La première fois que j’ai vu les prostituées de Kabukichō, je ne les ai pas remarquées tout de suite. Elles étaient accroupies devant une supérette, la tête baissée sur leur portable, habillées comme beaucoup de filles à la mode, avec des platform shoes, des robes courtes et des sacs où pendaient des peluches. Pas de regard aguicheur, pas de maquillage criard. Juste des jeunes Japonaises qui semblaient attendre des copains pour sortir dans un bar ou un restaurant de ce quartier de nuit. Puis, au fur et à mesure que le jour tombait, les enseignes lumineuses roses s’allumaient de partout, et d’autres filles apparaissaient à l’ombre des love hotels. Des hommes aussi, commençant à stagner debout au croisement de quelques rues qui leur donnaient un bon aperçu du choix de la soirée. Il y en avait pour 15 000 yens, ou même 10 000 yens – une soixantaine d’euros. Des jeunes filles « fraîches ». Parfois même des écolières, avec un peu de chance.
Une voiture de police passait, haut-parleur hurlant – « L’attente de clients à des fins de prostitution est strictement interdite par la loi. Arrêtez immédiatement ! » –, puis disparaissait dans l’indifférence générale. Dans les médias, on pointait du doigt ces filles de mauvaise vie. Mais jamais leurs clients. Une hypocrisie de plus dans un pays où la prostitution avait toujours existé, partout, mais jamais en plein jour. Pourquoi ces jeunes femmes venaient-elles s’exposer ici, au cœur de Tokyo, à la vue de tous ? Il y avait comme un cri d’alarme dans leurs silhouettes recroquevillées.
Bordels déguisés en salons de bien-être
Au Japon, la prostitution est théoriquement interdite par la loi depuis 1956, mais tous les établissements proposant des actes sexuels autres que la pénétration vaginale sont légaux. De fait, les rues de Tokyo regorgent de bordels déguisés en salons de massage, bains et autres vitrines de « bien-être » protégés par la loi sur le « divertissement ». Une anomalie qui, sous la pression d’associations féministes, commence tout juste à être débattue au Parlement. Et ce malgré les réticences du très conservateur gouvernement de Sanae Takaichi, pourtant la première femme à la tête du pays. Son tout-puissant Parti libéral-démocrate, qui gouverne le pays quasi sans discontinuer depuis les années 1950, n’a pas rompu avec les valeurs patriarcales, telles que le maintien de la succession exclusivement masculine au trône impérial – bien que l’opinion publique penche massivement en faveur de futures impératrices.
Depuis la pandémie de covid, la presse évoquait régulièrement des affaires de jeunes filles tombées dans la prostitution après avoir contracté des millions de yens de dettes dans les host clubs – bars à hôtes masculins – de Kabukichō, ce quartier chaud de l’arrondissement de Shinjuku. Dans les années 1990, j’avais moi-même travaillé quelques mois dans un hostess club de Roppongi, un autre haut lieu de la vie nocturne tokyoïte. L’hôtesse était un peu la version moderne et vulgarisée de la geisha. On devait tenir compagnie aux hommes, leur servir à boire et les divertir par notre seule conversation. Les attouchements étaient strictement interdits dans le club. Il y avait beaucoup d’hommes d’affaires, des salarymen qui arrivaient avec leur boss après le boulot, ou des solitaires qui venaient rejoindre leur favorite. Chacune était payée à l’heure, avec un système de bonus sur les boissons, et plus encore si elle arrivait à fidéliser un client.
Après le travail, les hôtesses les mieux payées allaient boire un verre chez leurs homologues masculins, dans ces host clubs alors ouverts jusqu’à 7 heures du matin. Ces clubs étaient surtout fréquentés par des femmes riches qui cherchaient la compagnie de garçons juvéniles. Mais jusqu’à récemment, on n’avait jamais entendu parler de jeunes filles qui se prostituaient pour rembourser leurs hôtes.
L’apparition des « hôtes malveillants »
En cette journée de fin août, il fait une chaleur humide et les cigales chantent. Dans les locaux de l’association Seiboren Kakekomi Dera, juste en face du parc Ōkubo où fleurit la prostitution, Gen Hidemori accueille les âmes égarées. Né en 1958, l’homme a grandi dans le quartier le plus malfamé d’Osaka. Discriminé parce que d’origine coréenne, il a exploré toutes les marges, connu toutes les faces sombres de la société japonaise. De ses années dans les bas-fonds puis de sa reconversion en bon samaritain de Kabukichō, il a tiré plusieurs livres. Aujourd’hui, il combat tous les maux de l’archipel – violence domestique, harcèlement scolaire, enfermement volontaire (hikikomori), difficultés de réinsertion des anciens taulards… Depuis sa création en 2002, son association aurait traité plus de 50 000 cas. C’est ainsi que Seiboren est aussi devenue la première organisation à lutter contre le phénomène dit des « hôtes malveillants ».
À l’intérieur d’une grande pièce, qui fait office à la fois de cantine et de bureau, Gen Hidemori m’écoute en me scrutant derrière ses verres fumés. Il me met tout de suite au diapason : « Dans les années 1990, la profession d’hôte était encore honorable. Les garçons devaient être cultivés, avoir du charme. Mais les hôtes de 2020 n’ont rien à voir avec ça, ils sont juste obsédés par leur physique. La situation a commencé à vriller dans les années 2000. C’est à cette époque qu’on a commencé à voir des hôtes de plus en plus jeunes cibler des jeunes femmes sans moyens… Mais personne n’en parlait. »
Les hôtes dépensent des fortunes en chirurgie esthétique. Ensuite, ils mettent leur photos sur les réseaux et attendent leur proie.
Gen Hidemori, fondateur de l’association Seiboren
En 2005, une révision de la loi Fueiho – qui réglemente les établissements de divertissement nocturne – vise à nettoyer Kabukichō en chassant les yakuzas, et ainsi redorer l’image de Shinjuku. Les clubs d’hôtes sont contraints de fermer à minuit, les obligeant à changer de clientèle pour survivre. Dans le même temps, une nouvelle sorte de mafia, les hangure, sévissant sur Internet de manière anarchique à rebours de la verticalité des yakuzas, se développe. « On a vu alors des rabatteurs harceler les filles dans la rue, dans l’idée d’attirer dans les clubs une clientèle toujours plus jeune, et plus manipulable. À partir de là, l’ambiance de Kabukichō a complètement changé », continue Hidemori.
« Les clubs d’hôtes se sont multipliés en vendant l’image de jeunes hommes à la peau blanche et lisse, aux longs cils. Ils font tout pour ressembler aux menz idols [les stars de la pop japonaise ou coréenne], ils dépensent des fortunes en chirurgie esthétique – opération des paupières, épilation définitive du corps… Ensuite, ils mettent leur photos sur les réseaux et attendent leur proie. Lorsqu’une fille les rejoint au club, ils lui font commander des bouteilles de champagne en lui disant qu’elle pourra payer plus tard… Mais on parle de sommes qui se chiffrent en millions de yens [des milliers d’euros] ! Vous savez, les filles japonaises ne savent pas dire non. Et si l’une d’elle tente de s’en échapper, l’hôte la harcèle jusqu’à ce qu’elle revienne. »
Violences du confinement
Gen Hidemori détaille tout ça calmement, mais on sent sa rage – vingt ans qu’il alerte les autorités… « Pendant le covid, j’ai noté une augmentation drastique du nombre de filles dans les rues. Beaucoup étaient mineures et fuyaient leur foyer à cause de violences dans leurs familles confinées. Ça en a fait des cibles de choix pour les recruteurs des bars à hôtes. En quelques semaines, des centaines de filles se sont retrouvées avec des ardoises démesurées. » Plus de 50 000 euros, parfois. Cet engrenage a même un nom : urikake. Pendant que les films et les séries télé continuent de répandre l’image romantique et désuète des clubs d’hôtes, des jeunes filles au bord du suicide appellent les associations.
Les premiers scandales éclatent dans la presse. On parle d’une jeune habituée des clubs, coupable d’avoir dérobé 20 millions de yens à des hommes pour rembourser ses dettes auprès d’un hôte dont elle était tombée amoureuse. On raconte qu’un autre hôte a forcé une mineure à vendre son corps pour effacer une dette de 10 millions de yens. Des parents de filles ruinées tentent de porter plainte : la police les retoquent en évoquant des décisions prises par les victimes en pleine possession de leur libre arbitre.
« La piéger psychologiquement »
En 2023, le quotidien Tokyo Shinbun publie le témoignage d’une mère dont la fille, étudiante, se prostitue depuis deux ans pour rembourser la dette de 9 millions de yens qu’elle a contractée auprès d’un hôte. Elle décrit son enfant comme victime d’une « magie noire ». Dans sa chambre, elle a retrouvé un carnet où l’hôte a écrit : « Les filles viennent dans les clubs pour combler le vide dans leur cœur. Manipulation mentale. Technique numéro 1 : l’enchaîner et la piéger psychologiquement. »
La même année, une enquête choc de la police métropolitaine de Tokyo révèle que 78 000 filles ont été envoyées dans tout le pays, entre 2019 et 2025, pour travailler dans des établissements de prostitution, via un immense réseau de recruteurs et d’hôtes opérant depuis Kabukichō. Il est question d’un manuel de « lavage du cerveau » à destination des hôtes, qui théorise un système de transfert de 100 % des gains des prostituées vers ce réseau sous prétexte que « les travailleuses du sexe ne sont pas des êtres humains ». Leur exploitation, précise le texte, est « perpétuelle ».
Enfer et dortoirs secrets
L’emprise est visible à l’œil nu dans le quartier. En remontant vers la rue des love hotels, plus de 300 clubs d’hôtes se concentrent dans un étroit périmètre. Sur les immenses enseignes accrochées aux façades des immeubles et des parkings, des garçons au visage androgyne et au teint d’albâtre semblent narguer les remous de la ville, un doux sourire détaché sur leurs lèvres brillantes. Lavallière et luxueux bijoux au cou, ces princes charmants murmurent des choses comme « un fantasme rien que pour toi », « une illusion d’amour plus pure que dans la vraie vie »…
Derrière ces enseignes appelant à la rêverie se cache en réalité un enfer. Plusieurs de ces immeubles comportaient, selon la police tokyoïte, des dortoirs secrets. Pour s’assurer qu’une fille ne s’échappe pas, les manuels saisis par la police expliquaient qu’il fallait la convaincre d’abandonner son logement sous prétexte de « vivre ensemble » avec son hôte. En réalité, les attendaient de minuscules chambres au sein de complexes gérés par le réseau. Isolées du monde extérieur, elles y perdaient toute notion de la réalité.
« Ils leur offrent gentillesse et attention »
En dépit du durcissement des sanctions pénalisant les entreprises de divertissement en juin 2025, le nombre de filles qui se prostituent pour payer les clubs d’hôtes n’a pas diminué. Les racines du problème sont profondes. Gen Hidemori hausse les épaules. « Le Japon a toujours été une société de suprématie masculine, résume-t-il. À l’ère Meiji [1868-1912], on envoyait les femmes pauvres des campagnes se prostituer à l’étranger. Pendant la guerre [1939-1945], on enlevait des femmes [en Chine et en Corée] pour qu’elles servent d’esclaves sexuelles à l’armée impériale. Aujourd’hui, la société a créé ces hôtes qui sont pires que des proxénètes. Ces filles vont les voir car ils leur offrent gentillesse et attention. Il n’y a pas d’autres pays au monde où ça existe. C’est à ça qu’il faut réfléchir. »
Le Japon compterait environ 2 millions de travailleuses du sexe pour 123 millions d’habitants. Une estimation formulée par Sho Wakabayashi, avocat spécialisé dans la législation encadrant l’industrie du sexe, alors que la prostitution est toujours officiellement interdite. Loin de s’en émouvoir, le juriste avait brandi cette statistique pour mettre en garde les autorités contre la tentation d’imposer des sanctions trop strictes – et notamment une réforme visant à pénaliser les clients. Ce qui pourrait entraîner, selon ses calculs, un manque à gagner considérable pour le pays, cette industrie sous toutes ses formes pesant de 2 000 à 5 000 milliards de yens par an (11 à 28 milliards d’euros).
Fillettes en maillot de bain
C’est là le fruit d’une institutionnalisation historique de la prostitution, mais aussi de la façon dont la société japonaise a fait des jeunes filles de la chair à pornographie, du boom des mangas explicitement pédophiles depuis les années 1980 à la sexualisation des uniformes d’écolière. Le dimanche à Akihabara, ce quartier de Tokyo connu pour ses immenses librairies de mangas, des quinquagénaires pères de famille font la queue pour prendre en photo des fillettes en maillot de bain ou payent pour bavarder avec des serveuses déguisées en soubrettes dans les maid cafés. Une vision du sexe dominatrice et ultra-genrée, banalisée et même présentée comme indispensable à la santé du salaryman harassé – et donc bénéfique à l’économie du pays.
Cet été, alors que je passais mes journées dans les locaux de l’association Seiboren, un documentaire de la réalisatrice Saki Hamaji, intitulé Koe o ageru to iu koto (« Les voix du changement »), sortait en salles. Le film retrace quatre années du long combat juridique mené par l’avocate Jun Yamamoto et son association Spring, rassemblant des « survivantes » de violences sexuelles, afin de réformer une loi inchangée depuis cent dix ans. « Une loi, scande une femme dans le film, qui dit que, si la victime ne s’est pas clairement débattue, il n’y a pas de viol. Une loi qui dit qu’à 13 ans, un enfant peut donner son consentement. Une loi qui fixe une durée de prescription à dix ans pour les violences sexuelles. » Dans la salle, lors de la séance à laquelle j’ai assisté à Shinjuku, l’émotion était palpable. Des hommes venus accompagner leurs épouses entendaient pour la première fois les témoignages directs des agressions subies quotidiennement par les Japonaises de toute condition sociale.
Les Japonaises sont complètement ignorantes de la sexualité. Les contenus à caractère sexuel sont uniquement destinés aux hommes.
Minori Kitahara, autrice et militante féministe
« Il n’y a pas une seule femme qui n’ait pas été l’objet d’agressions sexuelles dans cette société, appuie Minori Kitahara. Elles pensent juste qu’elles ne sont pas des victimes. Le consentement est quelque chose de pas clair dans leur esprit. » Je rencontre cette femme de 55 ans, autrice de littérature érotique et figure de proue du mouvement féministe japonais, dans son Love Piece Club, le premier sex-shop tenu par une femme et imaginé pour les femmes, ouvert à Tokyo il y a vingt ans. Sur son bureau, un catalogue de sex-toys, « pour apprendre aux filles que le sexe peut être un plaisir ».
« Les Japonaises sont complètement ignorantes de la sexualité. Tous les contenus à caractère sexuel, qui existent à profusion dans ce pays, sont uniquement destinés aux hommes, poursuit-elle. L’industrie du X prône que la pornographie au Japon est un outil de libération de la femme, mais c’est un leurre… » Pour Kitahara, le X a érigé la Japonaise en figure soumise, naïve, incapable de dire non. Une femme qui vit dans la honte, aussi. « La honte est quelque chose de très profond dans notre culture, mais, dans le cas des femmes, elle s’est transformée en véritable mur impossible à abattre. Moi, je voudrais que les femmes soient en colère. Il faut briser ce silence. Ne plus supporter l’insupportable. »
« Un moment historique »
En 2019, une série d’acquittements dans des affaires de viol provoque une première étincelle. Des centaines de personnes se réunissent spontanément devant la gare de Tokyo à l’appel de plusieurs féministes qui crient « nous ne pouvons plus nous taire ». « C’est alors qu’une d’entre nous a demandé s’il y avait une seule femme présente ici n’ayant jamais été victime d’agression sexuelle, se souvient Minori Kitahara. Puis les mains se sont levées une par une pour prendre le micro. À ce moment-là, on a compris qu’on était en train de vivre un moment historique. Pour la première fois, la parole s’était libérée dans l’histoire moderne du Japon. »
Depuis le début du mouvement #MeToo, amorcé aussi par la journaliste Shiori Itō, qui a enquêté sur son propre viol par soumission chimique, une profusion de témoignages collectés patiemment par les associations permettent de mettre des mots, et même parfois des visages, sur le mal qui ronge le pays. Des filles venues de la campagne plongées dans l’enfer de la pornographie à Tokyo, comme ce tournage de film X déguisé en shooting photo pour un magazine de mode où la fille se fait violer pour ne pas déranger toute l’équipe qui s’est déplacée pour elle. Des filles qui acceptent par politesse de prendre un café avec un recruteur et se retrouvent sous emprise d’un hôte. Une gamine de 14 ans qui se prostitue avec l’impression de se venger de son père qui la violente. Et puis toutes ces femmes agressées sexuellement par des tchikan, les « frotteurs », dans les trains bondés du matin pour aller au travail ou à l’école.

Foule anonyme et complice
Dans les années 1980, j’ai pu moi aussi expérimenter cette forme de violence systémique. Débarquant à Tokyo sans connaître même le mot tchikan, je m’étais retrouvée encerclée par des hommes dans une rame bondée. Incapable de bouger ni de hurler, ce fut pour moi un viol collectif dans un wagon de métro, au milieu d’une foule anonyme et complice. Je venais d’avoir 12 ans. Le pays était alors en plein « miracle économique ». Les Japonaises en payaient le prix fort dans ces trains charriant les légions de travailleurs en complet gris et bleu, ces salarymen que la société avait modelés comme de braves petits soldats qui accomplissaient leur devoir envers la patrie sans se plaindre – et qu’on devait récompenser moyennant quelques offrandes.
Ces offrandes, c’était nous, les filles et les femmes, qui chaque jour entrions dans la fosse aux tchikan. Mon calvaire a duré deux ans et ne s’est arrêté que grâce à un déménagement à Paris. À partir de 2005, des wagons réservés aux femmes seront mis en place pour tenter d’enrayer le phénomène. En vain. Comme le décrit si bien le livre Tchikan de Kumi Sasaki et Emmanuel Arnaud, publié en France en 2017, la prédation de milliers d’autres fillettes a duré toute leur scolarité, poussant certaines à monnayer leurs services. Après tout, pourquoi laisser les tchikan agir gratuitement ? Si les hommes voulaient leur corps, ils n’avaient qu’à payer.
« Tout brillait, ça me plaisait »
La sonnette du local de Seiboren sonne en même temps que la porte s’ouvre. Deux filles entrent, s’assoient à l’une des tables et chargent leur portable. L’association sert de refuge à toutes sortes de jeunes – pas seulement des prostituées – qui errent dans ces rues. Certains sont même bien plus âgés, comme cette femme qu’on surnomme Bu-chan. La quarantaine, obèse, elle est atteinte d’une maladie rare qui la cloue à une chaise roulante pratiquement tout le temps. Mais cela ne l’empêche pas de venir tous les jours à Kabukichō, le seul quartier où elle est sûre de ne pas se retrouver seule.
« J’ai commencé à me prostituer à 17 ans, se confie-t-elle. À l’époque, il y avait les yakuzas, il fallait leur payer une taxe. Mais quand on n’avait pas de clients, ils nous invitaient à manger. » Elle rit, comme si c’était le bon temps. Puis éclate en sanglots quand je lui demande ce qui l’a amenée à faire ce travail. « Mes parents m’avaient délaissée, ils s’en fichaient de moi. Et à l’époque, des refuges comme ici n’existaient pas. » Dans ces mêmes années 2000, les premiers rabatteurs des host clubs commençaient à sévir. Bu-chan dit simplement avoir été « attrapée ». « J’ai fréquenté les clubs d’hôtes. Tout brillait, ça me plaisait. J’ai enchaîné les dettes. Un million de yens. »
Depuis que son handicap a limité ses mouvements, elle anime une chaîne YouTube sur les laissés-pour-compte de Kabukichō. Le reste du temps, elle va voir son hôte favori. « Mais dans des limites raisonnables », sourit-elle. Elle me montre sa copine assise à côté : « Elle, c’est Ren, elle a payé des tours de champagne à son hôte préféré et s’est retrouvée avec trois millions de dettes. Mais le club a fermé avant qu’elle ne rembourse. »
J’ai un petit ami. C’est un hôte, mais il m’a dit qu’il allait arrêter.
Ren, prostituée du parc Ōkubo
Ren a 33 ans. Petite, le visage masqué, elle est habillée avec un survêtement pattes d’eph et un t-shirt oversize. C’est la fin de l’après-midi, elle n’arrête pas de bâiller. « Je m’excuse, je viens de me lever. » Bu-chan me glisse qu’elle bosse en face, dans le tristement célèbre parc Ōkubo. « Au moins, là, il n’y a pas de commission, dit-elle. Je gagne 15 000 yens [85 euros] par passe. » Ren a commencé à se prostituer à 19 ans dans un deriheru – un « centre de santé », euphémisme désignant des standards téléphoniques qui envoient des call-girls à domicile ou dans les hôtels pour prodiguer de prétendus massages. Elle s’est ensuite reconvertie dans l’enjo kosai (« relation de soutien »), un terme apparu dans les années 1990 pour qualifier le sexe tarifé entre des jeunes filles et des hommes âgés. « Personne ne m’a forcée », assure-t-elle. Elle aussi, néanmoins, concède qu’elle ne s’entend pas du tout avec sa famille. Des violences ? Oui, même des « tortures », souffle-t-elle. Puis elle glisse en souriant : « J’ai un petit ami. »
Elle me montre sur son portable la photo d’un jeune homme. Teint pâle, cheveux lissés sur le côté. « C’est un hôte, mais il m’a dit qu’il allait arrêter, assure-t-elle. Il travaille déjà sur des chantiers toute la journée. Il est super-occupé. » Je lui demande depuis combien d’années ils sont ensemble. « Un mois. » Silence. Elle regarde son portable. Il est 18 heures, c’est bientôt l’heure de fermeture de l’association. Pour Ren, la journée commence. Les deux filles retrouvent la rue. Le croassement des corbeaux accompagne la tombée de la nuit. Dans le parc, des lycéens jouent au basket. À côté du terrain, deux filles du même âge vendent leur corps. Bu-chan me dit : « Elles font de l’enjo kosai, elles aussi. C’est pareil chez vous, non ? »
Un sac plein de nounours
Le lendemain, je retourne à Seiboren. On est samedi, jour de la « cantine des adolescents ». Les volontaires s’affairent pour préparer trente portions de repas gratuit. Une salade de tomates et un grand bol de riz avec du porc au gingembre. L’ambiance est décontractée. Autour d’une table, sept ados s’échauffent en argot – je discerne les mots « OD », pour overdose, et « police ». La porte s’ouvre. Trois filles, la vingtaine, entrent et s’assoient. Elles chargent leurs portables, mangent. La plus ronde commence à se maquiller avec du fard blanc, du rouge sur sa bouche en cul-de-poule, elle ressemble à une poupée daruma. Une autre porte des lunettes à verres épais, une robe courte à damier et un sac plein de nounours. Je me rends compte du fossé générationnel. Je ne connais pas leurs idols, je comprends à peine leur argot. « Tu fais quoi comme travail ? » je tente maladroitement avec « Daruma ». Réponse du bout des lèvres : « Sans emploi. »
Gen Hidemori a lui aussi constaté le fossé avec cette nouvelle génération. Alors il s’appuie sur une jeune femme, Aoi Shimizu, son bras droit de 26 ans. « Gen va partir gérer un nouveau bureau à Osaka, et moi je prends la relève à Kabukichō avec une approche disons plus actuelle. » Elle montre le panneau à l’entrée : « Des jeunes pour gérer les problèmes de la gen Z ». Parmi ces problèmes « modernes », les offres d’emploi sur Internet à destination des jeunes filles, souvent des portes à peine dérobées vers la prostitution. Il y a aussi les applis plus explicites, telles que Papa-Katsu – expression équivalente à « sugar daddy » – proposant des relations censément platoniques entre un bienfaiteur mature et de très jeunes filles. « Toutes les filles de Kabukichō sont sur Papa-Katsu », constate Aoi Shimizu.
Monstre atomique et ados perdus
La journée passe. Les filles vont et viennent, chargent encore et toujours leur portable, passent aux toilettes. En fin de journée, un groupe de bénévoles part pour ramasser les ordures essaimées par les enfants perdus de Kabukichō. Je les suis dans leur maraude. On passe par la « place Godzilla », où des touristes prennent en photo la tête grandeur nature du célèbre monstre atomique qui surplombe le quartier du haut du cinéma Toho. C’est le rendez-vous de la jeunesse tokyoïte. Deux agents de sécurité délogent une bande d’ados fumeurs. La place est quadrillée de barrières pour le concert en plein air d’un groupe d’idols. Des cosplayeuses filment de loin avec leur téléphone – pour s’approcher, il faut payer.
Le look de ces fillettes kawaii contraste avec ce qu’on voit devant le cinéma : des jeunes femmes allongées sur le trottoir, d’autres en train de vomir, des garçons ivres au milieu des détritus. On les surnomme les « Toyoko kids ». Beaucoup sont fugueurs, d’autres fuient le harcèlement scolaire, et tous se retrouvent là, dans ces ruelles autour du Toho, victimes d’un cocktail mortifère – alcool, drogue, prostitution, automutilation, parfois jusqu’au suicide. Pendant les vacances scolaires, chaque été, des ados de tout le Japon débarquent à Kabukichō. « Ils préfèrent la rue à leur foyer », me glisse un des bénévoles.
« Remplissons le monde entier de bonheur ! »
Le concert commence. Love Sick (« Malade d’amour »), c’est le nom du groupe, consiste en huit garçons au visage blanc et lisse. Ces idols entretiennent une relation amoureuse virtuelle avec leurs milliers de fans, de très jeunes filles qui, en contrepartie, dépensent des fortunes pour acheter leurs CD ou obtenir un selfie à leurs côtés. Au fond, c’est de l’enjo kosai complètement légal, qui peut déboucher, à travers la fascination pour ces archétypes, sur la fréquentation des clubs d’hôtes et la prostitution juvénile. « Remplissons le monde entier de bonheur ! » chantent les idols. Du haut de sa tour, Godzilla rugit.
Il est 20 heures. Dans le sillage des bénévoles, je remonte sous la pluie vers la rue des love hotels aux néons kitsch. On passe devant un immeuble dont les étages accueillent de nombreux clubs d’hôtes. « Il est hanté ! Beaucoup de suicides de filles là-dedans… » soupire un vieux bénévole en poussant sa benne à ordures. À un croisement, un amas d’hommes de tous âges. En face, des filles accroupies, plongées dans leur portable, visages inexpressifs. Nous sommes de retour au parc Ōkubo. C’est là que je revois « Daruma » et sa copine à lunettes. Quelques gaijin – des étrangers occidentaux ou d’origine indienne – passent et repassent devant elles, l’air goguenard et un peu halluciné de voir ces Japonaises à portée de main pour quelques dollars.
En surface, Tokyo est la ville la plus sûre du monde. En réalité, les fillettes y sont les proies de prédateurs gavés de porno pédophile.
La réputation du lieu est telle qu’il suffit de taper « Ōkubo Park » sur Internet pour trouver les détails sur les tarifs et la localisation de chaque fille. Au grand dam du gouvernement. À l’heure de la viralité des réseaux, l’image de ces filles qui font le tapin comme à Manille fait tache. Voilà le Japon relégué au rang de destination prisée par les touristes sexuels, la dépréciation du yen aidant, comme un symbole du déclin de l’archipel. Alors les descentes de police et les arrestations se multiplient. Mais les filles reviennent toujours. « Elles n’ont nulle part où aller, dit simplement Aoi Shimizu. Il y a une semaine, une fille de 16 ans est arrivée ici avec des bleus partout. Ses parents l’avaient chassée en lui disant d’aller gagner sa vie dans les rues de Kabukichō. »
En surface, Tokyo est la ville la plus sûre du monde. Une cité modèle, propre et ordonnée où les fillettes prennent le métro toutes seules pour se rendre à l’école. En réalité, elles ne sont que les proies de tous ces prédateurs gavés de porno pédophile. Quelque part, en se vendant au grand jour, les filles de Kabukichō ont brisé l’omerta.
« Il n’y a pas une seule femme qui n’ait pas été l’objet d’agressions sexuelles dans cette société », me répète doucement Minori Kitahara. Devant la gare de Tokyo, nous sommes réunies pour le Flower Demo, cette « manifestation des fleurs » qui a lieu chaque 11 du mois depuis la journée historique de 2019. Il pleut et un vent chaud tropical souffle sur la capitale, annonçant le passage d’un typhon. Kitahara prend la parole, tenant comme tout le monde un bouquet de fleurs. « Les hortensias fleurissent pendant la saison des pluies. Les larmes des femmes qui commencent enfin à couler fleuriront aussi à leur tour ! » Une violente rafale vient saluer ses mots. En septembre 2026, sous la pression, le gouvernement a finalement approuvé la première mouture d’un rapport étudiant la pénalisation des clients de services sexuels. Le typhon viendra-t-il balayer les rues de Kabukichō ?

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