En Iran, danser malgré tout

Photos par Shirin Abedi Un récit photo de Soizic Briand
4 février 2026
Des danseuses se tenant par la main sur deux rangs
Depuis la révolution islamique de 1979, l’Iran a officiellement banni la danse des lieux publics – une activité considérée indécente et immorale. Mais femmes et hommes continuent à exercer leur art malgré la répression et la guerre. La photographe germano-iranienne Shirin Abedi suit depuis 2019 les danseuses d’un collectif et capture des moments de vie arrachés à un contexte tragique.
Depuis la révolution islamique de 1979, l’Iran a officiellement banni la danse des lieux publics – une activité considérée indécente et immorale. Mais femmes et hommes continuent à exercer leur art malgré la répression et la guerre. La photographe germano-iranienne Shirin Abedi suit depuis 2019 les danseuses d’un collectif et capture des moments de vie arrachés à un contexte tragique.

Passée la sidération après les premières attaques américano-israéliennes sur l’Iran le samedi 28 février, puis la quête de nouvelles et d’informations concernant les proches vivants sous les bombes, Shirin Abedi ne peut toujours pas s’exprimer. « J’ai pleuré. Ma gorge est serrée, je ne suis pas certaine de pouvoir parler correctement », nous répond-elle. Ce lundi 2 mars, la photographe germano-iranienne qui vit à Amsterdam vient de poster une story sur son compte Instagram. Une partie montre le quartier où vit son grand-père, maculé de la poussière grise d’un récent bombardement. Ce post parle pour elle. Il dénonce une guerre faisant fi du droit international, débutée par la destruction d’une école de jeunes filles.

Sur une autre courte vidéo, une femme et un homme dansent avec un drapeau iranien. La légende fustige : « Les monarchistes dansent sur la musique préférée de Trump, alors qu’une guerre fait rage en Iran. » La jeune femme qui espérait jusqu’au dernier moment fêter ses 30 ans à Téhéran où elle se rend régulièrement est dévastée. Une image montre encore des personnes blessées devant un bâtiment en feu. Elle est titrée « Est-ce la liberté ? »

L’écran suivant, en blanc sur rouge, répond à l’ironique interrogation : « Cétait une question rhétorique. » La jeune femme s’inquiète d’abord pour ses amis et le reste de sa famille, obligés de vivre sous la mitraille, même si elle s’est fâchée avec au moins une connaissance qui réclamait l’intervention américaine. « Honte à ceux qui sont heureux des bombardements de notre patrie », poursuit-elle avant de terminer par « Femme, Vie, Liberté » en légende d’une story publiée dans la nuit du 3 mars, où on la voit se mouvoir sur une chanson iranienne. Elle est « en deuil », souligne-t-elle encore. Alors, elle danse sa tristesse, comme elle a vu les familles danser dans les cimetières pour apaiser leur peine. Des gestes qui font échos à son travail au long cours, autour du collectif iranien baptisé Groupe mouvement alternatif, qu’elle photographie depuis 2019.

Frontières mouvantes

« M’accorderiez-vous cette danse ? » interroge Shirin Abedi en titre de son travail sur cette troupe de danseuses de Téhéran. La question peut paraître ingénue, sinon provocatrice dans un pays qui, depuis la révolution islamique de 1979, a banni toute chorégraphie des lieux publics, fermé la compagnie nationale de ballet et les écoles de danse. Pourtant, la jeune photographe germano-iranienne la pose, entre défi joyeux à faire quelques pas en musique et interrogation éthique : vous, qui regardez ces images, m’autoriseriez-vous à danser ?

« En Iran, selon l’interprétation conservatrice de l’islam, l’immoralité et la fornication résultent de la danse sensuelle », explique la photographe. Mais la discipline n’a jamais disparu. Elle a droit, parfois, à la scène, après maintes négociations quand un officiel magnanime permet la représentation d’un spectacle de « mouvements rythmiques » ou « théâtraux ». Les frontières de la loi sont mouvantes, l’action artistique se doit d’être discrète. Surtout, éviter qu’elle ne devienne virale sur les réseaux. L’exercice est périlleux, passible d’arrestation. Malgré le danger, les Iraniennes dansent. La discipline s’est glissée à couvert, dans les appartements privés ou les caves, loin des yeux et des oreilles des autorités.

Shirin Abedi capture ces moments de vie arrachés à une société patriarcale et fondamentaliste. Elle documente la face lumineuse d’existences rendues doubles, tentant de faire fi d’un contexte éprouvant, entre manifestations très durement réprimées et menaces de guerre, devenue aujourd’hui leur réalité. Pour ce travail, la photographe a reçu un prix de la fondation Magnum en 2023.

Témoin de l’intimité de ces femmes

Elle a déménagé en Allemagne avec sa famille quand elle avait 7 ans. En 2016, elle s’installe pendant un an dans la capitale iranienne pour découvrir son pays d’origine. Après avoir vu une de leurs images sur Instagram, elle finit par retrouver le collectif qui masque l’idée de danse derrière son nom de Groupe mouvement alternatif. En 2018, la troupe s’est produite, aux côtés de danseurs masculins, sur la scène nationale du Vahdat à Téhéran avec un spectacle inspiré du Richard III de Shakespeare. Mais le succès n’est pas un blanc-seing. Un an plus tard, la diffusion par l’agence Dana News d’une brève vidéo clandestine des répétitions de leur nouvelle création, Arash l’archer, entraîne l’interdiction de la production. Elle était qualifiée d’« immorale et contraire à toutes les coutumes islamiques ».

Shirin Abedi, qui a gagné la confiance du groupe, retourne régulièrement en Iran pour témoigner de l’intimité de ces femmes, pour la plupart membres de la classe moyenne aisée. Son travail révèle « une société qui change et qui aspire à la liberté ».

Une jeune femme allongée, son ami dans ses bras
Août 2023, Antalya (Turquie). Reyhaneh, 26 ans, et son petit ami. Elle travaille ici comme danseuse, un métier interdit en Iran, dans une troupe locale. Les conditions de vie sont bien plus difficiles qu’elle l’imaginait, mais elle n’en parle pas à sa famille, attachée d’abord à réussir dans le métier.
De vieux chaussons de danse
Les chaussons de danse de Reyhaneh après dix ans d’usage.
Dans un studio de danse en Iran
Mai 2019, Téhéran. Dans le studio de danse du collectif.
Une troupe de danseur assis sur un tapis, une danseuse se fait coiffer
Février 2025, Téhéran. Narges, 27 ans, coiffe une danseuse avant la représentation d’une chorégraphie qu’elle a créée.
Des jeunes femmes dorment dans les bras les unes des autres
Février 2025, Kordan. Reyhaneh dort dans les bras de ses amies. Pour fêter son anniversaire, elles ont loué une villa avec piscine dans cette zone de loisirs à 60 km à l’ouest de Téhéran.
Une jeune femme fume sur son lit en regardant son ordinateur le soir
Août 2019, Téhéran. Dans sa chambre, Yasamin, 22 ans, fume en regardant Frida, le biopic sur Frida Kahlo. Graphiste, elle évolue dans un milieu traditionnel, soumis aux contraintes de la société iranienne. Mais sa mère, musulmane pratiquante, la soutient dans ses choix de vie.
Une jeune femme dans un salon fait des étirements, une jambe en l'air en regardant son portable
Mai 2019, Téhéran. Mojdeh, 20 ans, après une séance de répétition chez elle. Depuis l’arrestation de certains danseurs à la suite de la diffusion de leurs vidéos sur Instagram, elle partage des extraits de ses danses ou de ses entraînements sur un compte privé. « Instagram est l’une de nos rares bouffées d’air », confie-t-elle.
Une jeune danseuse sur une chaise l'air déprimé
Août 2023, Antalya. Reyhaneh, dans sa chambre d’hôtel. Le responsable de la troupe turque la paye mal et lui demande de se faire passer pour une Brésilienne : il la présente sous le nom de « Rira ».
Une troupe de danse effectue un mouvement
Février 2025, Téhéran. Narges et les danseurs avec lesquels elle a créé son spectacle, joué quatre soirs durant devant leurs amis et leurs familles. Une scène comme celle-ci serait impossible à interpréter en public.
Deux jeunes femmes dansent devant une petite maison bleu en bois
Mai 2019, Téhéran. Yasamin et Mojdeh posent pour une photo destinée à leurs réseaux sociaux après une répétition dans un théâtre public.
Une jeune femme dans une voiture
Février 2025, Téhéran. Reyhaneh en route pour la fête d’anniversaire d’une amie.
Une jeune femme danse seule sur un toit en Iran
Mai 2019, Téhéran. Yasamin danse sur le toit de son immeuble. Beaucoup d’Iraniennes rêvent comme elle de chanter et de danser dans leur pays. Si un temps elle a pensé partir, sa volonté de rester et de construire sa vie ici s’est accentuée après la guerre entre Israël et l’Iran en juin 2025.
Des danseuses se tenant par la main sur deux rangs
Mai 2019, Téhéran. Le Groupe mouvement alternatif répète une scène de son spectacle sur Arash l’archer, un héros de la mythologie perse qui, grâce à de fabuleux tirs, aurait délimité les frontières de l’Iran.