La machine à café ne marche plus. Pendant des jours sans fin, l’équipe est contrainte de travailler sans ce pétrole des open spaces alors que les horaires s’étirent, dévorent d’abord les soirées, puis les nuits. Après l’intervention du réparateur, le manager prend avec gravité sa plume, tel un empereur romain méditant la bataille du jour depuis sa tente sur les rives du Danube. « Finalement, cet obstacle a été une occasion pour nous de nous demander si le café était essentiel, philosophe-t-il dans son post. D’aucuns auraient vu un mur. C’était une vallée. »
Reconstitué pour l’exemple, ce petit concentré à peine caricatural de pensée entrepreneuriale est la décantation d’une récente mode répandue aux États-Unis, puis en France : appliquer à la vie moderne les préceptes de l’école stoïcienne, dont les représentants vivaient dans la Rome du tout début de notre ère. Le plus prolifique de ces vulgarisateurs se nomme Ryan Holiday. Un drôle d’oiseau de 38 ans, ancien directeur marketing du prêt-à-porter American Apparel, devenu interprète des antiques sans aucune formation universitaire. Avec ses livres comme Le Calme est la clé et L’Obstacle est le chemin, il est passé maître dans l’art de citer, pour guider nos pas quotidiens, l’ancien esclave Épictète (né en 50 après J.-C.) ou l’empereur Marc Aurèle (qui a régné de 161 à 180).
« Si incroyable que c’est à peine croyable »
En substance, ces vénérables Romains estimaient qu’il existe ici-bas deux catégories de choses. Celles qui dépendent de nous : nos actes et nos jugements ; celles qui nous sont extérieures, comme le temps qu’il fait, la réputation que l’on nous prête, les coups du sort. Dépendre de ces derniers, notent les stoïciens, nous rend serviles et faibles. L’idée est donc de se rendre, par une discipline intellectuelle, insensibles à eux pour se concentrer sur le pouvoir que nous détenons réellement : celui de changer notre perception des choses et d’agir sur le monde.
Sous la plume d’auteurs comme Holiday, la « citadelle intérieure » de Marc Aurèle devient une bouillie d’entrepreneur : face aux périls, changez votre façon de percevoir et vous pourrez transformer la boue en or. En quelques années, la potion stoïcienne a percolé de la philo au développement personnel, puis au masculinisme le plus droitier. Joe Rogan, le richissime podcasteur et commentateur de MMA, est transi d’admiration : « Ce mec était à la tête de l’Empire romain à une époque où il était assez courant de couper des hommes en deux avec son épée, et il écrit des trucs du genre “le bonheur de notre vie dépend de la qualité de nos pensées”. C’est complètement dingue. » Et pour Louis Sarkozy, l’ambitieux « fils de » adepte du virilisme, Marc Aurèle est « quelque chose qui est si incroyable que c’est à peine croyable ».
Ce n’est plus de la philosophie, c’est un life hack, une « astuce de vie » que l’on se file de main en main. Daily Stoic, la marque de Ryan Holiday, a 3,5 millions de fans sur Instagram. Les basketteurs du Miami Heat et les hockeyeurs des Seattle Hawks ont essayé d’incorporer l’éthique stoïcienne à leur stratégie d’entraînement. Des patrons de la Silicon Valley s’en revendiquent, comme le fondateur de Twitter, Jack Dorsey, ou celui de Facebook, Mark Zuckerberg, qui a nommé sa fille Aurelia en l’honneur de l’empereur. Pour les éditeurs de développement personnel, le stoïcisme est devenu en quelques années le nouveau New Age. Après Bouddha, voilà que s’avance Marc Aurèle – enfin un coach digne des grands de ce monde.