En coulisses  |  Écosystèmes

Plus de soixante départements interrogés

Écrit par Laurence Delleur
Pendant dix-huit mois, Laurence Delleur a mené une enquête édifiante dans cinq pays d'Europe, pour raconter les ficelles d’un système qui fructifie aux dépens des personnes âgées. Pour « XXI », elle s’est spécifiquement intéressée à une entreprise bisontine, Âges et vie, en décryptant son implantation dans une soixantaine de départements français.

Cette enquête a commencé dans le cadre du documentaire de quatre-vingt-dix minutes que j’ai réalisé pour Arte, Hold-up sur les vieux (diffusé mardi 14 mai à 20 h 55 et en replay sur arte.tv jusqu’au 13 décembre). Lancé à la suite de l’affaire Orpea, ce film avait pour objectif d’interroger la manière dont le secteur privé lucratif s’occupe des personnes âgées à travers l’Europe.

En France, j’avais choisi de m’intéresser à une forme plus méconnue de la prise en charge des aînés, à mi-chemin entre le domicile et l’Ehpad : l’habitat partagé. En juin 2022, un article du Télégramme attire mon attention. Il explique que le département des Côtes d’Armor a suspendu les autorisations accordées aux colocations d’une société nommée Âges et Vie, rachetée par le groupe Korian (qui se renomme Clariane par la suite). Je commence à tirer le fil de cette histoire et à découvrir l’ampleur des dysfonctionnements de ces structures.

Mon enquête a duré un an et demi. Pour la mener à bien, il a fallu interroger – et relancer à de multiples reprises – plus de soixante départements concernés par ces projets de colocations. Quatre d’entre eux n’ont pas donné suite : la Côte d’Or, l’Eure, la Somme et le Doubs, département où la société Âges et Vie est née. Je leur demandais pourtant la confirmation et la copie d’arrêtés publics (disponibles en théorie sur leur site internet, mais introuvables via les moteurs de recherche), deux ans après le scandale Orpea, sur un sujet – la prise en charge des personnes âgées – relevant de leur compétence. J’ai interrogé également près de 70 communes, avec parfois les plus grandes difficultés. Quelques-unes m’ont renvoyée vers l’entreprise privée en guise de réponse, me glissant même qu’Âges et Vie ne les autorisait pas à communiquer !

Plus de devis pendant les portes ouvertes

J’ai aussi échangé avec une trentaine de familles et une vingtaine d’ex-salariés d’Âges et Vie. Certains m’ont contactée spontanément, écœurés de ce qui se passait à l’intérieur de ces maisons. Plusieurs familles se sont constituées en collectif pour tenter d’obtenir des améliorations, notamment dans le Loiret, le Morbihan, la Haute-Saône et les Deux-Sèvres. De nombreuses remises financières ont été accordées, tandis que des commentaires négatifs sur Internet, en particulier sur la page Facebook d’Âges et Vie, étaient supprimés.

Certains proches de résidents ont eu peur de s’exprimer. En pleine pandémie de Covid-19, l’un des avocats de la multinationale Korian a adressé un courrier menaçant à plusieurs familles qui avaient osé critiquer le fonctionnement de certains Ehpad du groupe dans les médias, évoquant des « accusations graves et mensongères susceptibles de constituer un délit » et les mettant « en demeure de cesser de telles pratiques ».

Les anciens salariés d’Âges et vie craignent aussi parfois des représailles s’ils s’expriment. Info ou intox ? Le bruit court qu’un ancien membre du cabinet du directeur de la gendarmerie nationale, chargé de la sécurité du groupe Korian, serait chargé d’identifier mes sources.

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