Sur Airbnb, Vincent Verroust a trouvé une grande maison flamande, dotée de larges canapés en velours côtelé et de six chambres. Arrivé le premier au volant de sa vieille Citroën Picasso, il a déchargé trois cabas de victuailles, un ampli, deux enceintes, un caisson de basses, quelques bougies, la réplique d’une statuette précolombienne d’homme à tête de champignon déterrée au Guatemala à la fin des années 1940, et un diffuseur d’huile essentielle de lavande. Le chercheur a choisi Zandvoort, station balnéaire de la mer du Nord, pour sa proximité avec Amsterdam – une trentaine de kilomètres – et son silence. Quant à la lavande, « elle module l’activité des récepteurs du Gaba dans le cerveau, ce qui pourrait aider à réduire l’anxiété pendant l’expérience », explique-t-il en disposant des coupelles de kumquats sur les tables basses du salon.
Cette expérience, c’est le voyage intérieur que vont accomplir un psychiatre et une psychologue du service d’addictologie du centre hospitalier universitaire (CHU) de Nantes sous l’effet de 30 grammes de « truffes magiques », comme on appelle familièrement les sclérotes du Psilocybe mexicana, un champignon hallucinogène en vente libre aux Pays-Bas. Les deux volontaires, Benoît Schreck et Julie Caillon, seront surveillés par une collègue psychiatre, Marie Grall-Bronnec, et un collègue infirmier.
Paris sportifs, sexe et jeux vidéo
L’événement est historique, assure Vincent Verroust, qui encadre cet atelier. Alors que l’utilisation thérapeutique de substances psychédéliques comme la psilocybine et le LSD redémarre en France après soixante ans de mise à l’index, une équipe de recherche médicale va, pour la première fois, auto-expérimenter le traitement pour compléter sa formation. « L’objectif est de les aider à mieux comprendre l’importance du contexte d’administration pour qu’ils puissent accompagner plus efficacement les bénéficiaires de soins, développe l’universitaire, membre fondateur de la Société psychédélique française (SPF). Sans avoir vécu cette expérience, on ne peut pas l’imaginer. »
Implanté dans une région connue pour ses champs de courses hippiques, l’Institut fédératif des addictions comportementales (Ifac) du CHU de Nantes fait figure de pionnier dans le domaine des addictions dites « sans substance » : aux paris sportifs, au sexe, à la nourriture, aux jeux vidéo. Dans le salon couleur terracotta de la maison néerlandaise, les chercheurs expliquent que la population concernée par ces troubles est en net rajeunissement. Isolés par la honte, leurs patients sont particulièrement exposés au risque suicidaire : au moment de la prise en charge, une personne sur cinq a déjà tenté de mettre fin à ses jours.
Faute de traitement médicamenteux validé, les soins consistent à associer plusieurs formes de psychothérapies, relayées par un suivi à long terme pour consolider un éventuel rétablissement. Cette année, l’Ifac va tester une thérapie assistée par la psilocybine dans le traitement de l’addiction aux jeux d’argent, une première mondiale pour cette indication. L’espoir est que cette molécule, qui a montré des résultats prometteurs pour l’addiction à l’alcool et au tabac, puisse alléger durablement leurs patients du poids de la dépendance.
Breuvage bleuté d’aspect laiteux
Le jour J, Vincent Verroust verse une eau frémissante sur les « truffes » de psilocybe achetées la veille dans un smart shop d’Amsterdam. Le breuvage, d’aspect laiteux, légèrement bleuté, produira selon ses calculs un effet proche d’une dose standard de psilocybine synthétique administrée à l’hôpital. Potion bue, les deux volontaires s’étendent sur les canapés, avec un masque occultant censé favoriser l’exploration intérieure. Munis de carnets de bord, les « trip-sitters » (« gardiens de voyage ») veillent à leur chevet. C’est parti pour cinq heures de musique instrumentale, une séquence inspirée par la playlist « magistrale » – dixit Vincent Verroust – du neuroscientifique Mendel Kaelen pour les recherches sur la dépression de l’Imperial College de Londres. Dans les études cliniques, le choix de la musique est un élément crucial du dispositif thérapeutique. Elle structure les différentes phases de l’expérience, dans une progression de moments de tension, de passages exaltés ou déchirants, et de morceaux plus apaisants.
J’ai rencontré Vincent Verroust en 2018, alors que j’enquêtais sur la renaissance psychédélique américaine pour un livre à paraître en France. À l’époque, il travaillait à sa thèse de doctorat sur le mycologue Roger Heim (1900-1979), pionnier oublié de l’étude des champignons à psilocybine, tout en remuant ciel et terre pour intéresser à ces molécules le milieu médical français. Cette année-là, sa jeune association de médiation scientifique, la SPF, avait invité le neuropharmacologue britannique Robin Carhart-Harris – une vedette de l’Imperial College – à présenter à Paris ses travaux influents sur les effets cérébraux de la psilocybine et du LSD. Peine perdue. Seuls « quelques médecins à la retraite et deux ou trois internes » s’étaient mêlés aux passionnés.
Des médecins hésitaient à signer la feuille d’émargement, de peur d’entacher leur réputation.
En janvier 2019, au Congrès de l’encéphale, Vincent Verroust eut l’occasion d’exhorter une salle pleine de psychiatres à lancer des recherches en France, mais les rares médecins qui se mirent à fréquenter son séminaire mensuel sur les psychédéliques au Muséum national d’histoire naturelle hésitaient encore à signer la feuille d’émargement, de peur d’entacher leur réputation. Pendant ce temps, les publications scientifiques s’empilaient dans le monde.
On mesure le chemin parcouru. Ces dernières années, les médias français se sont emparés du sujet, bravant l’article L. 3421-4 du Code de la santé publique qui prohibe la présentation « sous un jour favorable », y compris par voie de presse, de tout produit classé comme stupéfiant (peine encourue : jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende). Sur Netflix, la série documentaire Voyage aux confins de l’esprit, adaptée d’un best-seller du journaliste américain Michael Pollan, a fait connaître au grand public les recherches menées outre-Atlantique. Dans ce climat plus ouvert, et sous la pression croissante de patients en échec thérapeutique, quelques équipes françaises se sont lancées dans l’aventure.
La reconnaissance de la médecine psychédélique au sein d’une société savante a suivi en 2023, avec la création d’une section spécialisée de l’Association française de psychiatrie biologique et de neuropsychopharmacologie (AFPBN). En juin 2025, celle-ci a tenu son premier symposium national à l’Institut du cerveau, à Paris, réunissant des experts européens pour faire le point sur les progrès de l’usage des psychédéliques en santé mentale. Comme dit l’historienne de la médecine Zoë Dubus, qui n’en perd pas une miette, « on assiste à l’émergence d’une discipline médicale en temps réel ».
Des « drogues » ni addictives ni toxiques
Au Congrès de l’encéphale, en janvier 2026, les psychédéliques sont au programme tous les jours. Faut-il donner des microdoses à des patients atteints de schizophrénie ? Comment prendre en charge les « bad trips » ? Dans le cadre de la session Psytox, la psychiatre Amandine Luquiens (CHU de Nîmes) est invitée à déconstruire, en sept minutes chrono, l’idée reçue selon laquelle administrer des psychédéliques en addictologie reviendrait à « donner de la drogue aux drogués ». Vêtue d’une robe moirée, la chercheuse, qui a récemment testé l’efficacité de la psilocybine pour la dépression associée au trouble de l’usage de l’alcool, plaide qu’il n’existe pas de définition scientifique du mot « drogue » : une drogue, c’est un produit que la société choisit d’interdire, indépendamment de sa dangerosité. On sait que les psychédéliques ne sont ni addictifs ni toxiques, poursuit-elle. On a la preuve qu’ils lèvent les symptômes dépressifs, et qu’ils favorisent de nouveaux schémas comportementaux, un meilleur contrôle de soi et une plus grande souplesse cognitive – autant de ressources intérieures qui manquent justement aux personnes dépendantes à l’alcool.
Dans les couloirs du congrès, Amandine Luquiens me raconte qu’elle n’avait jamais entendu parler des psychédéliques au cours de ses études de médecine, sinon sous l’angle récréatif. C’est une présentation des travaux de Robin Carhart-Harris par Vincent Verroust lors d’un congrès d’addictologie, en 2019, qui lui a révélé leur potentiel thérapeutique. Détentrice d’un brevet sur l’usage du cannabis médical dans une maladie rare, l’achalasie – un trouble moteur de l’œsophage qui complique le passage des aliments –, la chercheuse avait sollicité par le passé plusieurs laboratoires pharmaceutiques dans l’espoir de monter un essai clinique. « On m’avait dit : Ah là là, faire une demande d’autorisation pour un stupéfiant en France, ça va être l’horreur, se souvient-elle. Naturellement, j’ai pensé que ce serait encore plus compliqué pour les psychédéliques. Je me suis dit que c’était trop tôt. »
Trois ans plus tard, en 2022, le psychiatre américain Michael Bogenschutz publie les résultats d’une étude montrant que la psilocybine, associée à une psychothérapie, réduit significativement la consommation excessive d’alcool. Cette fois-ci, Amandine Luquiens se lance. « On a demandé un financement pour une étude pilote, et, à notre grande surprise, on l’a eu immédiatement. » C’est une année charnière : un projet de l’hôpital Paul-Brousse (Villejuif) et un autre de l’Institut du cerveau, déposés au même moment, trouvent aussi à se financer.
Effets notables sur l’alcoolisme et la dépression
L’équipe nîmoise, moins entravée par les contraintes administratives que les grandes institutions parisiennes, lance son essai tambour battant. Contrairement à Michael Bogenschutz, Amandine Luquiens cible une population présentant à la fois une dépendance à l’alcool et un tableau dépressif, soit « les patients les plus sévères, les plus fragiles, ceux qui ont le plus fort risque de rechute ». Son protocole prévoit un sevrage et trois semaines d’hospitalisation. Elle n’a aucune peine à recruter. « J’ai reçu plus de 300 demandes pour 30 patients à inclure. Aujourd’hui, je croule toujours sous les demandes. Ce sont des gens qui n’ont pas de solution. »
Que se passe-t-il quand on propose deux administrations de psilocybine en renfort d’une psychothérapie intensive à ces « gens qui n’ont pas de solution » ? D’après les résultats de l’étude, publiés en juillet 2025 dans la revue de référence Addiction, 55 % des participants ayant reçu la psilocybine étaient encore abstinents à trois mois, contre 11 % du groupe placebo. Et 45 % des participants du groupe psilocybine ont vu diminuer drastiquement leur score de dépression, contre zéro côté placebo.
« On constate une amélioration sur les deux tableaux, résume Amandine Luquiens, mais il y a clairement des gens qui répondent, et d’autres pour qui ça ne bouge pas trop. » La chercheuse souligne que les profils les plus réceptifs au traitement ont « des scores de trauma plus élevés à la base » et sont davantage susceptibles d’avoir vécu pendant leur trip un « dialogue intérieur » favorisant la réévaluation ou l’autocompassion. Avec le soutien financier du ministère de la santé, elle se prépare à répliquer son étude sur un échantillon plus large – 172 patients – en y associant sept autres centres de recherche, dont l’Ifac de Nantes.
L’effet des psychédéliques est nul, voire délétère, si l’on ne prend pas soin des patients.
Zoë Dubus, historienne de la médecine
Pour l’historienne Zoë Dubus, cette expansion des recherches se heurte à « un manque criant de formation unifiée ». Chaque équipe se débrouille comme elle peut : certains chercheurs échangent avec des thérapeutes « underground », d’autres épluchent les manuels de bonnes pratiques disponibles en open source. Des experts francophones en provenance de pays européens plus avancés sont parfois mobilisés, telles ces infirmières des Hôpitaux universitaires de Genève venues enseigner l’art du trip-sitting à Paris lors de jeux de rôle à l’hôpital Paul-Brousse.
De même, le psychiatre Michael Koslowski, de l’hôpital de la Charité (Berlin), a réuni des chercheurs français et allemands pour un « transfert de savoir-faire » pendant sa résidence à Marseille en 2023. Alors en pleine écriture de son protocole, Amandine Luquiens a participé à l’atelier, tout comme Zoë Dubus venue partager ses travaux sur la médecine psychédélique française de l’après-guerre. « On a des discussions très concrètes, raconte cette dernière. Quand une équipe prévoit de faire des prises de sang [pendant l’expérimentation], je peux dire : Attention, ça risque d’effrayer les participants. En tant qu’historiens, on a toutes les données pour montrer que l’effet des psychédéliques est nul, voire délétère, si l’on ne prend pas soin des patients. »
Terreur intense
Les données en question proviennent des comptes rendus, parfois rédigés minute par minute, d’expérimentations menées dans les années 1950 et 1960 dans les hôpitaux psychiatriques de Bonneval (Eure-et-Loir) et de Rouffach (Haut-Rhin), ou encore à Sainte-Anne (Paris). La lecture de ces archives est déconseillée aux âmes sensibles. Telle patiente, paniquée par le départ d’un médecin, pleure sans pouvoir s’arrêter. Telle autre vomit et « hurle “Je ne suis pas folle !” à plusieurs reprises ». Une femme qui « s’oppose à la piqûre » passe du rire à une « phase de terreur intense » qui dure une heure trente. Les médecins restent sourds à leurs appels à l’aide.
« Ce n’est pas une simple absence de prise en compte du bien-être des participants, commente Zoë Dubus. C’est un effort délibéré pour rendre l’expérience difficile. Surtout pour les patients alcooliques, il y a cette dimension de cure de dégoût. Un médecin de Rouffach invente l’expression de “cure par l’angoisse”. » Tandis que leurs collègues anglais, américains et canadiens développent déjà le canon des conditions propices à une expérience bénéfique (préparation, confort, musique, présence bienveillante…), qu’on appellera « set and setting » (« l’état d’esprit et le cadre »), les médecins français de l’époque restent attachés au modèle des thérapies de choc.
De nos jours au centre hospitalier Sainte-Anne, plus question d’abandonner les patients à leur détresse dans la lumière blafarde d’une salle d’hôpital. La psychiatre et neuroscientifique Lucie Berkovitch, qui s’occupe des recherches sur les psychédéliques au sein de l’institution parisienne et porte volontiers la voix de la jeune discipline dans les médias, me montre la chambre dédiée aux administrations de psilocybine, avant d’ouvrir la chambre voisine, pour comparer. La première se distingue de la seconde par une photo de coucher de soleil, une lampe en rotin posée au sol, une pile de coussins, deux plantes artificielles et deux fauteuils. Ce décor a été standardisé par la firme pharmaceutique britannique Compass Pathways, qui vise la mise sur le marché d’une thérapie à la psilocybine brevetée.
Le LSD contre le trouble anxieux généralisé
L’an dernier, Sainte-Anne a participé à son dernier essai à grande échelle pour la dépression résistante, dont les résultats positifs, publiés en février 2026, ouvrent la voie à une demande d’autorisation de mise sur le marché aux États-Unis. Aujourd’hui cotée en Bourse, Compass Pathways a été lancée grâce aux investissements de magnats de la tech comme Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, ou Christian Angermayer, fondateur d’Atai Life Sciences – une holding de biotechnologies spécialisée dans les traitements expérimentaux en santé mentale. Le cours de l’action Compass a progressé d’un tiers à l’annonce des résultats cliniques.
Lucie Berkovitch se prépare maintenant à tester le LSD dans le traitement du trouble anxieux généralisé, qu’elle décrit comme « une anxiété diffuse, avec des sujets de rumination en continu », pour le compte du laboratoire new-yorkais Definium Therapeutics. La molécule sera administrée avec un soutien, mais sans psychothérapie proprement dite – un paradigme inédit. Grâce à un financement de l’Agence nationale de la recherche (ANR), la psychiatre espère aussi éclaircir l’un des nombreux mystères qui entourent encore les mécanismes d’action des psychédéliques : est-ce le trip qui soigne, ou plutôt l’effet biologique de la molécule sur la connectivité neuronale ? « On va essayer de bloquer les effets hallucinogènes avec un antidote pour voir si on trouve quand même des effets thérapeutiques », explique-t-elle. Des modèles animaux suggèrent en effet que les psychédéliques ouvrent une « fenêtre d’apprentissage » permettant aux souris (et peut-être aux humains) de changer leur rapport au monde. Cette plasticité cérébrale sous-jacente expliquerait pourquoi ils semblent améliorer des maux aussi variés que la dépendance à l’alcool, les troubles obsessionnels compulsifs (TOC) ou la peur de mourir.
Des petits plats faits maison
Dans la maison de Zandvoort, le voyage immobile touche à sa fin. Les trip-sitters ont passé le temps en lisant, en écrivant – ils jugeront « très relaxantes » ces quatre heures de soins. Revenus à eux, Julie Caillon et Benoît Schreck calculent leur score au Mystical Experience Questionnaire (« questionnaire d’expérience mystique »), l’une des échelles utilisées par les chercheurs pour en mesurer l’intensité. Ont-ils eu l’impression de ressentir l’éternité ou l’infini ? Ont-ils perdu la notion de l’espace et du temps ? Ont-ils le sentiment que l’expérience ne peut pas être décrite avec des mots ? Julie Caillon raconte qu’elle a revécu des moments heureux de son enfance, qu’elle s’est sentie reliée à ses proches, y compris ceux qui ne sont plus de ce monde. Benoît Schreck dit qu’il n’aurait pas aimé qu’on lui mette un brassard pour prendre sa tension comme le prévoit son protocole.
L’équipe parle maintenant d’acheter une couette bien chaude « qui ne fasse pas hôpital », et songe à placer le lit contre un mur, pour que les patients puissent se blottir. « Pendant mon expérience, me sentir contenue m’a apporté beaucoup de sécurité », témoigne la psychologue. Deux semaines après leur retour à Nantes, Vincent Verroust me dit que les chercheurs ont décidé de remplacer la collation de l’hôpital par des petits plats faits maison.