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En tête-à-tête avec Horatiu Potra
De France et de Roumanie, ils viennent former l’armée
Épisode 1
De France et de Roumanie, ils viennent former l’armée
(1/2). Venus de France ou de Roumanie, de mystérieux instructeurs forment l’armée congolaise et gèrent la guerre contre le M23.
En tête-à-tête avec Horatiu Potra
Épisode 2
En tête-à-tête avec Horatiu Potra
(2/2). Au bout de trois semaines d'approche, nos journalistes finissent par rencontrer Horatiu Potra, l’instructeur en chef des Roméo.
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Au bout de trois semaines sur place, nos journalistes obtiennent le rendez-vous tant attendu avec l’instructeur en chef des Roméo, Horatiu Potra. C’est entre ses mains que le gouvernement congolais a placé le sort de l’est de la RDC, menacé d’invasion imminente par le mouvement rebelle M23.
Publié le 08 avril 2024
Article à retrouver dans cette revue
Arnaques, crimes et vies de château
Revue XXI n°64
Arnaques, crimes et vies de château
Deux ans après le début de la guerre en Ukraine, « XXI » vous embarque dans la zone grise entre Russie et Europe.
Printemps 2024

On pourrait croire Horatiu Potra peu loquace. Il se révèle en réalité étonnamment volubile, presque soulagé d’avoir l’occasion de s’exprimer. La cinquantaine, crâne glabre, visage fermé, plutôt petit et une musculature savamment entretenue, Potra en impose et le sait, jouant volontiers de sa réputation. Il se murmure que sa chambre d’hôtel ressemble à une armurerie dont le personnel s’interdit de s’approcher sans prévenir. L’intéressé ne prend pas la peine de démentir.

S’il tient à éviter l’étiquette de « mercenaire », préférant le terme plus convenable d’« instructeur », il admet volontiers faire le coup de feu lorsque la situation s’envenime. Comme en février 2023 quand certains de ses hommes se sont retrouvés nuitamment pris au piège, encerclés par ceux de l’armée rwandaise et du M23, sur les collines au nord de Sake. Lors d’affrontements qui ont duré du petit matin jusqu’à l’après-midi, il est monté en première ligne pour « tuer pas mal de M23 et de Rwandais ». L’ancien légionnaire laisse transparaître une pointe d’orgueil au moment de montrer, vidéos à l’appui, qu’il n’a rien perdu de sa maîtrise des armes.

« Cinquante gars par semaine »

Potra vivait retiré dans sa maison en Transylvanie quand la présidence congolaise l’a contacté fin 2022. « Vous pouvez faire venir 300 gars ? lui a demandé son interlocuteur.
— Oui, pas de problème. Pas d’un seul coup, mais cinquante par semaine. » Pour mobiliser dans des délais courts son contingent, Horatiu Potra a utilisé le réseau de son association des Roumains de la Légion étrangère, la RALF, en quelque sorte sa société militaire privée. « Au moment où ils nous ont demandé nos services, le M23 s’apprêtait à entrer dans Goma, et j’ai dû agir très vite », raconte-t-il de sa voix nasillarde à la terrasse du Serena Hotel, l’unique établissement cinq étoiles de la ville, où il réside à l’année.

Du jour au lendemain, il s’est retrouvé à Kinshasa, où il a signé immédiatement – il en est encore tout étonné – un contrat avec la présidence, par le biais d’une obscure entreprise congolaise de sécurité. Un an plus tard, ils sont presque mille Roumains – les chiffres varient en fonction des sources – répartis dans trois hôtels de Goma, au contact d’un pays dont ils ignorent tout, d’une armée qu’ils doivent former, et d’une ville qu’ils sont censés protéger au péril de leur vie.

« On rêvait du gros caillou »

La vie d’Horatiu Potra se confond avec la litanie des conflits de ces dernières décennies en Afrique. Il a d’abord œuvré en tant que légionnaire durant cinq ans au début des années 1990. Puis, la nationalité française en poche – obtenue en 1995 –, il s’est mis au service du sulfureux capitaine de gendarmerie Paul Barril reconverti dans la vente présumée d’armement et le conseil à des clients peu fréquentables – parmi lesquels le régime rwandais de Juvénal Habyarimana qui a pensé et orchestré le génocide des Tutsis en 1994, intervenu après son assassinat le 6 avril.

Horatiu Potra, qui se fait aussi appeler Lieutenant Henry, officie ensuite pour assurer la sécurité de l’émir du Qatar, avant de louer ses services à des présidents d’Afrique centrale ou encore un homme d’affaires roumain désormais suspecté de corruption et en cure de désintoxication. Il s’est aussi essayé sans succès à l’extraction de diamants dans une Sierra Leone dévastée par la guerre. « Avec un associé, on rêvait du gros caillou ! glisse-t-il entre deux gorgées de soda. On a dépensé près de 600 000 dollars, pour récupérer des diamants qui en valaient 3 000 au maximum. » L’anecdote le fait sourire, comme si l’argent perdu était finalement peu de chose au regard d’une aventure.

C’est en Centrafrique, au début des années 2000, que Potra rencontre brièvement le chef du MLC – groupe armé congolais –, Jean-Pierre Bemba, passé ensuite par les geôles de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité avant d’être acquitté. Ministre de la Défense de la RDC en 2023, Bemba a retrouvé à Goma Horatiu Potra, devenu l’une des pièces maîtresses de son dispositif pour contrer les rebelles. Cette guerre qui se joue dans les collines, le Franco-Roumain la décrypte à sa manière : « Si un mec rentre chez toi et menace ta famille, tu fais quoi ? Bah, tu lui pètes la gueule. » Avant d’ajouter, conscient des limites de l’exercice guerrier : « La paix durable, c’est du ressort des politiques. »

Drones et caméras thermiques

La guerre représente avant tout une formidable affaire pour ces entrepreneurs d’un genre particulier. D’ordinaire mauvaise payeuse, la RDC règle aujourd’hui rubis sur ongle la note de Potra et ses hommes, à coup de dizaines de millions de dollars, sans qu’il soit possible de retracer l’origine exacte des fonds. Le salaire mensuel d’un Roméo avoisine les 5 000 dollars, minimum. Loin, très loin, de la solde de 150 dollars des militaires congolais – lorsque celle-ci est versée – avec qui les Roumains partent régulièrement en mission.

Comme ce matin de novembre, lorsqu’un convoi de pick-ups, embarquant une vingtaine de Roméo et de militaires congolais, s’élance à toute bride depuis Goma en direction du front sur une route creusée de profondes ornières et bordée de milliers de tentes de déplacés. Sous un ciel vaporeux, le paysage urbain s’efface pour dessiner des collines rases et l’imposante silhouette du volcan Nyiragongo, toujours fumant. Quelques guérites font face à la position ennemie, que les soldats appellent Junion7. Les Roméo se déploient à une petite dizaine de kilomètres du site, tandis que des Congolais font décoller des drones de reconnaissance munis de caméras thermiques.

Il faut peu de temps pour commencer à discerner des halos de chaleur, qui signalent la présence ici et là de guetteurs et snipers. Sur l’écran de contrôle apparaissent des rebelles et de probables militaires rwandais qui ont creusé un système de tranchées à même la colline. Leurs coordonnées seront transmises aux pilotes des deux Sukhoï Su-25, stationnés sur le tarmac de l’aéroport de Goma, qui iront ensuite lâcher sur Junion7 leurs bombes de 500 kg. Satisfaits de leur mission de reconnaissance, les Roméo rebroussent chemin jusqu’à l’hôtel Mbiza, tandis que les FARDC (Forces armées de la République démocratique du Congo) regagnent leur base à l’entrée de Sake.

Pas de matelas pour toi. Avec tes copains, vous vous êtes comportés comme de vrais sauvages la dernière fois.

François, chargé de la logistique dans l’enceinte du camp, s’adressant à un soldat congolais

« Chef, je peux vous parler ? », interpelle un soldat congolais à l’adresse de François, l’employé d’Agemira RDC chargé de la logistique dans l’enceinte du camp. Le jeune militaire se plaint de dormir à même le sol et réclame un matelas. La réponse du Français fuse : « J’en ai pas pour toi. Avec tes copains, vous vous êtes comportés comme de vrais sauvages la dernière fois. » Il fait référence à un incident survenu la semaine précédente. À la suite d’une défaite face au M23, près de 400 soldats congolais en colère se sont mis à tirer en l’air et sur des tôles de leurs baraques des milliers de balles avec leurs kalachnikovs, pour exiger des soldes non versées depuis deux ans. Leur commandement a fini par débarquer
de Goma avec 500 000 dollars à distribuer en petites coupures pour apaiser les esprits.

Depuis la reprise des affrontements en septembre 2023, Kinshasa mise non seulement sur le renforcement de son aviation, mais aussi sur l’accroissement du nombre de militaires sur le front. Pourtant, au total, seuls 3 000 soldats seraient réellement aptes au combat, selon Létondot. Par crainte de la débâcle et faute d’une chaîne de commandement bien définie, aucune offensive majeure n’a jusqu’à présent été menée par les seuls militaires congolais. Dans cette curieuse guerre, les belligérants se regardent finalement le plus souvent en chien de faïence, de colline à colline, sans que jamais l’armée prenne l’initiative de combats rapprochés.

« Combattre avec nos pouvoirs mystiques »

« Nous sommes entraînés par la souffrance. Nous nous sacrifions pour nos terres et dépendons de la générosité des populations qu’on protège », lâche d’une voix monocorde le « général » Gilbert qui tient salon sous l’appentis d’un bar sombre près du marché central de Sake. Visage impassible et fatigué, l’ancien enfant soldat se fait affable lorsqu’il s’agit de parler de sa guerre. Aujourd’hui quadragénaire au corps sec, il prétend diriger 826 hommes. Un effectif sans doute gonflé par celui qui porte un uniforme sans insigne ni médaille, ni aucun des titres qui lui sont chers. « Général » donc, mais aussi « chef d’état-major » de son groupe, Maï-Maï Kifuafua, il prend part à cette sale guerre contre le M23 aux côtés de l’armée congolaise qu’il lui est arrivé d’affronter par le passé.

« On se coordonne pour certaines opérations, mais nous tenons à rester autonomes. Les militaires ont distribué quelques armes et munitions mais, nous, on n’a rien reçu, raconte-t-il d’une voix calme en sirotant sa bière. Face au M23 qui dispose du matériel moderne de l’armée rwandaise, on combat avec ce qu’on a, dont nos pouvoirs mystiques hérités de nos aînés. » En fond sonore, la voix autotunée du rappeur Booba s’échappe des vieilles enceintes, tel un présage funeste : « Faudra les fumer avant ou ça va tourner au drame ». « En tout cas, Kinshasa compte sur nous, les Maï-Maï, pour vaincre le M23 et on va le faire », reprend le « général » Gilbert, qui entend tirer lui aussi profit de cette guerre, grâce à laquelle les groupes armés comme le sien sont réhabilités et légitimés. Avec la bénédiction des politiciens, ils peuvent à nouveau régner en maîtres dans certaines zones de la région.

D’infréquentables à exemplaires

C’est à plus de 2 600 km à l’ouest, à Kinshasa, la capitale, que la présidence et ses stratèges militaires se sont résignés à miser sur ce réservoir de guerriers des collines, en quête de reconnaissance et d’argent. Quitte à réduire encore un peu plus son pouvoir dans la région, l’État central a décidé dès la fin 2022 de recourir aux services d’une constellation de groupes armés subitement portés au pinacle. Ces caciques et petits soldats de milices, responsables pour certains de crimes de guerre, sont passés du statut d’infréquentables à celui de « wazalendo », des « patriotes » en swahili, exemplaires et inspirants. Le président Félix Tshisekedi vante leur courage et les qualifie volontiers de « héros » de la nation.

Des fonds et de l’armement ont été répartis en octobre 2023 entre une poignée de chefs wazalendo lors d’une réunion tenue à Sake. Une manière de les motiver pour une offensive conjointe avec l’armée contre le M23. Dix jours plus tard, les stocks et budgets amenuisés, les militaires d’abord, les Maï-Maï ensuite, ont battu en retraite face à l’ennemi qui a repris ses positions et avancé derechef.

« Kinshasa comprend mal la situation et joue avec le feu en déversant encore plus d’armes dans la région. À ce rythme, ça risque de devenir la Libye, s’inquiète un haut cadre de l’administration militaire de la province. Nous autres, on s’y perd et on ne sait plus combien de groupes armés s’activent dans le Nord-Kivu, ni qui est avec qui. Demain, ces wazalendo finiront certainement par se retourner contre l’État et l’armée, car ils n’auront pas le retour sur investissement espéré. »

Pas de vrai programme de démobilisation

Si le « général » Gilbert rêve d’une vie de businessman entre Dubaï et Goma après une hypothétique victoire contre le M23, des milliers de fantassins et de chefs Maï-Maï espèrent, eux, récupérer des lopins de terre, et pourquoi pas de petits commerces. Ou se voir proposer d’intégrer l’armée – perspective hautement improbable. Longtemps pratiquée, l’incorporation d’anciens rebelles dans les rangs est décriée par les pays occidentaux et les Nations unies, qui doutent de leur loyauté au drapeau. Ces guerriers incontrôlables jalousent l’opulence des instructeurs blancs, qui préfèrent se tenir à distance. Ils combattent un même ennemi, pour le compte d’un même président, mais pas dans les mêmes conditions. Kinshasa n’a pas vraiment pensé ni financé de programme réaliste de démobilisation et de réintégration des combattants de groupes armés. Alors, condamnés à errer dans les collines et les cités désolées du Masisi, ceux-ci prélèvent des taxes sur les routes et ne se départissent plus de leurs fusils d’assaut, même en ville. L’alcool aidant, ils n’hésitent pas à tirer à bout portant sur tout ce qui leur résiste, même un malheureux vendeur de cigarettes ayant osé réclamer son dû. Les gens de Sake n’ont peut-être pas tort de redouter le pire.

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