Sa maison demeurera le ciel

Écrit par Marion Touboul Illustré par Vincent Roché
Sa maison demeurera le ciel
Sa maison demeurera le ciel
Épisode 1
Sa maison demeurera le ciel
(1/3). Dans une base perdue dans le Nevada, Pierre se forme à la guerre à distance. Une guerre moderne, technologique, clinique.
En cours de lecture
« Je tue en toute sécurité et, en tuant, je sauve des vies »
Épisode 2
« Je tue en toute sécurité et, en tuant, je sauve des vies »
(2/3). Semaine après semaine, Sebastian passe au crible la province de Nangarhar, en Afghanistan. Elle est devenue son terrain de chasse.
Soixante minutes pour oublier la guerre
Épisode 3
Soixante minutes pour oublier la guerre
(3/3). Si les images en HD de corps en charpie hantent certains, la vraie menace pour les équipages de drone, c’est le burn out.
La France se lance dans la guerre à distance. Pierre se forme sur une base perdue dans le désert, auprès de l’unité la plus puissante des États-Unis. Là, dans des boîtes métalliques, il apprend à cibler l’ennemi situé à l’autre bout du monde. C’est la guerre moderne. Technologique. Clinique.
Article à retrouver dans cette revue


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16 mai 2019. Quatre frappes en Afghanistan (provinces de Nangarhar, Lashkar Gah, Faryab, Ghazni) – 16 à 45 morts, 14 blessés
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Pierre enfile son pyjama des airs

1 h 45 du matin, Nevada, banlieue de Las Vegas. Dans la pénombre, elle est là qui l’attend, droite et lisse sur son cintre, verte comme les oasis qui ponctuent les plaines rocailleuses de l’Hindou Kouch. Pierre saisit sa combinaison et soudain tout lui revient. 

Afghanistan, 2006. Son avion grimpe comme une fusée dans l’air poudreux, le ciel et la terre tourbillonnent, les crêtes montagneuses défilent à 1 000 kilomètres/heure, et cette combinaison si spéciale, sourde aux flammes, son alliée dans ­l’enfer, est noyée sous des litres de sueur. Un monde révolu. Aujourd’hui c’est aux drones d’aller respirer le souffle opaque des combats. Pierre, lui, est cloué au sol.

Une jambe après l’autre, il enfile avec délicatesse son pyjama des airs. Cette tenue dit sa fierté d’appartenir à la grande famille des chasseurs français. Sa main gauche bute sur l’écusson rectangulaire bleu, blanc, rouge qui pare son épaule. Si on lui avait dit qu’un jour, lui, l’homme d’action nourri aux accélérations, servirait son pays aux commandes d’un avion piloté à distance, il aurait ri. Si on lui avait dit qu’en plus il devrait se lever en pleine nuit pour apprendre à ­piloter l’engin dans une base de l’US Air Force à quarante-cinq minutes de Las Vegas, temple de la ­futilité, il n’y aurait pas cru.

Combien de fois a-t-il regardé « Top Gun » avant d’arriver à prendre la place de Tom Cruise ? Vingt, trente, quarante fois ?

Que s’est-il passé ? ­Debout devant son miroir, Pierre contemple ses 47 ans. Des épaules carrées, des mains musclées, un regard vert toujours aussi vif et des rides légères comme un coup de vent. Il rêvait d’incarner Tom Cruise dans Top Gun et, quelque part, il peut être fier. K­osovo, Libye, Irak… Au total, il aura passé cinq mille deux cents heures à fendre les airs. ­Combien de fois a-t-il regardé les voltiges célestes du film avant d’arriver à prendre la place de l’acteur ? Vingt, trente, quarante fois ? Devant le générique de fin, il se disait : je deviendrai pilote sinon rien. L’ivresse de la vitesse ou la vie de clochard. La réussite éclatante ou l’échec, total. ­Plutôt crever que de se contenter des miettes d’un rêve immense en devenant ­technicien ou bien même ­capitaine à bord du vol ­Paris-Brest. 

Mais le miroir ne dit pas tout et Pierre le sait. Il aura beau se coller à la vitre, il ne les verra pas, ces blessures nichées au creux du dos, dans la nuque, dans les bras après des années de vol. Elles sont pourtant bien là, le menaçant à tout moment de ­paraplégie. La force centrifuge fait peser sur le cou plusieurs dizaines de kilos. Combien d’années ses cervicales auraient-elles encore tenu ? Sentir son corps se comprimer dans un ­Mirage 2000 propulsé à 800 kilomètres/heure, faire claquer les vitres des chaumières… Ça vous démonte un corps. 

Alors, quand on lui a proposé de se former au pilotage des drones de combat, il a accepté. Il pense : conduire des drones, c’est prolonger le combat autrement. Et puis commander un engin à distance, c’est ­toujours mieux que ranger de la paperasse au fond d’un bureau… Sa maison demeurera le ciel.

Sebastian a les yeux qui brûlent 

Nevada, base aérienne de Creech. Ça recommence. Ses yeux le brûlent. L’œil droit est constellé de sang. On dirait qu’un cracheur de feu s’amuse à souffler dedans. Les vaisseaux éclatent comme des bulles de savon. Il se dit : si ça continue, je finirai par voir rouge. Rouge comme le soleil qui enflamme les maisons sableuses de Kaboul les jours de vent. « Si ça continue, je finirai par ne plus rien voir du tout. Parlons pas de malheur. » Il a 28 ans et ses yeux, c’est tout ce qu’il a.

Il doit avoir 8 ans, dans la banlieue de San Diego. Sa mère fait des ménages chez de riches familles de Blancs. Les voisins, les flics, tout le monde se moque d’elle et de sa peau ensoleillée. Elle vient de Mexico et pour eux, sa place est là-bas. Sebastian, trop petit pour la défendre, encaisse les insultes, retient ses larmes. Les soirs, dans son lit, elle lui caresse le front, dit : « Tu as de grands et beaux yeux, puissants et précis comme ceux d’un lynx. » À l’adolescence, Sebastian découvre Star Wars. La guerre, le ciel, la galaxie, les combats. Il deviendra pilote de chasse pour épater sa mère, la défendre, lui décrocher une étoile. Elle sera la reine de tous les ciels du monde.

Cette douleur aux yeux est récente. Elle coïncide avec son arrivée ici, sur la base de Creech, lorsqu’il a rejoint il y a un an la fameuse 432nd Wing, la première escadre dédiée à la guerre à distance de l’US Air Force. Des hangars couleur sable, une piste d’atterrissage, des bâtiments administratifs, une salle de sport, un mess (une cafétéria), un Starbucks. Une base d’entraînement classique. Sauf que Creech, c’est déjà la guerre. La base est ce que les tranchées étaient au premier conflit mondial, son cœur palpitant. Les bombardements en Irak, en Afghanistan, en Libye, tout se passe ici, dans les ground control stations, ces conteneurs métalliques d’à peine 10 mètres ­carrés posés à même le sol qui parsèment la base. À l’intérieur se trouvent des cockpits immobiles depuis lesquels on surveille et attaque l’autre face du monde. C’est la guerre moderne. ­Technologique. Clinique. À distance.

Pierre débute l’entraînement

3 heures. La base de Creech semble déserte. ­Dommage. Pierre aurait aimé discuter avec des soldats américains pour se détendre un peu. Nerveux, il se répète mentalement chaque étape du vol à venir. Il le sait, ses vingt années de carrière ne pèsent pas lourd dans l’exercice qu’il s’apprête à réaliser : faire décoller et atterrir un avion de 4 tonnes sans être à l’intérieur. Ses cinq sens ne lui seront plus d’aucun recours. ­Impossible de piloter « aux fesses », ­c’est‑à-dire de laisser au corps, soumis aux turbulences, le soin de dicter au cerveau la marche à suivre. Il faut apprendre à désapprendre. Se fier uniquement aux écrans de contrôle. Des mois qu’il s’exerce en France sur des simulateurs. Place à l’exercice ­grandeur nature. 

Il retrouve Benoît, son « senso », l’opérateur capteur responsable de la caméra du drone, français lui aussi. Ils font partie de la 33e escadre de surveillance, de reconnaissance et d’attaque de la base aérienne de ­Cognac, en Charente. Une base qui, à la faveur des nouvelles technologies, a retrouvé une seconde jeunesse. Un temps dissoute, elle est devenue la toute première unité française dédiée à la guerre à distance. Elle comprend une vingtaine d’équipages déjà formés à manier les drones militaires et prévoit d’en recruter quatre fois plus d’ici 2030. 

Pierre et Benoît comptent parmi les six stagiaires français accueillis pour quatre mois sur la base américaine aux côtés ­d’Espagnols, d’Italiens et de ­Britanniques. Ils ne viennent pas étudier les techniques de combat à distance, ça, ils l’ont déjà appris l’an passé lors d’un autre stage à Holloman, au Nouveau-Mexique. Ils sont à Creech pour se former à une étape ­hautement délicate : le décollage et l’atterrissage « ­physique » mais à distance de l’appareil.

À côté du drone, l’ancien Mirage 2000  de Pierre lui fait penser à un encombrant ­diplodocus.

Les deux hommes se dirigent vers l’abri de tôle marron, à côté de la piste de décollage, où les attend la nouvelle coqueluche des combats aériens, le fameux drone MQ-9 Reaper, littéralement la « Faucheuse ». Des ailes de 20 mètres d’envergure aussi fines que celles d’un albatros, un revêtement de matériaux composites conçu pour glisser dans la masse d’air… Le redoutable engin de guerre paraît aussi inoffensif qu’un ­planeur. À côté, l’ancien ­Mirage 2000  de Pierre lui fait penser à un encombrant ­diplodocus.

Vent faible, ciel dégagé. « You are lucky », annoncent les deux instructeurs américains à l’équipage français. C’est l’avantage des entraînements de nuit : les conditions atmosphériques sont stables. À partir de 10 heures, le thermomètre monte et avec lui les ascendances thermiques. Un cauchemar pour le pilote de drone encore novice. Pas de double commande. Si l’avion pique, impossible pour l’instructeur de rectifier le vol. Le crash guette à tout moment.

4 heures du matin. Après vérification de l’appareil, Pierre et Benoît pénètrent dans l’un des conteneurs métalliques climatisés. Pierre s’assied devant la console de gauche, Benoît devant celle de droite. Des écrans tactiles leur opposent un foisonnement de boutons qui varient selon le menu choisi. L’interface, complexe et vieillotte, est restée au stade de sa conception par des ingénieurs américains. C’était au lendemain du 11 septembre 2001. Les ­Américains décident de représailles en Afghanistan. Les premiers Reaper armés entrent aussitôt en fonction pour frapper les taliban. Depuis, guerre contre le terrorisme oblige, personne n’a eu le temps de se pencher sur l’ergonomie de la plate-forme, dont la maîtrise ­requiert des mois d’apprentissage.

L’aube se lève. Casque sur les oreilles, les deux hommes s’apprêtent à faire décoller le drone, stationné à quelques mètres. Benoît saisit la check-list qui précède le vol et en fait la lecture au pilote :
« Circuit carburant ?
—  Sur automatique ! lance Pierre.
—  Régime moteur ? »
La main gauche du pilote attrape le levier du régime moteur et s’assure qu’il est bien en position basse vers l’arrière : « En position minimum.
—  … Température moteur ?
—  En dessous de 200 °C, démarrage à froid.
—  Pompes carburant ?
—  On.
—  Pression carburant ?
—  Vérifiée, on peut lancer la mise en route. »

Dans les écouteurs, Pierre dialogue avec le contrôleur aérien, comme sur un avion classique :
« Creech Tower, Reaper 22, holding point 26, ready for departure.
—  Reaper 22, line-up runway 26, wind 275 degrees at 16 knots, clear for take-off.
—  Clear for take-off runway 26, Reaper 22. »

Juste à côté du conteneur, sans qu’ils puissent le voir, le drone décolle, fond dans le ciel rose, survole les collines avant de tourner au-dessus de la base. Pierre et ­Benoît opèrent une descente, mais ont à peine le temps de frôler le tarmac. L’appareil repart à la demande de l’instructeur, qui enclenche une fonction pour simuler une panne de carburant. Le drone pique du nez. Benoît ajuste la caméra. Le vent s’engouffre dans les ailes, l’engin perd de l’altitude. « Et maintenant atterrissez !», ordonne l’instructeur. Panique à bord. La vidéo sur l’écran de contrôle hoquète. Le front du pilote dégouline. Le Reaper valse dans les turbulences. Vite. Trouver la bonne combinaison de boutons sans se perdre dans les menus. Vite. De justesse le drone retrouve sa stabilité. Le moteur coupé, la conclusion de l’instructeur est implacable : « Pierre, vous pilotez comme un manche. »

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