine. Corentin l’a tiré d’un échouage définitif. Le pied de mât était tordu, la barre ressoudée à l’à peu près, mais bon, Coco s’est créé un monde où il n’y a pas de problèmes mais des solutions.

Les « débourgeoisés »

Le bateau ivre, ses poules, son capitaine en mousse, son équipier et son équipière font ­sourire tendrement les marins ridés porteurs de la boucle d’oreille du cap-hornier. « Les trois, là, ils ne savent ni naviguer ni pêcher. Pas sûr qu’ils savent l’avant de l’arrière. C’est pas le tout d’y ­planter des légumes, faut encore faire de la voile. »

Dans le genre « je-regarde-devant-et-je-vois-pas-où-est-le-problème », Élaine, l’équipière, ne dépareille pas avec Coco. Elle a réponse à tout. « On a l’optimisme pour nous. » Élaine ressemble à ­Véronique Sanson jeune, mais elle ne connaît ­sûrement pas Véronique Sanson. Élaine Le Floch aurait dû être une autre, une en tailleur-pantalon. « J’ai ­débourgeoisé », entonne-t-elle.

Sa grande banlieue parisienne était aisée, son père chef de labo et prof à l’École polytechnique, sa mère documentaliste, les études tracées et le destin obligatoire. Elle obéissait mais pas que : « Je me débrouillais pour avoir des mauvaises ­fréquentations. »

Fais ton école de commerce d’abord. Elle fricote avec histoire de l’art, fait plaisir à sa maman mais renâcle : « Quand tu montes une campagne de pub pour vendre des petits pots que tu sais pas bons pour la santé… » Elle prépare HEC, intègre l’Edhec, opte pour l’option des « saltimbanques », le master « management du non-profit ». Elle ne renie pas tout. « Je suis contente de l’école, elle m’a montré ce que je ne voulais pas faire. » Vendre, surtout du n’importe quoi. Elle a snobé la remise du diplôme : ce jour-là, elle s’était déjà envolée en quête de sens pour se poser en t-shirt et bermuda au Bangladesh, avec Corentin.

Pierre-Alain évoque la sobriété heureuse de Rabhi, la simplicité volontaire de Gandhi, l’innovation frugale de Jugaad.

Élaine aime les refrains d’Abd al Malik sur la banlieue, les questions posées par Le Meilleur des mondes et les peuplades écolo de La Forêt ­d’émeraude. « Je ne suis pas antisystème. Je ne râle pas, je ne crois pas à la politique, j’agis sur le ­terrain ­localement. J’accepte de gagner moins d’argent pour quelque chose de plus épanouissant. Je ne ressens pas de manque. » Un jean, un pull marin, une écharpe, toujours un vent d’élégance avec trois mailles.

Il paraît que la maman d’Élaine n’est pas ­rassurée : « Elle est fière de moi mais elle a peur pour ma vie, ma carrière. Pas moi. J’arriverais toujours à me débrouiller. » Élaine a 27 ans. Son caractère lui en donne plus. Corentin a été intime avec Élaine, et puis plus, et puis encore, et puis plus.

Pierre-Alain, 26 ans, est souvent pensif. Il démêle ses réflexions en courant le long du ­sentier des douaniers. Ces trois-là se sont naturellement cooptés. « J’étais bricoleur et curieux. J’aimais les avions, j’ai décidé de faire ingénieur », raconte Pierre-Alain Lévêque.

Son père, artisan garagiste à Pléneuf-Val-André, assure ses études. Il entre à l’Institut catholique d’arts et métiers de Carquefou sans y rencontrer Corentin, plus âgé. Pour le fameux stage de rupture, « l’experiment », P.-A. répond à une petite annonce : « Cherche ingénieur process pour le Bangladesh. »

Elle a été postée par Corentin qui a monté une petite entreprise, baptisée Jutelab. Sur les rives du Bengale, l’expérience du jute prend racine. « Là-bas, j’ai compris beaucoup de choses. Je me suis ouvert une fenêtre sur une autre façon de vivre. Je regardais les gens, je partais seul en barque, j’ai expérimenté la démerde, l’inconnu. Et j’ai axé ma réflexion bien au-delà de l’argent. »

Pierre-Alain évoque la sobriété heureuse de Rabhi, la simplicité volontaire de Gandhi, l’innovation frugale de Jugaad. Il se repaît d’idées, de concepts, de livres : « Tu ouvres une page, puis une autre, c’est sans fin. Plus ça va, plus je me découvre ignorant. »

Le bestiaire aux idées

Le bateau immobile est parfait pour débattre. Les portes sont ouvertes, les idées s’y engouffrent, les vents porteurs se glissent dans les recoins. Les gens qui passent là se reconnaissent, s’épaulent, se donnent la main, courent vers le monde meilleur. Le midi venu, ils cantinent ensemble sur une toile cirée jaune à cinq, à dix, à vingt.

Sandra, une Brésilienne, a été embauchée comme cuisinière. Avant, elle était au ménage. La cuisine a vue sur la verdure et sur un ­jardin extraordinaire, oui extraordinaire, faussement sauvage et très vertueux. Dans un triangle oublié par le béton, les reliefs des repas fertilisent, la pluie arrose, les comestibles poussent, ­Sandra récolte.

Un midi, il fut question de la posture du ­kangourou qui, si on observe bien, se tient sur sa queue et ses deux pattes, soit trois points ­d’appui. « Et pourquoi une table ça serait pas pareil, hein ? » Ben oui, l’art du tripode. C’est pas pour rire, c’est pour réfléchir. Souvent la table, qui n’est pas encore tripode, s’allonge comme si des annexes accostaient le long du bateau ­immobile.

Voilà Jean-Pierre Nicolas, jardinier hirsute en chemise à carreaux mais un peu plus que cela. Ethnobotaniste et anthropologue, il débusque des plantes miraculeuses pour des laboratoires de cosmétique. Il apprend aux Burkinabés et aux ­Malgaches à bien se nourrir, il a domestiqué une poule nommée Pépette… Le jardin du bateau immobile, c’est son triangle : « Ça m’emmerdait de voir ce coin plein de saloperies. » Il a planté du chou frisé, des blettes, des artichauts, du lin de Nouvelle-Zélande, des roses trémières, des trucs en latin, du qui se mange et du joli.

C’est lui qui fournit les graines et la verdure qui amélioreront l’ordinaire de bord du bateau ivre : l’oseille africaine, le thym, la coriandre, la luzerne, les épinards. « Évidemment ça aurait été bien qu’ils tendent à l’autonomie mais ce n’est pas possible de faire pousser du riz à bord. » Jean-Pierre Nicolas entrouvre des dizaines de parenthèses intellectuelles qu’il ne referme pas toujours. Il plante des graines dans les sols et les têtes. Ces petits jeunes lui plaisent : « Ils osent le risque, ils sont une bouée d’espoir, ils reconstruisent un monde finissant. Le high-tech c’est fini, le low-tech est l’avenir. Les gens vont se réapproprier leur avenir, cette époque n’est pas assez attentive à la simplicité. »

L’ancien coureur déteste la mise en avant. Il ­poétise : « La mer est comme le tapis qu’on soulève pour y cacher la poussière. »

Forcément, avec de tels visiteurs, les idées jaillissent, bing, rebondissent, bing. « C’est de l’intelligence collective, décrypte Camille. Personne ne prend de décision, elles s’imposent. Une idée jaillit, on lève le nez. On ne sait pas d’où c’est parti, on ne sait pas où ça va arriver. » Camille sort des Beaux-Arts de Strasbourg. Elle chérit Giono et son Homme qui plantait des arbres.

Parfois Bilou fait semblant de s’ériger en ­autorité et c’est comme s’il se retenait pour ne pas rire. Il a réfléchi à un règlement intérieur : « J’ai commencé à l’écrire et en fait ça peut pas s’écrire. Page blanche. Il suffit de fonctionner sur le respect. » L’ancien coureur déteste la mise en avant. Il ­poétise : « La mer est comme le tapis qu’on soulève pour y cacher la poussière. » Les jeunes gobent ses mots. Bientôt c’est leur tour d’aller vérifier si le globe tourne vraiment rond.

Le soir, quand Sandra s’occupe des siens, le dîner est plus improvisé : bouts de pains trempés dans une boîte de sardines à l’huile, bières au houblon breton, un reste de mousseux. S’invitent en passant les interrogations d’un aïeul trépassé depuis des lustres mais exhumé par les moussaillons, Henry David Thoreau : « Pourquoi se payer un billet de train pour se rendre d’un point A à un point B alors qu’il me faut un jour de travail pour engranger le prix de ce billet. Autant y aller à pied. » « C’est contemporain », lâche Corentin.

Une fois réchauffé le chili con carne, le philo­sophe naturaliste est rejoint par Marc-Aurèle ou Lévi-Strauss. À l’heure de la crêpe au Nutella, c’est au tour du pape François de s’asseoir à table : « Quand tu lis l’encyclique, tu te rends compte que François est écolo », lance Élaine.

Penser, ça accompagne la nuit. À bord du bateau immobile, certains s’assoupissent alignés en sardines dans une pièce qui fait aussi salle de gym. Corentin, plus solitaire, aime se lover dans un coin de son bateau bientôt ivre, avec ou sans les draps de maman.

Trois ans en « cobaye », c’est peut-être long

Ce matin, Corentin, Élaine et Pierre-Alain embarquent des vers de farine et des vers de poètes. Un joyeux bric-à-brac. Ils trouveront bien ­comment articuler l’ensemble. La place des coussins bleus du cockpit se réduit peu à peu, les low-tech s’imposent. « On va s’asseoir où ? », ­s’inquiète Élaine. « Où on pourra », rit ­Corentin, qui rit ­beaucoup comme si tout n’était que plaisir.

Le cockpit « huit places, panoramique, à vision 360 degrés, espace de vie particulièrement accueillant » de la version bateau-à-retraités est voué à l’hydroponie. De l’hydro-quoi ? De la culture de plantes qui poussent juste humidifiées de quelques gouttelettes d’eau, de jus de compost et de nutriment. « Pas besoin de terre et ça consomme dix fois moins d’eau », assure Corentin.

Le carré extérieur, initialement terrasse à ciel ouvert « jusqu’à dix personnes », est envahi de panneaux et de bâches en plastique pour être reconverti en serre itinérante. Bilou se regratte la tête : « C’est quoi déjà l’idée de cette serre ? » La serre contrarie le passage des cordes qui bordent les voiles…

Dans sa quête à l’autosuffisance, Coco a cédé sur les féculents et l’huile, les graines pour les poules, la farine pour les vers.

L’arrière est squatté par les quatre poules installées dans une caisse grillagée suspendue au-dessus des eaux. La cabine bâbord avant est dévolue aux bacs à vers. Ils sont dix-sept mille. Corentin : « J’ai quand même plus d’empathie pour les poules, mais les vers ça se mange. Tu mélanges avec des herbes, ça prend le goût des herbes. » Dans d’autres recoins se nichent une meuleuse à pédalier, un cuiseur domestique, des toilettes sèches, une éolienne et d’étranges pains suspendus où devraient pousser des champignons ­comestibles.

Dans sa quête à l’autosuffisance, Coco a cédé sur les féculents et l’huile, les graines pour les poules, la farine pour les vers. Élaine lance une discussion : aux escales faudra-t-il couper au régime sans chocolat, sans fruits, sans bifteck, sans bière ? La demoiselle veut s’ouvrir aux cultures. Corentin prétend être un sujet d’expérience de bout en bout, « un cobaye ». Trois ans ce sera peut-être long.

Ils sont partis tailler route au sud le 23 février. Bilou, qui a déjà chaviré, qui a l’âge responsable, avait le nez qui tordait. Il ne se sentait pas de les laisser sans vrai capitaine. Il a monté le cap du bateau ivre jusqu’à la péninsule espagnole et est revenu du golfe de Gascogne quatre jours après.

Ça donne un beau récit de mer agitée : « Tout le monde était pas à l’aise. Le vent est monté à 35 nœuds. Dans les creux de cinq mètres, le bateau remontait le vent comme la fumée. Un hublot a fuité, plein d’eau est entré dans un flotteur. Coco est resté imperturbable. Le petit bois pour le four portatif était un peu ­mouillé. Quand ça prend, c’est impeccable, mais quand ça galère c’est vite comme une crémation en Inde. » Il a recommandé aux moussaillons de surveiller l’inclinaison des crêtes de poules pour lire le vent. Bilou est facétieux : il dit les choses sans en avoir l’air.

Le bateau ivre a taillé à peu près droit : Espagne, Portugal, Maroc… Il était temps de remonter sur le bateau immobile pour venir aux nouvelles. ­D’entrée, un vide, un manque : le bateau perdu, celui qui était trop long pour son hangar, s’est effacé. Plus rien, évanoui le Calypso gruté sur un gros cargo bleu pour être restauré en Italie ou en ­Turquie. Ses mèches blondes sous un bonnet rouge, Francine, la veuve du commandant, a ­observé, silencieuse. Les bateaux c’est fait pour partir.

Les inséparables

Les marins ne donnent pas dans le style mouchoirs blancs, mais quand même. Sur un port, y a ceux qui restent plantés et ceux qui s’éloignent. Comment dire au revoir à ceux du bateau immobile ?

Corentin, Élaine et Pierre-Alain ont donné aux poules les prénoms de leurs amis. La poule rousse, c’est Marvin qui a des reflets roux. Les deux qui se ressemblent, c’est Amandine et Camille car elles sont aussi inséparables qu’une Catherine et une Liliane. La dernière, c’est Clément parce que « parce que ». La tribu ne cesse de prospérer. Ça fait comme des avatars.

Capucine, la dernière arrivée, designeuse issue de la Strate, école de design de Sèvres, mouille sa mine de crayon et cogite sur un concept de ­récipients à vers qui feraient envie à des consommateurs : « Je les verrais bien comme un objet de décoration, suspendus, avec un cadre en barres très fines, couleur pastel, qui ferait que les gens ne ­crieraient pas “Aaaah” en voyant les vers. »

Louis-Marie bichonne un fraisier trempé dans un aquarium à poissons rouges : « C’est de l’aquaponie. » De l’aqua-quoi ? De la culture de plantes en symbiose avec un élevage de poissons, les deux se nourrissant mutuellement.

Et attention ! Il ne faut pas confondre Louis-Marie avec Pierre-Marie, Capucine avec une autre Capucine. Ils sont de plus en plus. Comme si leur petit monde et la vision qui va avec s’agrandissait discrètement, inéluctablement.

Une chaîne sans fin

Une carte postale est arrivée au courrier. « C’est de qui ? » Le bateau immobile a assez peu de nouvelles du bateau ivre. Quelques appels de la mer contingentés par les prix exorbitants. Et quand les escales font renouer avec Internet, des photos éparses, des messages pressés.

Il ressort de ces bribes d’info que le gingembre est un allié contre le mal de mer, que le plant d’aloe vera a de la fièvre, que les casquettes des douanes marocaines froncent le sourcil devant les ­potagers maritimes, que la poule rousse pond des œufs minuscules et que les rencontres à terre sont ­fructueuses.

Une image d’Agadir montre Corentin penché sur une caisse à poisson en polystyrène blanc avec un nouvel ami, Mehdi. C’est un prototype de dessalinisateur pas cher : une caisse à sardine, un bout de tissu noir, de l’eau salée, une vitre et du soleil qui tape dessus. C’est comme ouvrir un robinet, dit Coco : « On a fait cinq litres en un jour. » Il a emprunté l’idée de base à Bougainville, explorateur d’une époque où l’encyclopédie n’acceptait pas encore le mot « low-tech ». Bougainville donnait un nom étrange à l’appareil : cucurbite.

La chaîne est sans fin. Il suffit de relier les maillons, d’en générer d’autres. Du bateau ivre, ­Corentin lance un appel pour « inventer un dessalinisateur qui fasse moins d’un mètre sur un mètre et coûte moins de dix euros ». Il offre son salaire du mois au meilleur projet, à la manière de Moitessier pour les premiers pommiers solidaires.

Sur le bateau ivre, Élaine recrute. Elle a préparé un carnet de rendez-vous en débusquant dans l’entrelacs des réseaux sociaux des initiatives ingénieuses. À Addis-Abeba, elle a repéré un malin qui récupère les bouteilles de plastique, les chauffe et en tire un liquide jaunâtre qui a le don de faire carburer les mobylettes. C’est préférable aux succédanés de pétrole importés ou trafiqués. Aux confins du grand Sahara, Jihane et Soufiane lui ont sorti de l’oubli le « zeerpot » ou « frigo du désert » : deux pots en argile, un grand et un moins grand, dans du sable imbibé d’eau. Élaine est enthousiaste. « Il faut remettre à jour cette idée. » Comme le filtre à eau de Kaoutar ou le charbon vert de Hassan.

Changer de rive sans couper le pont

Un soir à Concarneau, avant le départ du bateau ivre, Corentin et Clément riaient bien en revisitant Louis de Funès et L’Aile ou la Cuisse. Ils s’en ­revenaient d’une invitation chez un gros de l’agro­alimentaire au pays des tomates parfaites. Ils riaient mais pas seulement.

Comment faire sans les puissants ? Jusqu’à quel point le rêve est-il condamné à fusionner avec la réalité ? « On met un pied dans la porte », se rassurait Corentin. « On est le cheval de Troie », enchérissait Clément. « On a un côté Robin des bois », reprenait Corentin.

Le bateau ivre n’est pas gratuit. Quelques mécènes désintéressés et des multinationales qui le sont peut-être moins ont versé leur écot. Le four à petit bois intéresse beaucoup une chaîne de magasins. À bord, Corentin poursuit l’expérimentation. à terre, Clément négocie.

Il a 27 ans et porte un collier avec une étrange pierre colombienne, « une pierre d’énergie ». ­Clément, ingénieur, bossait chez Airbus. Salaire confortable, voiture de fonction, il était responsable d’une équipe de design des systèmes électriques de l’A350, l’avion « vert ». « J’ai pris un an de break pour me poser les bonnes questions, j’ai fait du bateau, j’ai gardé un parc en Amazonie. L’avion “vert”, ça signifiait quoi ? J’ai eu envie d’être plus ­vertueux. Je suis devenu moins matérialiste. La réussite, ce n’est pas avoir plus que l’autre. J’ai une moto, trois planches, pas ­beaucoup plus. Pour vanter le ­frugal, faut le vivre. »

C’est comme si Clément avait changé de rive sans couper le pont. Pas question d’opposition : « Notre petite équipe développe un savoir-faire, les entreprises ont les moyens. On est dans le “do it yourself”, eux dans l’industriel. Ça peut être complémentaire, tout est imaginable : des échanges, des royalties. De toute façon, le but final, c’est de diffuser au plus grand nombre. Alors… »

Parfois, les passagers du bateau immobile s’alignent face au grand large pour déjeuner d’un sandwich « au rocher », un gros dos de baleine granitique. Amandine, Camille et les autres parlent peu, le vent est vite froid. Le bateau ivre est quelque part, loin, là, sur l’horizon. Dans leur bureau, sur une étagère presque vide, se tient un paquet de pâtes : « Torsades aux insectes. »

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