Au cimetière de Montagnole, sur les hauteurs de Chambéry, une simple croix de bois a été plantée au milieu des blocs de marbre. On y lit, sur une petite plaque argentée : « Margot Simond, 2007-2025. » Tout dans cette sépulture, la plus fleurie du cimetière, semble évoquer la sidération avec laquelle la jeune championne a été inhumée, après ce funeste 24 avril 2025.
Ce jour-là, à Val d’Isère, Margot Simond est l’une des dernières skieuses à s’élancer à l’entraînement sur la piste du Red Bull Alpine Park. Cette compétition dite d’« exhibition » – c’est-à-dire hors du circuit officiel – doit réunir deux jours plus tard quelques-uns des meilleurs skieurs de la planète, mais aussi les jeunes promesses de la discipline, à l’invitation et sous la bannière de Red Bull, leader mondial des boissons énergisantes.
La lycéenne vient de fêter ses 18 ans. Sur l’une des dernières photos d’elle, elle a encore le visage rond de la fin de l’adolescence, encadré de longues mèches châtains. Elle vient de clore une étincelante saison avec un titre de championne de France de slalom des moins de 18 ans, qui fait d’elle une candidate naturelle aux JO d’hiver de 2030. Et elle n’aurait manqué pour rien au monde une occasion de briller à nouveau, au point qu’elle a écourté ses vacances en famille pour être au départ du Red Bull Alpine Park. Avec ses copines de l’internat du pôle France de ski, elles sont fières d’avoir été sélectionnées comme rookies, les jeunes espoirs, aux côtés de leurs idoles.
« Réinventer le ski alpin »
Margot Simond s’engage sur le tracé imaginé pour l’occasion par Clément Noël, champion olympique de slalom en 2022 et athlète sponsorisé par Red Bull, et Lucas Perrier, moniteur de ski missionné par la marque pour organiser le challenge. Les deux amis se sont promis de « casser les codes ». Et même, rien que ça, de « réinventer le ski alpin » avec ce parcours acrobatique. En duel face à une amie du pôle France, la jeune femme fonce. Elle traverse un dédale de ponts, tunnels, tremplins et forêt de piquets, avant d’aborder l’ultime obstacle. Là, elle doit décider d’emprunter soit un passage plus long sur le côté, soit le tracé le plus rapide. Il s’agit d’un tremplin qui doit la mener, dix mètres plus loin, dans un étroit tunnel de glace artificiel. La skieuse choisit le chemin le plus direct. Emportée par l’élan de son saut sur le tremplin, elle ne redescend pas assez pour se faufiler dans le tunnel. Son thorax heurte violemment la glace. Quelques secondes plus tard, les témoins ne voient plus qu’une poupée de chiffon étalée sur la neige. Margot Simond est morte.
Le monde du ski est familier de la tragédie. Mais, là, c’est différent. L’onde de choc prend la forme d’une interrogation lancinante : pourquoi une jeune championne s’est-elle ainsi tuée dans un événement sans véritable enjeu sportif ? Depuis un an, chaque nuit, la même question revient, obstinée, dans les têtes d’Alexis et Sandrine Simond, les parents de Margot. Encore sidérés, rongés par un deuil sans issue, ils n’arrivent plus à ouvrir la chambre de leur cadette. Le couple d’anciens compétiteurs n’a pas réussi, non plus, à rechausser les skis. Mais lorsqu’on les rencontre, près d’un an après le drame, la stupeur paralysante des premiers jours a laissé place à la colère, puis à la conviction que l’accident de leur fille aurait pu être évité. « On a la sensation d’un événement organisé par des gamins, sans véritables normes de sécurité, sans suffisamment de précautions », souffle la mère.
Le couple revient sans cesse à la vidéo de présentation du parcours, mise en ligne quelques jours avant l’épreuve, et devenue aujourd’hui presque insoutenable à regarder. On y voit Clément Noël dire son impatience de découvrir qui osera, face au dernier obstacle, « choisir la ligne audacieuse » et s’engager dans le tunnel de glace. « Mais cette traversée aura un prix », avertit-il alors. Un an plus tard, ces mots ont pris la forme d’une prémonition aussi inimaginable qu’atroce.
Aux abords du tunnel
Au lendemain de l’accident, le parquet d’Albertville ouvre une enquête judiciaire pour tenter d’en déterminer les circonstances exactes – les investigations sont toujours en cours. De leur côté, les Simond portent plainte contre X pour « homicide involontaire ». L’enquête devra notamment déterminer pourquoi les abords du tunnel étaient dépourvus d’un dispositif de sécurité. Un matelas aurait pu aider la slalomeuse à mieux identifier l’obstacle, et absorber une partie du choc. Il y a aussi la hauteur du tunnel, qui aurait été mesurée à 2,60 m lors des relevés au lendemain du drame, contrairement aux plans qui prévoyaient 3 mètres.
Surtout, il s’agit là de déterminer d’éventuelles responsabilités dans la mort de la skieuse. Si l’enquête établissait que la logistique de l’événement était en cause, alors, à qui en incomberait judiciairement la faute ? À l’organisateur officiel, Alpine Park, association loi 1901 fondée par Clément Noël et Lucas Perrier ? Ou à Red Bull, dont l’événement porte le nom, et qui l’a financé à hauteur de 220 000 euros ? Sur le papier, la réponse est claire : le contrat de sponsoring qui lie les deux structures fait peser tout le poids des obligations de sécurité sur l’association des deux Français. Les juristes de la firme autrichienne ont voulu la protéger par avance de toute responsabilité légale.
Pourtant, immédiatement après l’accident, Red Bull se met en ordre de bataille. De toute évidence, les communicants de la marque considèrent la mort de Margot Simond comme un événement hautement inflammable. À 18 h 35, soit quelques heures après le prononcé du décès de la jeune femme, une consigne est envoyée sur une boucle WhatsApp à ses amies présentes sur les lieux : « En cas de sollicitation extérieure, notamment des médias, nous vous demandons de ne pas réagir, et de donner les coordonnées de Nicolas Sarrabay », chargé de la communication chez Red Bull France.
Vous savez, le ski, je n’y connais rien… Nous, on a simplement financé l’événement.
Nicolas Sarrabay, chargé de la communication chez Red Bull France
« Tout a été fait pour verrouiller la parole, s’insurge Sandrine Simond. Très vite, les organisateurs ont tenté de reporter la faute sur Margot. » Ils se souviennent de cette phrase glissée par Clément Noël au moment de leur présenter ses condoléances : « C’est terrible, le ski, c’est un sport dangereux. » À l’inverse, Nicolas Sarrabay craque au téléphone quand il doit parler aux parents de la lycéenne. « Il a beaucoup pleuré, trop pleuré, se souvient le père. Avant de nous dire : “Vous savez, le ski, je n’y connais rien… Nous, on a simplement financé l’événement.” » (Contactés par Revue21, ni Noël, ni Perrier, ni Sarrabay n’ont donné suite à nos messages.)
Une ligne de défense bien trop commode, voire cynique, aux yeux des Simond. Red Bull, sponsor majeur des sports extrêmes depuis plus de trente ans, dont il a profondément remodelé l’esthétique et l’exposition médiatique, peut-il à ce point s’absoudre des drames qui émaillent les événements portant son nom ? La marque peut-elle considérer que financer l’épreuve presque seule, y faire circuler ses boissons énergisantes dans toutes les mains et en confier le tracé à un athlète qu’elle sponsorise ne l’engage en rien ? L’empire à la mascotte bovine peut-il, d’un côté, engranger les dividendes d’image quand tout se déroule à merveille et, de l’autre, s’effacer à l’arrière-plan lorsque la machine déraille ?
Treize athlètes décédés
Alexis et Sandrine Simond sont loin d’être les seuls à ruminer ces questions, nuit après nuit. Car le nom de leur fille vient rallonger une sombre liste d’accidents mortels liés, de près ou de loin, à Red Bull – un envers du décor que la multinationale autrichienne a jusqu’ici su maintenir à distance, loin des médias et, plus encore, des consommateurs.
Depuis le début des années 1990, on peut dénombrer au moins treize athlètes décédés en étant soit directement sponsorisés par Red Bull, soit lors de ses événements. Deux avalanches, deux parachutes qui ne se sont pas ouverts, une mauvaise réception en motocross, un accident de moto, trois accidents d’avion et d’hélicoptère, trois crashes sur des montagnes ou des bâtiments… Et désormais un accident de ski. Certes, familles et amis reconnaissent le plus souvent que le risque mortel est intrinsèque aux sports extrêmes. Certains sont même reconnaissants à Red Bull de les avoir accompagnés dans leur deuil. Ce qui n’empêche pas, parfois des années plus tard, le doute de faire surface. Dans le même temps, le chiffre d’affaires de la marque a connu une croissance constante, dépassant l’an dernier les 12 milliards d’euros. Le sacrifice des uns a-t-il fait la valeur des autres ?
Sauter d’un avion à un autre
L’un des épisodes les plus marquants de cette face sombre de l’épopée Red Bull se déroule à Zurich, en novembre 2009. Cette année-là, la marque autrichienne lance en Suisse une offre de téléphonie – Red Bull Mobile – et choisit, pour en assurer la promotion, un base-jumper local qu’elle sponsorise. À 38 ans, Ueli Gegenschatz, alias « Spoutnik », n’est pas n’importe qui : c’est une légende de sa discipline, et l’un des pionniers du vol en wingsuit. Cette fois, l’idée est de le faire sauter du sommet d’une tour de 88 mètres, sous une voile frappée du célèbre logo aux deux taureaux. Sous les yeux de quelque deux cents témoins, l’homme s’élance et ouvre son parachute. Mais une bourrasque le déporte presque aussitôt vers un autre bâtiment. Il perd le contrôle et s’écrase violemment au sol. Son décès est prononcé après deux jours de coma. Une fin d’autant plus glaçante qu’elle s’ajoute à la mort de deux autres base-jumpers – Shane McConkey et Eli Thompson – lors d’événements Red Bull la même année, chacun à quelques mois d’intervalle.
Parfois, les survivants se transforment en mascottes de la marque, même quand ils ont frôlé la mort en son nom. Trois ans jour pour jour avant l’accident de Margot Simond, deux cousins, Luke Aikins et Andy Farrington, décollent dans le ciel de l’Arizona, chacun aux commandes d’un Cessna 182, un petit monomoteur à hélice, aux couleurs de Red Bull. Les deux Américains rêvent d’être les premiers pilotes de l’histoire à décoller dans un avion puis à atterrir dans un autre. Personne ne pense visiblement à leur dire que leur projet d’échanger leurs coucous en plein vol n’est pas l’idée du siècle. Luke Aikins parvient à se faufiler dans le cockpit de son cousin qui, lui, échoue et déclenche son parachute. Son avion vide se crashe, heureusement sans faire de victimes ni de dégâts au sol. Les deux hommes sont indemnes. « On a prouvé que c’était possible », narguent même les trompe-la-mort. Mais quand l’Administration fédérale de l’aviation découvre, en furie, les vidéos publiées sur le site de Red Bull, elle révoque à vie les licences des deux pilotes.
Un shot de dopamine
Malgré cette litanie d’incidents et le bad buzz, Red Bull n’a pas mis un terme à ses activités de sponsoring à haut risque. Année après année, le leader du soda surcaféiné investit encore et encore dans ces extravagances sportives. Des centaines de cascades, toujours plus innovantes, hallucinantes voire effrayantes. L’objectif ? Accoucher d’images spectaculaires et addictives, que l’entreprise diffuse massivement sur son site et sur les réseaux sociaux, notamment sur son compte Instagram aux 32 millions d’abonnés. Elle distribue aussi certains de ses contenus à des télés, comme Sport en France (le canal officiel du Comité olympique français) ou la chaîne L’Équipe.
Les vidéos de Red Bull suivent généralement le même schéma. Un athlète équipé d’un casque à l’effigie de la marque avale une gorgée de la célèbre canette bleue et argentée, avant de réaliser une cascade filmée sous tous les angles imaginables. Florilège récent : un pilote d’avion se pose un instant sur le toit d’un train en marche (15 millions de vues sur Instagram), un motard saute entre deux camions lancés sur l’autoroute, survolant au passage une arche de panneaux de signalisation (20 millions de vues)… Pour l’internaute, dans le morne défilé de son doomscrolling quotidien, c’est un shot de dopamine qui vient aussi titiller l’amygdale, la partie du cerveau où se loge la peur – « Ouf, ça n’est pas passé loin ! »
Rien n’est fait avec amateurisme. Chaque geste, chaque aléa est travaillé à l’extrême.
Un ancien salarié de Red Bull
Des images de pure inconscience créées en toute conscience ? Interrogée par Revue21, l’entreprise se refuse à tout commentaire. « Nous ne prenons pas la parole pour la marque, indique le responsable des communications de Red Bull France, et ne souhaitons pas l’incarner autrement qu’au travers de nos athlètes ou de nos projets. » Un ancien salarié de Red Bull – souhaitant rester anonyme – récuse, de son côté, toute idée d’irresponsabilité : « Rien n’est fait avec amateurisme, souligne-t-il. Le niveau de préparation des sportifs pour accomplir ce type d’exploit est impensable. Chaque geste, chaque aléa est travaillé à l’extrême. » Notre contact reconnaît pourtant avoir enduré « quatre à cinq morts d’athlètes sponsorisés » au fil de sa carrière – et autant de chocs. Il décrit un univers bien plus intime que celui d’autres géants du sport « à la Nike ou Adidas » : des athlètes repérés très jeunes, parfois dès 16 ans, accompagnés pendant des années. « C’est la famille, quoi. »
Notre contact le jure : « Si j’avais eu la sensation qu’on les poussait à l’irréparable, ça m’aurait mis beaucoup trop mal à l’aise. » Il admet que la marque ne connaît pas réellement, faute d’études solides, le retour sur investissement de ces événements sur ses ventes de canettes. Il y voit plutôt la perpétuation d’une « croyance héritée du fondateur et érigée au rang de valeur : si on fait les choses bien, qu’on est crédible et innovant, alors l’image de marque va se construire sur le long terme ».
Une vision aseptisée de la philosophie maison. Car depuis sa création, en 1984, Red Bull s’est bâti sur la transgression. Pour comprendre à quel point, il faut revenir aux origines du breuvage, devenu en quatre décennies un empire de la nuit, du sport – s’étendant au football et à la formule 1 – et de la musique, avec des festivals et des « académies » dans une trentaine de pays. Et même des médias, puisque Red Bull possède une chaîne de télévision en Autriche, Servus TV, régulièrement accusée de servir de marchepied aux complotistes et idéologues d’extrême droite locaux.
Coolitude sulfureuse
Cet empire est l’œuvre d’un homme, Dietrich Mateschitz (1944-2022), qui en 2011 déclarait – non sans cynisme – à L’Équipe : « Si quelqu’un se fait mal un jour, il y aura toujours des gens bien intentionnés pour dire : “Regardez, je vous l’avais bien dit, c’était écrit d’avance…” » Mateschitz n’a pas inventé la recette du Red Bull. Il la découvre dans les années 1980, alors qu’il parcourt l’Asie en tant que directeur commercial d’une marque de dentifrice. Séduit par ses effets stimulants – davantage dus au sucre et à la caféine qu’à la taurine, futur argument marketing –, il a une idée simple : s’associer à son créateur thaïlandais, la rendre pétillante et la lancer sur le marché européen à un prix plus élevé.
Les premières années, Dietrich Mateschitz parcourt l’Autriche et la Bavière pour présenter sa boisson aux boîtes de nuit. Mais l’energy drink n’intéresse alors personne. Les autorités allemandes interdisent même la commercialisation de ce cocktail chimique. Voyant les portes se fermer, Mateschitz réalise son coup de maître : il transforme cette mise au ban en coolitude sulfureuse. Selon la légende, il aurait fait placer des canettes vides dans les toilettes des discothèques pour faire croire que leurs clients en consomment en cachette, comme une drogue. Peu à peu, le bruit court qu’une boisson qui « fait pousser des ailes » circule parmi les oiseaux de nuit de Salzbourg, Vienne et Munich. La canette de Red Bull s’achète à prix d’or, les clubs l’intègrent discrètement à leur carte, les interdictions de commercialisation se lèvent.
Mais, au milieu des années 1990, Mateschitz se lasse de cette image nocturne. Il choisit d’investir ailleurs. Le plongeon de haut vol, le base-jump et le snowboard freestyle sont encore des disciplines confidentielles. En grand fan d’adrénaline, l’Autrichien est ravi d’associer sa marque à ces sports subversifs, peu structurés et sous-financés, qui voient l’arrivée d’un tel sponsor comme une bénédiction. Les jeunes sont séduits, les canettes trouvent leur place dans les skateparks autant que dans les soirées techno. Portées par ce marketing ultra-efficace, les ventes connaissent une croissance annuelle de plus de 20 % entre 1998 et 2011.
L’exploit Felix Baumgartner
En 2012, l’entreprise réussit son plus beau coup, littéralement stratosphérique. Dans une capsule accrochée à un ballon d’hélium, le base-jumper autrichien Felix Baumgartner s’élève à presque 40 kilomètres au-dessus du Nouveau-Mexique et se jette dans le vide pour neuf longues minutes de chute libre. Au siège mondial, les salariés ont des sueurs froides : tout accident porterait un coup fatal à la marque. D’autant que les yeux du monde sont rivés sur ce « Red Bull Stratos » : 8 millions de personnes le regardent en direct sur YouTube, un record pour l’époque. Dans sa combinaison de simili-astronaute, Baumgartner perce le mur du son, ouvre son parachute et atterrit sain et sauf. Grâce à cet événement planétaire, Red Bull passe un cap et devient l’une des marques les plus influentes au monde.
D’exploit sportif en coup de génie marketing, on en oublierait presque que l’objectif reste de nous vendre une boisson. Pourtant, la canette est omniprésente dans les vidéos produites par Red Bull. Véritable clé d’accès à l’univers de la marque, le cylindre de métal bleu et argenté n’en finit plus de séduire. En 2025, 14 milliards d’entre eux ont été écoulés dans 178 pays – nouveau record absolu. En France, c’est devenu le quatrième produit le plus vendu dans les grandes surfaces, selon l’institut NielsenIQ, avec 68,5 millions de canettes l’an dernier.
« Red Bull donne des ailes » : le slogan mondialement connu résonne particulièrement aux oreilles des pratiquants de sports extrêmes. « Le casque Red Bull apporte du prestige à ceux qui le portent, il change le regard sur toi », estime le parapentiste Jean-Baptiste Chandelier. Sponsoring rémunéré, accès à des médecins et des coachs de haut niveau, exposition médiatique : pour beaucoup d’athlètes, endosser le logo rouge est une consécration. Pourtant, malgré les promesses d’idylle entre Red Bull et ses égéries, certains avouent désormais rester à l’écart du géant de l’energy drink. Tandis que d’autres en reviennent refroidis, dénonçant la course au spectacle et l’inflation des risques lors de ces événements, pour quelques bonnes images.
On voit bien qu’il fait hyper sombre, qu’on risque notre vie. Mais, pour eux, c’est de l’excellent marketing…
Tim Alongi, ancien vice-champion du monde de parapente
Durant l’été 2025, de nouvelles critiques se sont abattues, cette fois sur la Red Bull X‑Alps. Cette compétition de parapente, considérée comme le Vendée Globe de la discipline, consiste en une traversée des Alpes par-dessus les cimes, entre Salzbourg, berceau de la marque, et Monaco. Comme pour l’événement où Margot Simond a trouvé la mort, l’organisateur officiel de la rencontre n’est pas Red Bull. Il s’agit cette fois d’une société de production nommée Zooom. Mais la boisson énergisante n’est pas loin : le siège de Zooom se trouve à quelques centaines de mètres de celui de la multinationale, dans le village verdoyant de Fuschl am See. Et son patron a officié chez Red Bull de 1997 à 2012.
Tim Alongi, l’un des trente concurrents en lice, n’a toujours pas digéré les conditions apocalyptiques dans lesquelles s’est tenue la course : « Certes, on a eu une semaine de briefing sécurité, mais, dès le premier jour, on nous a envoyés voler du haut d’une via ferrata [un itinéraire de câbles sur une paroi rocheuse], alors qu’il y avait un orage violent avec vingt centimètres de grêle. Totalement inconscient ! » Mais « le pire de tout », estime l’ancien vice-champion du monde, est la vidéo que Red Bull a tirée de cette météo infernale : « Sur les images, on voit bien qu’il fait hyper sombre, qu’on risque notre vie. Mais, pour eux, c’est de l’excellent marketing… »
Colère et malaise
Durant la course, Alongi, le visage marqué, ne réussit pas à masquer sa colère. Alors qu’il trottine sur un chemin de montagne pour ne pas perdre une seconde, il participe à un live sur Facebook. À bout de nerfs, le sportif se lâche : « Cet événement brasse plein de fric, mais il n’y a même pas de drapeau [pour marquer les] lieux d’atterrissage… Le bornage GPS est pourri… Tout est naze, mais [les organisateurs] se font un paquet d’argent. Stop ! On consacre toute notre année à [se préparer pour] cet événement et, eux, ils ne font rien d’autre que prendre le pognon. » Malaise chez l’intervieweur qui, paniqué, fait signe au caméraman de couper le live.
Trois jours plus tard, le champion, trop inquiet pour sa sécurité, abandonne la Red Bull X‑Alps. Son téléphone sonne : selon le parapentiste, le patron de Zooom l’aurait appelé pour lui intimer de ne plus dénigrer la course à l’avenir. « En prenant la parole ouvertement, j’ai peut-être pris le risque de ne pas être invité à la prochaine édition, assume-t-il. Mais je ne vais pas attendre qu’il y ait un accident pour parler. » (Contactée par Revue21, la société Zooom n’a pas donné suite à nos messages.)
En fauteuil roulant
Tim Alongi a su s’arrêter à temps, mais ce n’est pas le cas de tous les athlètes. Au-delà des accidents mortels, de nombreuses blessures surviennent sur les événements Red Bull. Le 20 octobre 2025, lors de la compétition de vélo freeride Red Bull Rampage (qui pourrait se traduire par « Red Bull Déchaîné »), le cycliste de BMX espagnol Adolf Silva, 28 ans, tente un double backflip (salto arrière). Trop juste. Il s’écrase violemment dans la poussière orange du désert de l’Utah. Et se réveille sans aucune sensation de la poitrine au bas du corps, laissant craindre une irréversible paralysie. On lui diagnostique notamment deux vertèbres fracturées, six côtes et le sternum cassés, et une grave lésion de la moelle épinière.
Depuis le « run qui a changé [sa] vie », l’athlète chronique sa lente convalescence sur son compte Instagram. Toujours en fauteuil roulant, il se bat pour pouvoir remonter sur un BMX un jour, ou même simplement remarcher. Sans certitude. De forums Reddit en posts Facebook, l’indignation prend forme dans les commentaires, attestant d’une contestation naissante contre les risques encourus : « C’est toujours la même histoire avec ces événements à la con de Red Bull, les sportifs sont pris pour des kleenex jetables. » « Je respecte Red Bull […] mais Rampage c’est trop pour moi. Ils transforment mon sport préféré en un colisée romain. »
Étrange réminiscence
Le début d’une prise de conscience ? Dans les Alpes françaises, une petite bande de parapentistes amateurs a connu une étrange réminiscence en apprenant dans le journal, en avril 2025, la mort de Margot Simond. Un souvenir traumatique les ramenant dix ans plus tôt, en juillet 2015. Cet été-là, leur ami Aaron Cooke, un fan de parapente ayant quitté la Nouvelle-Zélande pour venir s’installer dans le secteur, paradis de la discipline, part voler du côté du glacier d’Argentière. Mais en phase de décollage, il perd le contrôle, chute de trente mètres et trouve la mort.
Le lendemain, un entrefilet de la presse locale mentionne le décès du parapentiste, sans plus de précision. Aucun article n’établit de rapport entre l’accident et la tenue de la Red Bull X‑Alps, non loin de là, du 5 au 16 juillet. Ce lien existerait pourtant, selon plusieurs témoins retrouvés par Revue21. D’après eux, deux jours avant, Red Bull était à la recherche d’un parapentiste amateur dans la région de Chamonix. Sa mission : jouer le dummy pilot, soit la « doublure image » équipée d’une voile siglée Red Bull X‑Alps et filmée pour alimenter en vidéos les résumés de la récente course sur YouTube. Un vidéaste aurait alors pris contact avec Aaron Cooke, sur les conseils d’un de ses amis. Le 17 juillet, ils seraient partis ensemble sur les hauteurs du glacier d’Argentière pour tourner les images. Jusqu’à l’accident.
« Aaron était fier de voler en tenue Red Bull », se souvient un ami de Cooke. Si fier qu’il lui envoie une photo quelques minutes avant le décollage. Mais rien ne se passe comme prévu. « Il s’est retrouvé trop bas, à lécher la pente du glacier, puis à la percuter. » Un autre ami du Néo-Zélandais se demande toujours comment il s’est retrouvé à voler si près du sérac : « C’était la première fois qu’il utilisait une voile de cette taille… Et puis, est-ce qu’on a pu lui demander de se rapprocher un peu trop près du glacier pour faire de belles images ? » Comme chez les Simond, les questionnements ne s’éteignent pas.
Je doute que cette curiosité morbide autour du risque soit la meilleure chose.
Clémence Petre, présidente de la Fédération française de vol libre
Le drame d’Aaron Cooke n’est pas comptabilisé dans la liste macabre des athlètes tués lors d’événements Red Bull. Il ouvre une folle perspective : au-delà des « martyrs » médiatiques de la marque, combien de doublures en marge des compétitions ont-elles été victimes d’accident ? Et combien d’amateurs ont-ils pris des risques inconsidérés, intoxiqués par le goût du danger, sous l’influence des cascades et autres exploits mis en avant par la firme autrichienne ? « Red Bull crée de l’enthousiasme autour de nos disciplines, mais je doute que cette curiosité morbide autour du risque soit la meilleure chose », euphémise Clémence Petre, présidente de la Fédération française de vol libre. Elle s’estimerait « rassurée » si elle apprenait l’existence, au sein de la multinationale, d’une étude sur les impacts de ses événements. À date, elle n’en a pas entendu parler.
L’enquête en recherche des causes de la mort d’Aaron Cooke n’a rien donné. L’affaire a été classée sans suite et – suivant la procédure judiciaire classique – le dossier a été détruit. Les parents de Margot Simond, eux, espèrent une autre issue au drame qui hante leurs nuits blanches. Ces derniers mois, Alexis et Sandrine Simond ont pris le parti de médiatiser l’affaire, espérant favoriser la tenue d’un procès. L’empire des boissons énergisantes pourrait-il être mis en cause devant la justice ? « Red Bull se présente auprès des parents de Margot comme un simple sponsor, mais la marque pourrait aussi être, juridiquement, considérée comme l’organisatrice de l’événement et voir sa responsabilité pénale engagée, notamment si elle a incité à la prise de risque ou si elle n’a pas pris toutes les mesures nécessaires pour prévenir l’accident », indiquent les avocats de la famille. S’ils parvenaient à faire appeler à la barre des représentants de Red Bull pour répondre des impacts de leur sponsoring sportif, ce serait une première dans le monde. Pour une marque qui s’est construite sur la promesse de « donner des ailes », être accusée d’en couper serait proprement vertigineux.