Il y a dix ans, Zed Nelson se retrouve devant un phoque barbu allongé sur des rochers en fibre de verre décorés de fausse glace, éclairé par une lumière artificielle. C’était à Polaria, parc d’« expérience arctique » et aquarium situés dans l’extrême nord de la Norvège. « Je me suis demandé pourquoi nous venons observer un phoque, dans ces conditions, alors qu’on est à quelques mètres seulement de son habitat naturel, raconte le photographe anglais. Cette scène m’a hanté pendant des mois. »
À partir de ce jour, l’artiste, coutumier des projets de long terme, commence à s’intéresser aux lieux dans lesquels les humains s’immergent pour « faire l’expérience de la nature ». Pendant des années, il repère les sites représentatifs aux quatre coins du monde, lit tout ce qui existe sur le sujet, collecte des centaines de photos disponibles sur Internet. Puis, avec plus de 2 000 pages de notes sur son ordinateur, il part sur le terrain.
L’hôtel aux pingouins
Du petit déjeuner avec les manchots du Chimelong Penguin Hotel, en Chine, aux vacances dans une immense forêt tropicale intérieure à côté de Berlin, en passant par les pistes artificielles de ski de Dubaï et une version Disney de l’Afrique en Californie, Zed Nelson nous interroge sur notre « consommation » de la nature. « D’un côté, nous dévastons le monde naturel, et de l’autre nous avons envie de nous rattacher à sa version artificielle. Il y a quelque chose de contradictoire dans ce que nous faisons, une déconnexion psychologique qui peut être décrite comme une dissonance cognitive. »
L’être humain du XXIe siècle a besoin de tisser une relation avec la nature, mais il en veut une version aseptisée, facile d’accès, propre, à consommer sans effort et sans risque. « Dans les parcs nationaux, comme à Yosemite aux États-Unis, nous faisons l’expérience d’une nature “sauvage” dans un environnement contrôlé et scénographié. Puis nous retournons au travail et continuons à détruire la planète. » Et de citer les iconiques tours végétalisées de Singapour, symbole de l’urbanisme « vert » entretenu à coup de pesticides, qui cachent la destruction systématique de la nature autour de la ville.
Une auto-illusion collective
Même absurdité en Afrique du Sud, où les touristes payent pour caresser et nourrir de petits lions d’élevage, qui finissent souvent vendus à des chasseurs de trophées occidentaux. « Venant pour moitié des États-Unis, ils payent en moyenne 16 000 dollars pour chasser les lions dans une zone clôturée d’où ils ne peuvent s’échapper. »
Depuis six ans, dans plus d’une douzaine de pays, Zed Nelson photographie la mise en scène de la nature dont nous sommes devenus les maîtres, ces « monuments factices à ce que nous avons perdu ». En prenant de la distance, en incluant les hors-champs et en révélant ainsi l’artifice, sa série baptisée L’illusion de l’Anthropocène est faite d’images non spectaculaires, non « consommables » facilement. Pour mieux méditer le phénomène global de déconnexion de la nature et d’auto-illusion collective.








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