Entretien  |  Imaginaires

« Ces poétesses ont débarqué avec les codes des influenceuses » 

Écrit par Pauline Gabinari
Camille Bloomfield est maîtresse de conférences en littérature française à l’université Paris Cité et membre du comité de rédaction de la revue Po&sie. Depuis dix ans, elle explore la pop poésie, qui s’inspire des codes de la pop culture pour créer et diffuser.
Entretien autour du récit Les Beyoncé de la rime

 En quoi cette génération de poètes diffère-t-elle des précédentes ?

Cette nouvelle vague, majoritairement féminine, a débarqué avec les codes du Web et des influenceuses. Les poétesses d’aujourd’hui publient beaucoup, montrent leurs visages, leurs corps… Elles ont adopté un comportement radicalement différent de celui des poètes de la génération précédente, et vraiment dans l’air du temps. En revanche, le fait d’aller dans les bars pour démocratiser le genre n’est pas nouveau. Je pense à la poésie sonore ou la poésie action, apparues dans les années 1960-70, alimentées par la culture punk et des valeurs politiques.

La poétesse Rupi Kaur a effectué une tournée mondiale d’une soixantaine de dates (ici à Fort Lauderdale, en Floride, en juin 2022). Crédit - Larry Marano / Shutterstock / SIPA.

Pourquoi y a-t-il autant de résistance face à ces poétesses ?

Le sociologue Pierre Bourdieu disait que la poésie est l’art qui porte le plus grand capital symbolique en France. Pour les puristes, si vous faites de la poésie tout en étant contraint par le besoin d’en vivre, votre écriture n’est plus libre. C’est ce qui est reproché à la pop poésie. Pour ma part, je déteste qu’il y ait un jugement de valeur derrière l’idée de poésie. Pourquoi la musique ou la peinture par exemple, auraient-elles le droit d’avoir un versant pop et pas la poésie ?

De quoi la pop poésie s’inspire-t-elle ?

Cette forme de poésie s’inspire de la musique. Les jeunes rappeurs ont été les premiers à ne pas chercher la validation des maisons de disques, mais à commencer par se créer une communauté sur les plates-formes grâce à l’autoproduction et l’autodiffusion.

Quelles sont les limites de ce système ?

La charge éditoriale et commerciale revient beaucoup plus au poète qu’avant, quand l’acte de création suffisait. Alors certes, c’est plus démocratique. Tout le monde peut prendre la parole sur les réseaux. Mais il faut aussi assurer la promotion de ses ouvrages et apparaître comme une personnalité publique. Politiquement, cette démarche pose question, car cette nouvelle vague de poètes se dit très engagée, notamment sur les questions d’identité. Or, selon moi, il y a une petite contradiction entre un engagement et une forte présence sur les réseaux : publier ses poèmes sur Instagram, c’est aussi céder ses droits sur sa création.

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