Passée la sidération après les premières attaques américano-israéliennes sur l’Iran le samedi 28 février, puis la quête de nouvelles et d’informations concernant les proches vivants sous les bombes, Shirin Abedi ne peut toujours pas s’exprimer. « J’ai pleuré. Ma gorge est serrée, je ne suis pas certaine de pouvoir parler correctement », nous répond-elle. Ce lundi 2 mars, la photographe germano-iranienne qui vit à Amsterdam vient de poster une story sur son compte Instagram. Une partie montre le quartier où vit son grand-père, maculé de la poussière grise d’un récent bombardement. Ce post parle pour elle. Il dénonce une guerre faisant fi du droit international, débutée par la destruction d’une école de jeunes filles.
Sur une autre courte vidéo, une femme et un homme dansent avec un drapeau iranien. La légende fustige : « Les monarchistes dansent sur la musique préférée de Trump, alors qu’une guerre fait rage en Iran. » La jeune femme qui espérait jusqu’au dernier moment fêter ses 30 ans à Téhéran où elle se rend régulièrement est dévastée. Une image montre encore des personnes blessées devant un bâtiment en feu. Elle est titrée « Est-ce la liberté ? »
L’écran suivant, en blanc sur rouge, répond à l’ironique interrogation : « C’était une question rhétorique. » La jeune femme s’inquiète d’abord pour ses amis et le reste de sa famille, obligés de vivre sous la mitraille, même si elle s’est fâchée avec au moins une connaissance qui réclamait l’intervention américaine. « Honte à ceux qui sont heureux des bombardements de notre patrie », poursuit-elle avant de terminer par « Femme, Vie, Liberté » en légende d’une story publiée dans la nuit du 3 mars, où on la voit se mouvoir sur une chanson iranienne. Elle est « en deuil », souligne-t-elle encore. Alors, elle danse sa tristesse, comme elle a vu les familles danser dans les cimetières pour apaiser leur peine. Des gestes qui font échos à son travail au long cours, autour du collectif iranien baptisé Groupe mouvement alternatif, qu’elle photographie depuis 2019.
Frontières mouvantes
« M’accorderiez-vous cette danse ? » interroge Shirin Abedi en titre de son travail sur cette troupe de danseuses de Téhéran. La question peut paraître ingénue, sinon provocatrice dans un pays qui, depuis la révolution islamique de 1979, a banni toute chorégraphie des lieux publics, fermé la compagnie nationale de ballet et les écoles de danse. Pourtant, la jeune photographe germano-iranienne la pose, entre défi joyeux à faire quelques pas en musique et interrogation éthique : vous, qui regardez ces images, m’autoriseriez-vous à danser ?
« En Iran, selon l’interprétation conservatrice de l’islam, l’immoralité et la fornication résultent de la danse sensuelle », explique la photographe. Mais la discipline n’a jamais disparu. Elle a droit, parfois, à la scène, après maintes négociations quand un officiel magnanime permet la représentation d’un spectacle de « mouvements rythmiques » ou « théâtraux ». Les frontières de la loi sont mouvantes, l’action artistique se doit d’être discrète. Surtout, éviter qu’elle ne devienne virale sur les réseaux. L’exercice est périlleux, passible d’arrestation. Malgré le danger, les Iraniennes dansent. La discipline s’est glissée à couvert, dans les appartements privés ou les caves, loin des yeux et des oreilles des autorités.
Shirin Abedi capture ces moments de vie arrachés à une société patriarcale et fondamentaliste. Elle documente la face lumineuse d’existences rendues doubles, tentant de faire fi d’un contexte éprouvant, entre manifestations très durement réprimées et menaces de guerre, devenue aujourd’hui leur réalité. Pour ce travail, la photographe a reçu un prix de la fondation Magnum en 2023.
Témoin de l’intimité de ces femmes
Elle a déménagé en Allemagne avec sa famille quand elle avait 7 ans. En 2016, elle s’installe pendant un an dans la capitale iranienne pour découvrir son pays d’origine. Après avoir vu une de leurs images sur Instagram, elle finit par retrouver le collectif qui masque l’idée de danse derrière son nom de Groupe mouvement alternatif. En 2018, la troupe s’est produite, aux côtés de danseurs masculins, sur la scène nationale du Vahdat à Téhéran avec un spectacle inspiré du Richard III de Shakespeare. Mais le succès n’est pas un blanc-seing. Un an plus tard, la diffusion par l’agence Dana News d’une brève vidéo clandestine des répétitions de leur nouvelle création, Arash l’archer, entraîne l’interdiction de la production. Elle était qualifiée d’« immorale et contraire à toutes les coutumes islamiques ».
Shirin Abedi, qui a gagné la confiance du groupe, retourne régulièrement en Iran pour témoigner de l’intimité de ces femmes, pour la plupart membres de la classe moyenne aisée. Son travail révèle « une société qui change et qui aspire à la liberté ».












