Kivu, terrain miné

Photos par Michael Christopher Brown Un récit photo de Rémi Bayol
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Kivu, terrain miné
Goma va-t-elle tomber entre les mains du M23 ? Cette rébellion soutenue par le Rwanda encercle actuellement la capitale de la province du Nord-Kivu, en République démocratique du Congo. La région est un théâtre d’affrontements depuis trente ans, entre l’État et des groupes rebelles se disputant le contrôle du territoire et des ressources minières. Le photographe américain Michael Christopher Brown documente depuis 2012 cette guerre sans fin.
Publié le 08 avril 2024
Goma va-t-elle tomber entre les mains du M23 ? Cette rébellion soutenue par le Rwanda encercle actuellement la capitale de la province du Nord-Kivu, en République démocratique du Congo. La région est un théâtre d’affrontements depuis trente ans, entre l’État et des groupes rebelles se disputant le contrôle du territoire et des ressources minières. Le photographe américain Michael Christopher Brown documente depuis 2012 cette guerre sans fin.
Vu du ciel, le Nord-Kivu ressemble à une étendue de jungle infinie. Cette province montagneuse et volcanique de l’est de la République démocratique du Congo, grande comme deux fois la Belgique, jouxte l’Ouganda et le Rwanda. Un décor dans lequel « l’extrême beauté côtoie l’horreur extrême », raconte Michael Christopher Brown. Le photographe américain documente depuis plus de dix ans ce conflit aux épisodes multiples, déclenché par l’arrivée de réfugiés hutu rwandais, après le génocide de 1994. L’absence de routes et la densité de la forêt tropicale rendent la zone incontrôlable pour les autorités.
L’extraction minière fait partie du paysage de la région. Son sous-sol est particulièrement riche : diamants, or, cuivre, cobalt, nickel, coltan… La plupart des mines sont artisanales, encore aujourd’hui. Ici, à Numbi en 2012, dans le Sud-Kivu, de jeunes hommes tentent d’écoper l’eau de pluie pour continuer de creuser avec leur pelle et autre pioche. Au premier plan, un enfant travailleur derrière son chapeau. Ils seraient 40 000 à glaner du minerai dans tout le pays, selon la dernière estimation de l’Unicef, en 2014 : « Creuser est souvent le seul moyen de nourrir sa famille », se désole le photographe. Peu importe s’il faut pour cela, sans protections adaptées, inhaler des effluves toxiques et s’immerger dans des eaux polluées.
Près d’une mine de Numbi (Sud-Kivu) où l’on extrait de la cassitérite, du coltan et de la tourmaline, cet acheteur prépare une transaction, un jour d’août 2012. L’achat de la matière au chef des creuseurs par un petit négociant est souvent la première étape de leur route commerciale. Le cobalt, dont 70 % de la production mondiale vient du pays, est indispensable à la fabrication de batteries lithium-ion qui fournissent de l’énergie à nos appareils numériques et aux voitures électriques. « Les entreprises occidentales ne font preuve d’aucune responsabilité, s’exaspère le photographe. Elles pourraient s’assurer que les mineurs aient des protections nécessaires, surveiller les filières… Mais cela reviendrait à reconnaître leur complicité. »
Dans les années 1990, le gouvernement congolais perd le monopole de l’exploitation des mines. Une économie de guérilla reposant sur l’extraction violente et la commercialisation frauduleuse se développent alors, sous l’impulsion de seigneurs de guerre s’affrontant pour le contrôle des sous-sols. Parmi les plus de 120 groupes armés qui opèrent aujourd’hui dans la région, le M23 est le plus important. Brown a photographié certains de ses soldats dans les collines près de Sake en 2012, au moment de son émergence. « Ils ont toujours été hésitants, mais ont souvent accepté la presse, détaille Brown. Car la possibilité de partager leur opinion sur la guerre avec la communauté internationale leur semblait cruciale pour que le monde comprenne la situation. »
L’ONU a largement documenté le soutien du Rwanda aux rebelles du M23. Le petit voisin de la RDC est accusé de tirer parti de la situation pour mettre à profit l’exploitation des ressources par l’intermédiaire de groupes armés. Ce soldat, qui vient de cirer ses chaussures, fait partie de l’armée congolaise (les Forces armées de la République démocratique du Congo – FARDC) envoyée en 2012 pour mater la rébellion. Elle recrute notamment parmi les anciens soldats de milices rebelles. Michael Christopher Brown a passé « dix jours en immersion dans un hôtel décrépit » de la savane de Rwindi avec ces hommes en armes. Il les a photographiés en train de jouer, prier, et… danser.
Le photographe américain s’est hissé parmi une horde de journalistes pour prendre cette photo en novembre 2013. Le général Lucien Bahuma, alors patron de l’état-major du Nord-Kivu (et mort en 2014), détaille à la presse les contours de la victoire récente contre le M23. Le président de l’époque, Joseph Kabila, sillonne alors la province en 4 x 4 pour prouver que l’État a rétabli son pouvoir et chanter « la fin de l’aventure » du groupe rebelle. Mais depuis novembre 2021, les mêmes combats ont repris, avec plus ou moins les mêmes acteurs.
Dans la province, les viols sont légion depuis qu’ils ont été massivement utilisés comme arme de guerre dès la fin des années 1990. Les criminels appartiennent à tous les camps. Sur la photo de gauche, une femme, voilée pour protéger son anonymat, témoigne à la barre du tribunal de Goma en 2013. Elle fait partie des 76 femmes et filles violées à Minova par les FARDC un an plus tôt, alors qu’ils battaient en retraite face à l’avancée du M23. Sur les 39 accusés, seuls deux soldats de rangs inférieurs ont été reconnus coupables. À droite, cette jeune fille âgée de 16 ans en 2012 est tombée enceinte et a contracté le sida suite à un viol commis par trois miliciens, dans un village près de la ville minière de Numbi. La question de la justice est un défi autant que celle de la sécurité des femmes, alors que les viols n’ont pas cessé après la signature des accords de paix de 2013.
À 20 km à l’ouest de Goma, Sake est un point stratégique pour les belligérants. Ici, un soldat des FARDC surveille la route qui mène à cette ville, depuis la savane. Quelques mois après cette photo, prise en 2012, l’armée congolaise avait fini par perdre la capitale régionale. « Aujourd’hui, la même situation est exactement en train de se répéter », s’exaspère Michael Christopher Brown. Depuis la reprise des affrontements en 2021, le M23 accumule les victoires face à une armée congolaise impuissante. Pris en étau, les habitants fuient par centaine de milliers vers Goma où ils s’entassent dans des camps.
À l’aéroport de Goma, des carcasses d’avions abandonnées – au gré des guerres et des coulées de lave du volcan Nyiragongo au second plan, comme celle meurtrière de 2002 – servaient de terrain de jeu aux enfants du coin. Elles ont depuis été évacuées. Brown a pu les photographier, après que l’armée congolaise a repris la ville au M23, en décembre 2012. Récemment, en février 2024, des attaques de drones ont visé ce même aéroport, attaques que les autorités de RDC imputent au voisin rwandais.
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