“Si l’enregistrement audio de ton interview a foiré, ta mémoire peut la reconstituer dans les heures qui suivent. Il faut alors tout coucher sur papier.” En école de journalisme, on t’enseigne que la mémoire déforme les souvenirs, d’où la nécessité de garder des traces écrites des reportages. Mais, pour mettre à l’aise leurs interlocuteurs, certains de mes collègues ne prennent de notes qu’une fois les interviews terminées. J’ai toujours été incapable de faire ça. Quand c’est possible, je préfère tout enregistrer, quitte à me coltiner des heures de retranscription. Ça rassure.
Lors de mon arrestation en Éthiopie, j’ai été autorisé à entrer dans ma cellule avec un carnet de notes… sur lequel il ne restait que trois pages vierges. J’ai donc renoncé à consigner les détails de ma mésaventure. Et improvisé une méthode de mémorisation. Un bruit, une image, une idée, une odeur à associer à un événement marquant par jour. Et puis, se les répéter, comme dans le jeu qu’on apprend aux gosses à l’école : « Dans ma valise, il y a… »
Vendredi : interrogatoire, chat qui miaule. Samedi : tribunal, survêtement bleu. Dimanche : néon blafard, insomnie. Pour stimuler cette mémoire, et joindre l’utile au désagréable, je me suis aussi mis en tête d’apprendre l’alphabet arabe, bien aidé par mes camarades soudanais. C’est à ça que les trois pages vierges de mon carnet ont servi. »