La vie et l’œuvre d’Andy Warhol (1928-1987) se déploient sur sept étages à Pittsburgh, la ville natale de l’artiste, entre les murs du musée qui porte son nom. Peintures, sculptures, films, photos : tout y est, des visages sérigraphiés de Marilyn aux conserves de soupe Campbell alignées comme des icônes modernes. Et pourtant, les zélateurs les plus allumés de l’artiste vous le diront : le véritable trésor se cache au troisième étage. À l’Archives Study Center.
Si le public peut apercevoir, sous vitrines, quelques possessions warholiennes mises en scène, le gros du spectacle commence derrière une porte frappée d’un discret « Staff only ». Là, à l’abri des mains trop grasses, des centaines de cartons de déménagement s’alignent sur de simples étagères métalliques, du sol au plafond. Tous identiques. Bruns, numérotés, enveloppés d’un plastique transparent qui se tend et se plisse sur les angles comme une seconde peau. Ce sont les Time Capsules d’Andy Warhol : 610 boîtes, des centaines de milliers d’objets (au sens large : d’un billet d’embarquement pour le Concorde à des restes de nourriture) qui composent aujourd’hui les archives démesurées d’un artiste obsédé par la répétition et le passage du temps.
Matt Gray, directeur des archives, connaît presque par cœur ces capsules temporelles. Ce trentenaire à la tignasse bouclée a poussé la porte du musée en 2012, dès sa sortie d’école d’art, pour un job de simple agent de surveillance à temps partiel. Tombé amoureux de l’endroit à force d’y passer ses journées, il est devenu catalogueur, puis archiviste, avant de prendre la direction du département. Chaque jour, il trie, dépoussière, classe et contextualise tout ce que le père du pop art a jugé bon de garder – déchets compris.
Trombones, paillettes et confettis
« Beaucoup de ces choses seraient considérées comme bonnes à jeter. Nous, on les traite comme des sculptures », explique Gray par téléphone. Parce que Warhol et ses assistants sont à l’origine des capsules, elles sont traitées comme des œuvres d’art, peu importe ce qu’elles contiennent. Chaque élément est catalogué et conservé : même les trombones ont droit à leur moment de gloire. Les sacs en plastique jetables sont rangés dans d’autres sacs, les paillettes et confettis triés et placés dans des récipients.
Non sans grimacer, Gray se remémore l’inventaire des perruques de l’artiste : « Andy a perdu ses cheveux très tôt, et il a commencé à porter des toupets dès les années 1950. Mais lorsqu’il portait une perruque, au lieu de la faire nettoyer en fin de journée, il la rangeait dans un sac et en rachetait une neuve. Nous avons ces sacs : 150 perruques usées, emmêlées, les mèches de cheveux agglutinées par le temps et les résidus de laque. » Ces crinières ont même eu droit à une exposition, au Danemark, leur voyage transatlantique scrupuleusement supervisé par Gray.
Très tôt, il a été décidé que rien ne devait être jeté.
Matt Gray, directeur des archives du musée Warhol
Plus insolite encore, les catalogueurs ont aussi dû apprendre à archiver de la nourriture. Un travail d’agent de déchetterie transposé dans le silence climatisé du musée. Biscuits réduits en miettes, parts de pizza, sandwichs à moitié dévorés, bouillon de poulet lyophilisé : peu importe les dates de péremption, tout pouvait finir dans une capsule. « Très tôt dans l’histoire du musée, il a été décidé que rien ne devait être jeté », précise Gray. Tous les aliments sont donc conservés avec soin. Ils ont simplement quitté les cartons pour des contenants adaptés, à l’abri des rats amateurs d’art contemporain.
Comme un trésor
D’où vient cette excentricité warholienne – une parmi tant d’autres – pas si éloignée du fameux syndrome de Diogène, qui désigne la compulsion maladive à l’accumulation ? Pour le conservateur, Warhol pourrait s’être inspiré d’une tradition américaine. « Dans beaucoup d’écoles, il est coutume de demander aux enfants de 7 et 8 ans de remplir une boîte de bibelots qui leur tiennent à cœur. L’idée est ensuite de la ranger – voire de l’enfouir sous terre, comme un trésor – pour ne l’ouvrir qu’à leur départ à l’université. » Andy Warhol n’a rien d’un garçonnet lorsqu’il commence à remplir carton sur carton d’objets qui lui passent sous la main.
En 1974, l’année de ses 46 ans, sa légendaire Factory – atelier protéiforme faisant office de galerie, de studio de tournage, de salle de projection, de salle de concert et même de boîte de nuit – quitte le quartier new-yorkais d’Union Square West pour celui de Broadway. Pas question d’engager des déménageurs, Warhol décide que le transfert se fera en interne. Comprendre : ses assistants s’en chargeront. Mais redoutant, à juste titre, que la tâche leur tombe sur les bras, ces derniers transformèrent la corvée en un jeu. Plutôt que de voir les cartons bruns comme de simples contenants destinés à déplacer des affaires, pourquoi ne pas les envisager comme des capsules temporelles ? L’idée séduit immédiatement Warhol. Dès lors, un carton vide – 45,7 centimètres de long, 35,6 de large, 25,4 de haut – trône en permanence à côté de son bureau, prêt à engloutir chaque fragment de quotidien.
Warhol consignait déjà ses souvenirs sur papier, mais les capsules temporelles proposent une matérialité nouvelle, un journal intime en trois dimensions. De 1974 jusqu’à sa mort, en 1987, l’artiste scelle ainsi plus de 300 000 objets, répartis dans 610 Time Capsules. Il y trouve l’exutoire parfait à ses pulsions d’accumulation : plus besoin de tout jeter, le moindre débris finit dans une boîte. Tickets de caisse, correspondance intime, dessins offerts par ses protégés (Jean-Michel Basquiat, Keith Haring…), joints à moitié fumés ou tubes d’amphétamines… « Ça partait dans la boîte ! », s’esclaffe Gray. Tout est empilé sans hiérarchie évidente. Tout a la même valeur. Ou aucune.
À l’exception, peut-être, des nombreux billets de banque récupérés par le conservateur… « On a retrouvé plein de cash, oui, raconte Gray. Ce qui a été décidé, c’est qu’à chaque fois qu’on trouvait de l’argent dans une capsule, on en faisait don à la fondation Andy Warhol. »
Une boucle de ceinture gravée « ANDY$ »
Après la disparition de l’artiste, ses cartons dorment quelques années dans des entrepôts, relégués au rang d’héritage trop encombrant. Dès 1989, ils sont confiés au musée Andy Warhol, institution en devenir. Il ne s’agit plus seulement de stocker, il est temps de comprendre les traces laissées par l’artiste. À partir de 1991 et jusqu’en 2014, une équipe de catalogueurs s’y attelle enfin et ouvre méthodiquement les capsules. Chaque jour, un carton. Et l’espoir d’en atteindre le fond avant la tombée de la nuit. Une gageure quand on sait qu’une boîte renferme en moyenne 800 reliques.
Dans la capsule 528, datée de 1984, on découvre alors, entre autres, une cravate Christian Dior encore dans sa boîte, des menus du room service que proposait un hôtel européen, des sachets de sucre en poudre, une fourchette, une invitation à la fête de Noël du chanteur Mick Jagger et de sa future femme Jerry Hall, une boucle de ceinture dorée gravée « ANDY$ », ou encore l’emballage aplati d’un père Noël en chocolat.
La capsule 232 déborde, elle, des unes du New York Post et du Daily News, les deux derniers tabloïds new-yorkais. Les gros titres des trois premiers mois de 1980 s’y empilent, obsédés par la crise des otages en Iran. Page après page, on y suit le sort des 52 Américains retenus 444 jours après la prise de l’ambassade des États-Unis à Téhéran par des révolutionnaires. La 522 est la plus demandée par les historiens de passage : on y trouve certes un bonnet de douche et un chausse-pied du Beverly Hills Hotel, mais aussi, et surtout, des originaux de Haring, l’acte de naissance de Basquiat et les documents de naturalisation de la mère de Warhol (née en ce qui est aujourd’hui la Slovaquie).
La baguette de Man Ray
« Sur le principe, Andy n’a rien inventé. Bien avant lui, d’autres artistes ont scellé des fragments du présent dans des boîtes promises aux générations futures », rappelle Gray. Parmi eux, Pablo Picasso. Le maître du cubisme obéissait au même irrépressible réflexe d’accumulation. Il vivait au milieu d’un bric-à-brac de papiers d’emballages, de mèches de cheveux, d’ongles coupés, de tickets de métro usagés.
La filiation la plus évidente mène toutefois à Marcel Duchamp. Dans la « capsule » numéro 2, une lettre datée de 1968 interroge Warhol sur un lien entre son travail et les ready-made duchampiens. Urinoir, roue de bicyclette, porte-bouteille, Duchamp a élevé des objets ordinaires au rang d’œuvres d’art par le simple acte de la désignation. Warhol en prolonge le principe à l’ère industrielle, sérigraphiant des boîtes de soupe et des bouteilles de Coca-Cola. Les capsules temporelles poussent la logique plus loin encore. Lorsque Duchamp suggérait, avec une pointe d’ironie, qu’il suffirait un jour aux artistes de pointer du doigt un objet pour décréter « Ceci est de l’art », il anticipait ces cartons où le banal, le dérisoire et le détritus deviennent sculptures. Ce lien avec les surréalistes se matérialise aussi dans l’un des objets les plus énigmatiques retrouvés dans les boîtes – celui que Gray cite volontiers comme son préféré : une baguette de pain, coupée en deux et repeinte en bleu par Man Ray, grande figure du dadaïsme.
Un jour, je les vendrai pour 4 000 ou 5 000 dollars.
Andy Warhol
La singularité des Time Capsules tient donc moins à leur logique conceptuelle qu’à leur survie dans le temps. Elles sont restées intactes et sont aujourd’hui toutes conservées à Pittsburgh. Aucune n’a été égarée, ni commercialisée. L’histoire aurait pourtant pu être toute autre. À plusieurs reprises, Andy Warhol a envisagé de les vendre. Le 30 septembre 1986, il s’interroge sur leur valeur marchande dans ses Diaries. Il note : « J’ai apporté quelques Time Capsules au bureau. Elles sont amusantes – quand on les parcourt, il y a des choses qu’on n’a vraiment pas envie de laisser partir. Un jour, je les vendrai pour 4 000 ou 5 000 dollars. Avant, je pensais 100 $, mais maintenant c’est mon nouveau prix. »
Loterie de l’inutile
Le projet a même failli se concrétiser : l’artiste envisage un temps une vente à la Leo Castelli Gallery, à New York. Les acheteurs auraient choisi leur boîte à l’aveugle, sans en connaître le contenu avant l’achat – comme si Warhol avait inventé avant l’heure les Blind Box, ces figurines vendues en emballage opaque, dont le modèle reste inconnu jusqu’au déballage. Dans cette grande loterie de l’inutile rêvée par l’Américain, ici un sac à vomi de la compagnie aérienne Lufthansa, là une bougie en forme de boîte de soupe à l’oignon Campbell offerte à l’artiste par Yves Saint Laurent.
Mais la vente n’a jamais eu lieu. Les proches et associés de Warhol ont vite compris que ces boîtes renfermaient plus que des bricoles. À l’instar de sa correspondance professionnelle, très sensible : des contrats, des factures, des transcriptions d’échanges privés avec des clients, dont la divulgation aurait pu compromettre les affaires en cours – et fissurer le mystère que Warhol a méthodiquement bâti autour de lui.
Matt Gray s’en amuse encore. Il aime rappeler l’instinct mercantile de l’artiste, qui « cherchait vraiment à gagner de l’argent avec tout et n’importe quoi ». Mais il ne s’étonne pas que ce projet soit resté lettre morte. « Ces cartons racontent une histoire profondément personnelle. Quand Warhol commence à les constituer, au milieu des années 1970, il a déjà passé des années à façonner l’image publique qu’il voulait imposer. Laisser circuler les capsules temporelles aurait signifié offrir au monde un accès direct à qui il était réellement, et abandonner la mise en scène. »
Je préfère rester un mystère. Je ne raconte jamais mon histoire personnelle.
Andy Warhol
Les catalogueurs et archivistes qui se sont succédé au musée ont développé une familiarité presque intime avec l’artiste. Ils connaissent son visage sans perruque, ses lieux favoris pour danser. Ils peuvent retracer pas à pas l’itinéraire que sa mère, Julia, a emprunté lorsqu’elle a quitté son village européen pour New York. Ils savent les noms de ses amants, de ses amis, et déchiffrent dans ses objets des fragments de lui qu’il refusait obstinément de dévoiler. Pourtant, plus ils s’approchent, plus l’image se brouille. « Je préfère rester un mystère. Je ne raconte jamais mon histoire personnelle, et de toute façon, j’invente quelque chose de différent chaque fois qu’on me la demande », déclarait Warhol en 1966 lors d’une interview. L’artiste incitait même les médias à relayer à son sujet tout et son contraire, y compris les fausses pistes qu’il prenait soin de disséminer lui-même.
« Plus on explore ces boîtes, plus on croit comprendre Andy, confie Matt Gray. Il y a une part de fausse assurance. Je pense savoir qui il est, mais j’ai aussi l’impression qu’il continue, depuis sa tombe, à orienter ma perception de lui. »
L’ampleur et l’étrangeté du dépotoir que l’artiste a laissé derrière lui n’ont donc pas fini de désorienter les chercheurs qui viennent chaque mois tenter d’en percer le sens. Matt Gray, lui, y retourne tous les matins et remue ce passé qui colle parfois aux doigts. À travers ces accumulations absurdes, c’est Warhol lui-même qui semble chuchoter : « Regarde-moi, mais ne t’approche pas trop. »