Ce rêve vieux

Photos par Joannie Lafrenière Un récit photo de Camille Drouet Chades
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Ce rêve vieux
« Et toi, tu veux faire quoi quand tu seras jeune ? » En 2022, la photographe québécoise Joannie Lafrenière a effectué une résidence de cinq semaines à Villers-Cotterêts dans l’Aisne, au cours de laquelle elle a posé cette question à des résidents d’un Ehpad public. Puis elle a demandé à des enfants de l’école primaire voisine comment ils s’imaginaient dans cinquante, soixante, soixante-dix ans… Ensemble, ils ont voyagé entre les âges.
Publié le 10 mai 2024
« Et toi, tu veux faire quoi quand tu seras jeune ? » En 2022, la photographe québécoise Joannie Lafrenière a effectué une résidence de cinq semaines à Villers-Cotterêts dans l’Aisne, au cours de laquelle elle a posé cette question à des résidents d’un Ehpad public. Puis elle a demandé à des enfants de l’école primaire voisine comment ils s’imaginaient dans cinquante, soixante, soixante-dix ans… Ensemble, ils ont voyagé entre les âges.
Jean-Marie Blin réside à l’Ehpad François-1er de Villers-Cotterêts, l’un des 7 500 établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes de France. Avec ses 64 printemps au compteur, il y fait figure de jeunot. En France, seuls 3% des résidents en Ehpad ont moins de 70 ans, selon l’Insee. Comme neuf personnes sur dix entrées précocement en maison de retraite (selon la Drees, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), il souffre de troubles cognitifs. « Il ne parlait pas, faisait juste des sons. Mais quand j’ai demandé à une quinzaine de résidents ce qu’ils “rêvaient d’être s’ils redevenaient jeunes”, il a distinctement répondu : “Claude François” », raconte Joannie Lafrenière. La photographe québécoise court alors les brocantes en quête de vinyles et d’accessoires. « Il était taciturne, ne souriait jamais. Mais sous le chapeau à paillettes, il s’est illuminé d’un petit air coquin qu’on ne lui a jamais revu. » Monsieur Blin a gardé la bague bleue comme un trésor après la prise de vue, jusqu’à son décès en février 2024.
Fin février 2022, Michel Deltete a 79 ans. Après une vie passée entre les murs, l’ancien gardien de prison s’imagine en pilote d’avion. À cette époque, la France vit toujours au rythme du Covid-19, les Ehpad, encore plus. Joannie Lafrenière n’a pas l’autorisation de quitter l’enceinte de l’établissement avec le groupe de son atelier photographique. « Cette unité de lieu forcée a été notre canevas : il a fallu se débrouiller avec ce que nous avions, mettre en scène le réel. Michel a enfilé une chemise blanche, j’y ai ajouté un pin’s “de pilote” trouvé en ressourcerie, et une maquette dûment désinfectée. » La prise de vue s’est faite dans la cour de l’établissement. « Michel, c’était le bon vivant de l’Ehpad, celui qui enchaîne les clopes et les blagues. Là, il était fier comme un enfant », se souvient la photographe.
« Pilote, star de cinéma, chanteur… Face à la possibilité de se rêver à nouveau jeune et se projeter dans un avenir hypothétique, sans aucune limite, les aînés répondent exactement comme des enfants ! » constate, émue, Joannie Lafrenière. Alors, aux gamins de l’école primaire publique située à quelques centaines de mètres de l’Ehpad, elle a demandé : « Qu’est-ce que vous ferez quand vous serez vieux ? » Par petits groupes, des élèves de CM1 ont exploré puis mis en images leur vision du grand âge. « Les enfants voient dans la vieillesse une formidable étape de la vie, où l’on peut enfin se détendre », s’enthousiasme la Québécoise. Pour Mao, Tyanna et Nahyl, la vieillesse a la douceur d’un déjeuner sur l’herbe. L’espérance de vie des deux garçons de 8 et 9 ans frôle les 80 ans, celle de leur camarade dépasse les 85 ans.
Jacqueline Potard a 79 ans. Elle pose dans sa chambre entourée de peluches. Ancienne agricultrice, elle se rêve vétérinaire. « Elle était absente, quelque chose de très dur émanait d’elle, de la solitude peut-être ou le souvenir d’une souffrance. Elle parlait peu et semblait souvent en colère », se remémore Joannie Lafrenière. La septuagénaire est restée arrimée à ce gros chat trouvé dans une ressourcerie, qu’elle n’a plus voulu quitter. « Les résidents dégagent beaucoup de tristesse et souvent une grande solitude. Leur isolement a été renforcé par la pandémie qui les a cantonnés à leur chambre. Les visites étaient interdites, puis limitées, leurs activités annulées. Déjà invisibilisés par la société, les vieux ont disparu sous les masques. » Madame Potard a pu retirer le sien le temps de sa séance photo. En France, environ 600 000 personnes vivent en Ehpad selon l’Insee. Entre mars 2020 et mars 2021, près de 35 000 d’entre elles sont mortes des conséquences du Covid-19.
Peignoir, pipe, bigoudis et lunettes au bout du nez… Dans le gymnase de leur école, Antoine, Noah et Enzo se projettent en vieux joueurs de bingo. « Nos sociétés occidentales portent un regard souvent misérabiliste sur la vieillesse. On y considère les aînés comme des charges, des personnes ralenties, qui ne sont plus bonnes à grand-chose et certainement pas à prendre du plaisir. » Ces enfants – dont l’âge n’a pas atteint la première dizaine – n’ont pas cette vision péjorative du grand âge. « Ils jouaient avec les clichés dans leurs déguisements, prenaient des voix chevrotantes, mais ne voyaient pas les vieux comme dépourvus d’envies ou d’émotions. Noah croisait les doigts, il criait, levait les bras. Le vieux qu’il incarnait devait vraiment gagner cette partie imaginaire », s’amuse Joannie Lafrenière.
« Joseline était apeurée, fermée, toujours silencieuse. Quand elle a dit qu’elle se rêvait en “star de ciné”, je n’en revenais pas », se souvient la photographe. La vieille femme passe entre les mains du coiffeur de l’Ehpad, se fait maquiller, enfile de fausses perles et la guirlande lumineuse qui lui sert de boa. Elle se retrouve sous le feu des projecteurs… de la salle de luminothérapie de l’établissement. « Dans la lumière, ses épaules – toujours rentrées – se sont déployées. Elle se sentait belle. Et elle se sentait vue. L’âge et la vie en institution – d’autant plus en temps de Covid – font disparaître les individus. Mais exister est un besoin vital. »
On n’est pas sérieux quand on a 7 ou 77 ans. C’est ce que semblent nous dire ces minots qui s’imaginent une vieillesse sportive devant la porte du réfectoire de leur école. Le dos de Louis se voûte sous le poids des boules de pétanque, tandis qu'Aydan et Evan détournent l’usage de leurs cannes, l’un pour faire du patin à roulettes, l’autre, haltérophile, pour ramasser ses poids. « Ils imitent un corps qui devient moins coopérant, mais sans avoir conscience de tout ce qu’implique la perte de force physique liée à l’âge. »
Bernard Onisko a 64 ans. Souffrant de lourds problèmes respiratoires, il en fait vingt de plus. L’ancien manutentionnaire se rêve en Jean-Paul Belmondo. « Une évidence » pour lui, « une surprise » pour la photographe. « Très diminué physiquement, il était en retrait, traînant avec lui la bouteille d’oxygène qui l’aide à respirer. Pour la photo, il a gravi quelques marches – ce qu’il ne faisait plus – et retiré ses tuyaux. » Un trench de seconde main et des fausses Ray-Ban ont fait le reste. Postée au pied de l’escalier de l’Ehpad avec les autres membres du groupe, Joannie Lafrenière crie : « Allez ! On est à Saint-Tropez, on donne ce qu’ils veulent aux paparazzis et aux fans ! » L’homme se redresse, sourit et salue ses congénères. « Ils se sont mis à hurler et à faire de grands signes comme s’ils voyaient une vraie star. » Selon l’Observatoire des inégalités, l’espérance de vie en bonne santé d’un ouvrier, environ 60 ans, est inférieure de près de dix ans à celle d’un cadre.
Il paraît que les voyages forment la jeunesse. Romain, Yassine et Elias ont chaussé lorgnons et perruques argentées, direction un périple imaginaire et… organisé. « Ils ne voient pas les aînés voyager autrement qu’en groupe. Mais une fois leur grand âge atteint, ils les imaginent en constante vadrouille », relate la photographe. En terme d’organisation justement, la photographe doit composer. « Un jour, je devais canaliser les enfants, les placer, brider leur énergie débordante. Le lendemain, je demandais aux aînés de se lâcher. Le costume était mon allié : quel que soit l’âge, il permet de s’évader. »
Paul Clément a 70 ans. L’ancien peintre en bâtiment ne parle presque pas, il marmonne. « Mais il chante en permanence. » Ses jambes ne le portent plus : qu’importe. « Paulo », ce qu’il veut, c’est être pilote de Formule 1. « Mais comment transformer son fauteuil roulant en bolide ? » s’interroge la photographe. Équipé du casque de mobylette d’un infirmier et d’une nappe devenue cape de super héros, Paulo s’installe devant l’entrée de l’Ehpad. Le sol gris sera son asphalte. « Au format panoramique, les stries du mur donnent du mouvement à l’image. Et pour renforcer l’impression de vitesse, je demande à Michel [le pilote d’avion de la 2e photo, ndlr] d’agiter l’étole rouge. Paulo fait mine de tourner un volant en imitant des bruits de moteur. Dernière moi, les autres résidents, hilares, émettent des crissements de pneus. »
Françoise Berdeaux était bibliothécaire. À 67 ans, « c’est l’une des plus vives du groupe : intelligente, cultivée, intéressée par tout. Elle ne savait pas trop de quoi elle rêvait, elle a choisi fleuriste, sans conviction ». Elle pose dans le réfectoire de l’unité fermée, réservée aux patients atteints d’Alzheimer. « Accompagnés d’infirmiers pour aider les moins valides, on se baladait dans l’établissement et je demandais au groupe d’être attentif aux formes, aux couleurs, à la façon dont la lumière berce une pièce. » Une fois le décor trouvé, il ne restait plus à Françoise qu’à y assortir sa tenue. « C’était aussi une de façon de montrer qu’on peut chercher la beauté partout, même dans un univers restreint. Et que l’on peut apprendre, s’étonner à tout âge. Françoise était dans cette démarche. Elle s’en fichait pas mal, des fleurs. »

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