En haut de la colonie de Peduel, la famille d’Oded Moshe, installée sur un banc de bois cloué dans une roche blanche piquée de buissons secs, scrute le paysage. Devant, la mer, voilée par l’orage. Sur la droite, de l’autre côté de la ligne de démarcation tout proche, à quelques kilomètres, on distingue la ville israélienne d’Herzliya, le « temple du high-tech local ». Et là-bas, tout au fond à gauche, énumère Oded, jovial, en tendant le doigt vers l’horizon, « c’est Gaza ». C’est là que se trouve son fils aîné, déployé dans l’enclave pulvérisée par plus de trois ans d’une guerre d’anéantissement menée par Tsahal, l’armée israélienne. Service militaire oblige, le jeune homme n’a pas pu se joindre à ses deux frères et trois sœurs en ce 27 octobre 2026, jour des élections législatives en Israël. L’occasion, pour cette famille de colons, d’une grande randonnée « touristique » en Cisjordanie occupée, en ce rare jour férié non-religieux – toutes les élections ont lieu un mardi en Israël, jour le plus « éloigné » du shabbat, alors que les congés sont limités.
Première étape : ce panorama unique, point culminant de l’implantation illégale, rebaptisé « Observatoire Trump » en 2025 pour saluer le soutien sans faille du président américain à l’État hébreu. En contrebas, des vallées sauvages et des paysages d’oliviers enserrent de petits villages palestiniens que rehaussent des minarets dorés. Face à eux, de vieilles colonies datant des années 1980 et de nouveaux avant-postes qui ne cessent de se multiplier depuis le 7-Octobre. « Beaucoup de gens viennent ici pour faire leur demande en mariage », s’enthousiasme Ronya, la benjamine, 15 ans, en traînant ses sandales dans l’allée qui remonte vers le parking. De l’autre côté d’une solide clôture barbelée, une voiture attend de les emmener prendre un café à Alei Zahav, sur la colline d’en face.
Là, des dizaines d’enfants se courent après dans la moiteur pesante du midi, certains en trottinette, devant un foodtruck rutilant où l’on hésite entre cappuccino et granité. Accoudé à une table, un couple avec une poussette se prend en selfie : elle porte une jupe, et un foulard sur les cheveux ; lui, une kippa, une chemise bleue élégante et un fusil-mitrailleur M16 à l’épaule. « Ici, ils sont hyper stricts sur le shabbat », explique Oded. Le samedi, jour où toute utilisation d’objets électroniques est interdite, même les barrières qui permettent d’entrer dans la colonie de 5 000 habitants – le « village », préfère-t-il – restent immobiles. Lui et sa famille ne vont pas jusque-là : ils se reconnaissent davantage dans le courant du sionisme religieux, les dati leumi, majoritaire chez les colons, pour qui la foi doit s’accompagner d’une intégration active dans le monde moderne, l’armée et la politique. Oded est d’ailleurs « business manager » dans une firme informatique américaine.
Smotrich, « un type sympa »
Ses filles adolescentes, dont Anael, tout juste majeure, qui vote pour la première fois, multiplient les clichés pour Instagram et TikTok, entre deux consultations de l’évolution du scrutin. À la mi-journée, le taux de participation avait déjà battu des records historiques ; il finira par atteindre 77,7 %, une première en près de trente ans. Pour Oded, l’essentiel est que Benyamin Nétanyahou soit reconduit à la tête d’une coalition. Mais, à titre personnel, toute la famille préfère voter pour l’actuel ministre des finances, Bezalel Smotrich, figure suprémaciste de l’extrême droite qui fait l’objet, depuis avril 2026, d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour « crime de guerre », « crime contre l’humanité » et « crime d’apartheid ». Il est aussi placé sous sanctions françaises pour sa promotion de la destruction méthodique des habitats palestiniens. Depuis trois ans, les déplacements forcés, les « incursions » militaires et attaques de colons se sont multipliés en Cisjordanie, en parallèle de la guerre à Gaza, causant la mort de plus de 1 100 Palestiniens. Plus que durant la seconde intifada.
« C’est un type sympa, il parle normalement, il est religieux, et il vit comme nous, on partage les mêmes valeurs ! » justifie Anael en contemplant le portrait de son favori sur une affiche de campagne, avant d’ajouter, la bouche en cœur : « Regardez comme il est mignon ! » De fait, tous les enfants de la famille Moshe ont grandi à Sha’arei Tikva, colonie fondée en 1983 sur des terres confisquées aux villages palestiniens d’Azzun Atma, Mas-ha et Beit Amin. Venu du sud du pays pour des « motifs idéologiques », Oded et sa femme voulaient faire foyer dans une « petite communauté », loin de la ville, au grand air des vallées de « Samarie », le nom biblique que les Israéliens donnent à la région occupée depuis 1967.
Ce qui leur semble curieux, c’est de voir leurs enfants, avec toute la ferveur de leur jeunesse, se montrer bien plus radicaux qu’eux. Anael, par exemple, refuse catégoriquement d’entrer dans une église, a arrêté de porter des pantalons et se verrait bien vivre dans une colonie aux mœurs plus rigoristes, comme celle d’Alei Zahav. La faute au 7-Octobre, disent-ils, et aux académies prémilitaires dirigées par des rabbins dati leumi dans lesquels ils ont mis leurs enfants à la sortie du lycée. Et ce sont aussi eux qui suivent le plus ardemment la campagne législative.
Même si l’opposition gagne, il ne nous arrivera rien… Quoi qu’il arrive, je devrais toujours payer mes impôts demain.
Oded Moshe, colon israélien
Au lendemain du scrutin, le bloc de Nétanyahou, dont fait partie Smotrich, et celui de l’opposition, mené par l’ancien général Gadi Eisenkot et plus critique envers les extrémistes, semblent au coude à coude. Ni l’un ni l’autre ne paraît en mesure de former une majorité gouvernementale. Mais les résultats, quels qu’ils soient, ne font pas vraiment peur à Oded. « Même si l’opposition gagne, il ne nous arrivera rien… balaie-t-il. Quoi qu’il arrive, je devrais toujours payer mes impôts demain. » Le fait est que, hormis les partis dits arabes, tous les candidats se sont prononcés contre l’existence d’un État palestinien.
Derrière les jumelles
Dernière étape du parcours : le mont Kabir, plus au nord, auquel on accède en voiture via la route de contournement de Hawara, construite en 2023 sur les terres agricoles palestiniennes afin de permettre aux Israéliens d’éviter les villages arabes. En arrivant, Ronya, qui dissertait sur les qualités de la dernière boisson Fuze Tea, très populaire thé glacé, se recroqueville sur son siège : elle a aperçu quelques camarades de classe et trouve un peu embarrassant de se balader avec ses parents. Le sommet du mont, qui se trouve au cœur de la colonie Elon Moreh, l’une des toutes premières à avoir été officiellement reconnue par Israël, domine la ville de Naplouse qu’Oded observe au travers de ses énormes jumelles. Dans le ciel, une buse plane dans le bourdonnement épuisant d’un drone de reconnaissance invisible entre les nuages. Depuis le matin, en raison des élections, la quasi-totalité des localités palestiniennes sont bouclées sous haute garde par l’armée israélienne. À l’entrée ouest de Naplouse, des charges explosives ont été placées sur les barrières afin de dissuader les habitants de s’en approcher.
Oded, emballé, a repéré le site du tombeau de Joseph et sorti sa Bible pour en réciter quelques passages de circonstance. Il est interrompu par l’arrivée d’un vieil homme, avec sa femme, qui se présente comme l’un des premiers à avoir établi la colonie (sur sa casquette, on peut lire « Nothing is Impossible »). « Un pionnier ! » s’écrit Oded, admiratif. Les deux hommes s’échangent des nouvelles du tout dernier avant-poste établi juste à côté : quelques préfabriqués sans eau ni électricité, installés illégalement par les plus zélés des suprémacistes. « Nous, on est trop vieux pour ça, et puis nos enfants veulent prendre des douches chaudes tous les jours… Qu’est-ce qu’on peut y faire ? » sourit Oded. Et de les embarquer de nouveau en voiture : c’est l’heure d’aller manger une glace. 
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