Un été comme un autre, fondu dans la chaleur et l’ennui, un barbecue s’organise quelque part dans le quartier des Briques Rouges à Verneuil-sur-Seine (Yvelines). Les plus jeunes mangent, mangent, mangent, tant et si bien qu’un des organisateurs, excédé par leur voracité, finit par les chasser en lançant : « Je ne veux plus vous voir sur ce sol ! » Le prenant tout à fait au mot, les adolescents escaladent les bâtiments alentour et, alignés entre les enseignes jaunes, rouges, bleues de la presse, du tabac et de la Française des jeux, contemplent, à la fois moqueurs et souverains, ce banquet de rue depuis le ciel.
Le cliché, saisi en juillet 2023 par le photojournaliste William Keo, 30 ans, fait partie de sa série Extramuros, tout juste récompensée par le célèbre prix du World Press Photo 2026, dans la catégorie projet à long terme Europe. De la Seine-Saint-Denis aux quartiers nord de Marseille, voilà neuf ans qu’il documente les temps de latence et la camaraderie qui cimentent le quotidien de ces territoires appelés « banlieues », périmètres indéfiniment marginalisés où les horizons sociaux se heurtent aux tours des utopies architecturales héritées d’un autre siècle. C’est ici que se condense l’incapacité de la France à « digérer son passé colonial », dit le photographe passé par la mythique agence Magnum de 2021 à 2024, faisant de ces espaces de véritables « sismographes politiques » qui « tremblent avant le reste du pays, amplifiant chaque crise nationale : services publics, autorité, identité. »
En contrepoint des images d’émeutes
Aux représentations figées portées par le discours national et relayées par les couvertures médiatiques hystériques, qui observent les banlieues par le « prisme du fait divers, de la drogue et de la violence » et façonnent des imaginaires stéréotypés, William Keo répond par un travail sur l’ordinaire : « Comme partout, parfois il ne se passe rien, on s’ennuie, et ça aussi, il faut le raconter. » L’idée lui vient lorsqu’un de ses amis d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), où lui-même a grandi, lui fait remarquer : « Pourquoi tu photographies jamais quand on part en vacances ? » Rares sont ceux qui ont les moyens de partir loin, alors c’est dans « les cités des copains » qu’ils s’en vont voyager.
En contrepoint des images des émeutes, toutes en fumigènes, matraques et visages masqués, William Keo photographie donc à Nanterre (Hauts-de-Seine) ceux qui, juchés sur les toits de leurs HLM dans les mois qui suivirent la mort de Nahel Merzouk sous le tir d’un policier en 2023, attendent en fumant des clopes une autre vague de confrontation qui n’est finalement pas venue. Il photographie aussi ce ring de boxe anglaise installé dans la banlieue de Marseille dans le cadre de combats encadrés devant permettre de limiter les rixes entre cités et « transformer les accès de colère en quelque chose d’utile ». Aux corps casqués, munis de boucliers et serrés dans des gilets pare-balles des forces de l’ordre, il oppose ceux, alanguis et parfois dénudés, d’une jeunesse qui joue aux cartes, s’allonge dans les parcs, s’enlace entre les draps et se rassemble pour tenter d’échapper à la solitude. Car s’il faut s’ennuyer, autant le faire « ensemble ».













Au sein de la maison d’édition Four Eyes qu’il a cofondée, William Keo a dirigé la refonte visuelle de Revue21 à la rentrée 2025. La rédaction lui adresse ses plus chaleureuses félicitations.