Banlieues vives

Photos par William Keo Un récit photo de Iris Lambert
15 avril 2026
Des jeunes sur le toit d’un bureau de tabac
Confrontant les images stéréotypées, le photojournaliste William Keo saisit, dans sa série « Extramuros », l’ordinaire de la jeunesse des périphéries des grandes villes. Un travail récompensé par le prestigieux prix du World Press Photo 2026, catégorie projet à long terme Europe, début avril.
Confrontant les images stéréotypées, le photojournaliste William Keo saisit, dans sa série « Extramuros », l’ordinaire de la jeunesse des périphéries des grandes villes. Un travail récompensé par le prestigieux prix du World Press Photo 2026, catégorie projet à long terme Europe, début avril.

Un été comme un autre, fondu dans la chaleur et l’ennui, un barbecue s’organise quelque part dans le quartier des Briques Rouges à Verneuil-sur-Seine (Yvelines). Les plus jeunes mangent, mangent, mangent, tant et si bien qu’un des organisateurs, excédé par leur voracité, finit par les chasser en lançant : « Je ne veux plus vous voir sur ce sol ! » Le prenant tout à fait au mot, les adolescents escaladent les bâtiments alentour et, alignés entre les enseignes jaunes, rouges, bleues de la presse, du tabac et de la Française des jeux, contemplent, à la fois moqueurs et souverains, ce banquet de rue depuis le ciel.

Le cliché, saisi en juillet 2023 par le photojournaliste William Keo, 30 ans, fait partie de sa série Extramuros, tout juste récompensée par le célèbre prix du World Press Photo 2026, dans la catégorie projet à long terme Europe. De la Seine-Saint-Denis aux quartiers nord de Marseille, voilà neuf ans qu’il documente les temps de latence et la camaraderie qui cimentent le quotidien de ces territoires appelés « banlieues », périmètres indéfiniment marginalisés où les horizons sociaux se heurtent aux tours des utopies architecturales héritées d’un autre siècle. C’est ici que se condense l’incapacité de la France à « digérer son passé colonial », dit le photographe passé par la mythique agence Magnum de 2021 à 2024, faisant de ces espaces de véritables « sismographes politiques » qui « tremblent avant le reste du pays, amplifiant chaque crise nationale : services publics, autorité, identité. »

En contrepoint des images d’émeutes

Aux représentations figées portées par le discours national et relayées par les couvertures médiatiques hystériques, qui observent les banlieues par le « prisme du fait divers, de la drogue et de la violence » et façonnent des imaginaires stéréotypés, William Keo répond par un travail sur l’ordinaire : « Comme partout, parfois il ne se passe rien, on s’ennuie, et ça aussi, il faut le raconter. » L’idée lui vient lorsqu’un de ses amis d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), où lui-même a grandi, lui fait remarquer : « Pourquoi tu photographies jamais quand on part en vacances ? » Rares sont ceux qui ont les moyens de partir loin, alors c’est dans « les cités des copains » qu’ils s’en vont voyager.

En contrepoint des images des émeutes, toutes en fumigènes, matraques et visages masqués, William Keo photographie donc à Nanterre (Hauts-de-Seine) ceux qui, juchés sur les toits de leurs HLM dans les mois qui suivirent la mort de Nahel Merzouk sous le tir d’un policier en 2023, attendent en fumant des clopes une autre vague de confrontation qui n’est finalement pas venue. Il photographie aussi ce ring de boxe anglaise installé dans la banlieue de Marseille dans le cadre de combats encadrés devant permettre de limiter les rixes entre cités et « transformer les accès de colère en quelque chose d’utile ». Aux corps casqués, munis de boucliers et serrés dans des gilets pare-balles des forces de l’ordre, il oppose ceux, alanguis et parfois dénudés, d’une jeunesse qui joue aux cartes, s’allonge dans les parcs, s’enlace entre les draps et se rassemble pour tenter d’échapper à la solitude. Car s’il faut s’ennuyer, autant le faire « ensemble ».

Un couple dans une voiture
Younes et Sandra s’étreignent dans une voiture près de Villepinte, en Seine-Saint-Denis, le 18 avril 2024.
Interpellation de jeunes par la police devant une devanture de magasin fermé
Des agents de la brigade anti-criminalité (BAC) arrêtent des hommes liés à un point de trafic de drogue au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), le 13 avril 2022.
Un jeune boxer sur un ring, entouré de ses amis
Mehdi, d’origine algérienne et venant de la cité des Bosquets de Montfermeil (Seine-Saint-Denis), participe à un combat de rue organisé par CanalPourss, une initiative locale qui utilise la boxe pour lutter contre la violence. Marseille, le 27 juillet 2024.
Des jeunes habillé en noir
Zak (au centre), un habitant d’un quartier populaire, attend devant une salle de sport l’arrivée de combattants russes. Il participe régulièrement à des combats organisés illégalement. Paris, le 13 décembre 2025.
Des joueurs de cartes
Des migrants soudanais jouent aux cartes au camp de l’Écluse, un campement informel situé en face du Stade de France. Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), le 12 novembre 2020.
Un jeune dans sa chambre
Alexandre Belorgey, d’origine franco-russe, vit chez ses parents. Il aspire à devenir réalisateur. Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), le 15 juillet 2024.
Une jeune femme allongée dans un parc
Lobna, d’origine marocaine et égyptienne, se repose dans un jardin lors d’une réunion entre amis. Elle a suivi des études de publicité et travaille aujourd’hui pour une agence. Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), le 28 mai 2023.
Un couple dans une chambre
Samy Irzo, un rappeur local, et Raisha, une actrice, lors du tournage d'un clip vidéo. Orly (Val-de-Marne), le 31 juillet 2024.
Des jeunes la nuit sur une terrasse
Des jeunes sur le toit d'un immeuble de la cité Pablo Picasso, où des émeutes ont éclaté en juin 2023 à la suite du décès de Nahel Merzouk (17 ans), abattu par un policier. Nanterre (Hauts-de-Seine), le 17 novembre 2023.
Des policiers devant une porte avant une intervention
Des agents de la brigade anti-criminalité (BAC) se préparent à perquisitionner le domicile d’un trafiquant de drogue présumé, à 6 heures du matin. Seine-Saint-Denis, le 12 avril 2022.
Un couloir dans un immeuble
Dans la prison de Villepinte (Seine-Saint-Denis), le 12 juillet 2022. Elle a ouvert ses portes en 1991 avec une capacité d’accueil de 546 places. Au moment où cette photo a été prise, l’établissement comptait plus de 1 000 détenus, soit un taux d’occupation de près de 200 %.
Des jeunes au coucher du soleil
Des spectateurs assistent depuis un toit à la Coupe du monde des quartiers, un tournoi de football amateur local réunissant des Français d'origine africaine, qui s’inscrit dans le cadre d’un mouvement croissant de compétitions communautaires organisées dans les banlieues. Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), le 19 juin 2022.
Un jeune homme sur un vélo prend une photo d'un feu avec son portable
Quelque 20 000 personnes manifestent devant le palais de justice de Paris pour dénoncer les violences policières. Un rassemblement organisé par Assa Traoré, dont le frère Adama (24 ans) est mort en 2016 alors qu’il était en garde à vue à la gendarmerie de Persan (Val-d'Oise). Le 2 juin 2020.

Au sein de la maison d’édition Four Eyes qu’il a cofondée, William Keo a dirigé la refonte visuelle de Revue21 à la rentrée 2025. La rédaction lui adresse ses plus chaleureuses félicitations.