« J’avais envie qu’ils soient fiers de leur parcours créatif »

Écrit par Camille Drouet Chades

Fin février 2022, le monde s’ouvre progressivement après des mois de restrictions liées à la pandémie de Covid-19. Au Québec où elle vit, la photographe documentaire Joannie Lafrenière pense que la résidence qui lui a été proposée à Villers-Cotterêts dans l’Aisne n’aura pas lieu. En amont de l’inauguration de la Cité de la langue française et des cultures francophones, prévue l’année suivante, la ville a lancé des projets artistiques pour créer du lien avec la population. La France vit toujours sous protocole sanitaire de niveau 2 et le projet photographique de la Québécoise implique des personnes âgées. Avec ses trois doses de vaccins, son masque et son passeport vaccinal en poche, elle quitte la Belle Province, direction le Vieux Continent, pour cinq semaines d’ateliers photographiques avec des « jeunes, des déficients intellectuels, des scolaires et des résidents d’Ehpad ».

Dans la maison de retraite, la Québécoise admet avoir « découvert des personnes plus diminuées physiquement et cognitivement que ce [qu’elle] avai[t] imaginé. Des gens rendus encore plus seuls par le Covid-19 – malgré la force incroyable déployée par le personnel pour amener de la lumière dans des quotidiens devenus très sombres ».

Ce qui ne l’empêche pas de s’enticher rapidement du groupe d’une quinzaine d’aînés qu’elle voit deux fois par semaine. « Je leur faisais photographier des objets, découvrir le portrait, les cadrages… et puis, nous avions un temps d’échange. Un jour, de façon très anodine, j’ai demandé : “Si vous redeveniez jeune, vous voudriez être quoi ?” Leurs regards se sont illuminés, les réponses ont fusé. C’était très beau parce qu’ils ne regardaient pas en arrière avec des regrets, mais rêvaient comme des enfants. »

Humilité et gratitude

La quadragénaire a fait du « bel âge » un de ses thèmes de prédilection. Il suffit de voir Gabor, son documentaire consacré au photographe canadien presque centenaire, Gabor Szilasi, ou les mises en scène acidulées de sa série Playtime, où une octogénaire devient sa jumelle. « Travailler avec les aînés me place dans un rapport d’humilité et de gratitude face à ce que j’ai la chance de vivre, à ce que mon corps me permet d’accomplir. Nos sociétés occidentales mettent les vieux de côté, les voient comme des personnes lentes et inutiles, quand elles pourraient valoriser leur savoir, leur sagesse. On leur parle fort, on fait les choses pour eux, comme s’ils étaient un peu débiles. On considère qu’ils n’ont plus l’âge de s’amuser. Comment ne pas souffrir d’être transparent ? », déplore-t-elle. Le rêve ne serait-il qu’un prétexte ?

« Ils se sont vus entre eux, ont tissé des liens qui n’existaient pas. Ils ont existé à travers l’objectif puis sur les tirages, exposés dans les jardins de la Cité de la langue et publiés dans un fanzine. Sur ce projet photographique, l’objectif n’était pas vraiment le résultat en soi, la qualité des images, même si je les aime beaucoup. J’avais envie qu’ils se trouvent beaux, qu’ils soient fiers du résultat et de leur parcours créatif. » Ce n’est probablement pas un hasard si la présentation que Joannie Lafrenière fait d’elle sur son site Internet se conclut par ces mots : « J’ose croire que même grands, on peut continuer à jouer à comme des enfants. »

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