Portrait  |  Pouvoirs

Eugene de Kock, le sulfureux retraité de l’apartheid

Écrit par Pauline Liétar Illustré par Hugues Micol
20 février 2026
l’ancien bourreau de l’apartheid Eugene de Kock assis à une table
Serviteur zélé d’un régime raciste, Eugene de Kock a torturé et tué. Condamné à 212 ans de prison, le chef de l’unité secrète de lutte contre les opposants à la ségrégation en Afrique du Sud a été libéré en 2015, après avoir demandé pardon. Une décennie plus tard, Revue21 l’a rencontré. Alors que l’extrême droite sud-africaine se mondialise, le repenti serait-il en train de vaciller ?
17 minutes de lecture

« Trouvez un restaurant calme, à l’abri des regards, et envoyez-moi la localisation. » Tout juste arrivée sur le parking d’une zone commerciale cossue des environs de Pretoria, je reçois la seconde consigne. La première, c’était, peu après avoir atterri dans la capitale de l’Afrique du Sud, de me rendre dans ce coin sans âme. Autour de moi, des Sud-Africains aisés, noirs et blancs. Ils prennent leur pause déjeuner dans une de ces enseignes franchisées au chic décontracté très travaillé. Ce n’est pas ce qui intéresse mon interlocuteur du jour. Lui est en quête de discrétion absolue. Il a ses raisons : Eugene de Kock, 77 ans, dont vingt derrière les barreaux, reste l’un des hommes les plus haïs du pays.

J’opte pour le seul restaurant quasiment vide à cette heure, une adresse réputée pour ses petits déjeuners à l’anglaise, à base d’œufs et de bacon. Je m’assois et j’attends. Je scrute tour à tour mon téléphone et les environs. Au bout d’une trentaine de minutes, un type étonnamment grand, son mètre quatre-vingt-dix massif engoncé dans une chemisette à carreaux et un short kaki à poches, se présente face à moi, accompagné d’une petite brune filiforme. Voici Eugene de Kock, avec ses boots en cuir et ses chaussettes à mi-mollet comme s’il allait randonner dans le bush, et sa confidente, Anemari Jansen. Elle se présente comme poète et écrivaine. Pour lui, nul besoin de carte de visite. Se dresse devant moi l’une des dernières grandes figures du mal du XXe siècle encore vivantes, la vaste majorité des bourreaux nazis étant désormais enterrés. Eugene de Kock a été le serviteur zélé d’un autre crime contre l’humanité. Celui de l’apartheid.

En 1948, peu après son arrivée au pouvoir, le Parti national réunifié des nationalistes afrikaners instaure le « développement séparé » – apartheid en afrikaans, la langue germanique des colons boers. Pour consolider les privilèges de la minorité blanche face à la majorité noire, une série de lois classe alors la population en groupes raciaux distincts, interdisant les mariages mixtes et déterminant les zones d’habitation de chacun.

Une petite musique révisionniste

Ce régime raciste fera des dizaines de milliers de morts, tant par la répression sans relâche des opposants que par les violences quotidiennes et les conditions de vie imposées à la population noire et métisse. Au sein du Congrès national africain (ANC), parti déclaré hors la loi puis terroriste, Nelson Mandela incarnera la lutte contre l’oppression, et le paiera en passant vingt-sept ans en prison. L’apartheid perdure tout au long de la Guerre froide, l’Afrique du Sud s’établissant en bastion anticommuniste en Afrique australe face à ses voisins en pleine décolonisation soutenus par l’URSS et Cuba – ce qui lui vaut le soutien plus ou moins discret des États-Unis, du Royaume-Uni et d’Israël. Puis l’impensable finit par arriver. En 1990, Mandela est libéré, et devient président quatre ans plus tard. Le régime est tombé. Et la « nation arc-en-ciel » – ainsi que la rêvent les optimistes – est confrontée à la question de toutes les nations brisées qui veulent malgré tout aller de l’avant : que faire des bourreaux comme Eugene de Kock ? La rédemption leur est-elle permise ? Et, le cas échéant, faut-il croire à leur repentir ?

La question se pose d’autant plus que, ces derniers temps, une petite musique révisionniste monte en Afrique du Sud, relayée jusqu’à la Maison Blanche. Les Blancs seraient désormais des victimes, leurs terres confisquées et leurs vies menacées. Influencé par le Sud-Africain le plus célèbre – et le plus riche – du monde, Elon Musk, Donald Trump a lui-même parlé d’un prétendu « génocide blanc », octroyant le statut de réfugiés aux Afrikaners en février 2025.

Eugene est hypermnésique. Son cerveau enregistre tous les détails. Même les odeurs.

Anemari Jansen, confidente d’Eugene de Kock

À peine attablé, Eugene de Kock s’éclipse pour prendre un appel. Sur le ton de la confidence, Anemari Jansen souffle : « Eugene est hypermnésique. Il se souvient de tous ceux qu’il a rencontrés, dès le premier rendez-vous. Son cerveau enregistre tous les détails sur chaque personne qu’il rencontre. Même les odeurs. » Un frisson parcourt mon échine. De Kock revient, s’assoit et s’épanche à voix basse : « J’ai passé vingt ans dans une cellule minuscule, sans quasiment pouvoir en sortir. Alors ça donne le temps de lire et de réfléchir… »

En tant que commandant d’une unité secrète de la police dédiée à la lutte contre les opposants à l’apartheid, responsable de centaines de meurtres, kidnappings et actes de torture, De Kock a été condamné le 30 octobre 1996 à 212 ans de prison. Nelson Mandela l’avait surnommé « le Fléau de Dieu ». Ses propres hommes, « Prime Evil » – le Mal absolu.

Transformation en monstre

Anemari Jansen lui a rendu visite en prison. Souvent. Au point de devenir l’une de ses plus proches amies. Femme au foyer afrikaner, elle dit avoir découvert les atrocités de l’apartheid quand le régime est tombé. « Je ne voyais aucun affrontement sous mes fenêtres, je vivais dans ma bulle, se justifie-t-elle. Un jour, j’ai voulu comprendre quel était le prix de cette vie confortable dont nous, la minorité blanche, jouissions, dans ce pays de ségrégation. » Alors, en 2011, l’autrice a décidé de rencontrer le tueur derrière les barreaux. Ensemble, au fil des visites au parloir, ils ont revisité son enfance et son parcours – sa transformation en monstre. Une matière, en plus de la lecture de ses journaux intimes, qui donnera naissance à un livre, Assassin For The State (Tafelberg, 2015, non traduit).

Jansen n’est d’ailleurs pas la seule femme attirée dans l’orbite sulfureuse d’Eugene de Kock. Durant sa détention, une psychologue noire, une chercheuse, une enquêtrice et la fille d’une de ses victimes ont toutes tenté de l’emmener vers l’empathie et la lumière, permettant, in fine, sa libération en 2015, « dans l’intérêt de la réconciliation nationale », selon le ministre de la justice de l’époque. Ce petit groupe de femmes fortes aurait guidé le bourreau vers la rédemption. Comme si les racines du mal étaient à chercher dans le virilisme raciste qu’on lui aurait inculqué dès l’enfance.

Épaisses lunettes et bégaiement

Eugene de Kock est né en 1949, un an à peine après l’instauration de l’apartheid. Sa famille est pétrie d’une idéologie quasi messianique, où les Afrikaners, dont il fait partie, sont vus comme des élus de Dieu. Son père, Lourens de Kock, un influent magistrat, très proche du Premier ministre de l’époque, est membre de la société secrète Broederbond. Cette « ligue des frères afrikaners », pour la plupart d’obédience calviniste, est composée de politiques, d’officiers, d’universitaires et de hauts responsables de la police. Ce réseau posera les bases du dogme de l’apartheid.

De Kock grandit à Boksburg, petite ville minière à l’est de Johannesburg. Malgré ses origines élitistes, le mode de vie du foyer est rural – la famille cultive un petit lopin de terre et élève des poulets. Le patriarche force son fils à passer ses journées de vacances à récolter les épis de maïs. Mais le jeune De Kock n’est pas très robuste, loin des idéaux virils de la Broederbond. Très myope, il porte d’épaisses lunettes et bégaie. Il est la risée de ses camarades d’école.

Une autre particularité le distingue de ses semblables. « Mon père parlait afrikaans et ma mère parlait anglais, les enfants à l’école se moquaient de nous parfois à ce sujet », raconte De Kock dans un des rapports de criminologie qui lui a été consacré. Les Anglais étaient les ennemis jurés des Afrikaners, les deux colonisateurs s’étant livré deux guerres sanglantes pour s’emparer de l’Afrique du Sud. Les ancêtres anglais, du côté de sa mère, sont ainsi vus comme une tache dans l’idéal de pureté de la Broederbond. Alcoolique et dominateur, Lourens de Kock y trouvera matière à des humiliations quotidiennes envers son épouse, sous les yeux de leur garçon, qui attendra l’âge adulte pour confronter son géniteur.

En mode survie

Pour endurcir son fils chétif, De Kock senior l’envoie dans des camps scouts pour jeunes garçons afrikaners. C’est là qu’Eugene se découvre un tempérament de leader. Il a 15 ans quand son groupe tombe en panne dans le delta de l’Okavango au Botswana. Les scouts, perdus dans le bush pendant des jours, sont assoiffés, effrayés. Pas lui. En mode survie, De Kock dit se sentir « comme un poisson dans l’eau ». Il prend alors pour totem le ratel, un blaireau connu pour sa ténacité et son agressivité, résistant aux morsures et piqûres, capable de tenir tête aux plus grands prédateurs comme les lions ou les hyènes.

Dans cette culture, la violence est partout, la chasse, glorifiée. Dès 6 ans, Eugene de Kock reçoit son premier fusil. Mais, malgré tous les espoirs de son père, lorsqu’il tente de s’engager, à 19 ans, il est rejeté par l’armée en raison de sa mauvaise vue. Il arrive finalement à intégrer la police. L’uniforme lui crée un bouclier. Les ordres secs et brefs qu’il lance à longueur de journée masquent son bégaiement. Il est rapidement promu. En 1969, il est envoyé en Rhodésie (l’actuel Zimbabwe), puis en Namibie pour créer des unités anti-insurrection. Rapidement, il s’y fait une réputation de policier cruel et sans pitié.

En 1976, la communauté internationale découvre l’horreur de l’apartheid avec le massacre des étudiants du township de Soweto. La répression s’intensifie. Au début des années 1980, le gouvernement sud-africain commence à mettre en œuvre ce qu’on appelle les « vols de la mort » : des centaines de militants et de guérilleros noirs sont jetés depuis des avions ou des hélicoptères dans l’Atlantique, au large de la Namibie, par des escadrons de la mort.

Nous étions 4 millions de Blancs à vouloir dominer 40 millions de Noirs.

Eugene de Kock

Prime Evil, lui, mène des opérations au sol, dans les villages. Il prie avant chaque attaque. Il s’enfonce dans la violence, persuadé d’être « en croisade contre les forces démoniaques du pays ». À ses yeux, les mouvements de libération des populations noires sont guidés par l’Antéchrist, c’est-à-dire les communistes. « Nous étions 4 millions de Blancs à vouloir dominer 40 millions de Noirs, se justifiera-t-il, des années plus tard. Nous n’avions pas d’autre choix que la violence. »

En 1983, De Kock prend la tête d’une unité secrète de la police sud-africaine : la tristement célèbre section C10, la plus redoutée des militants antiapartheid. Son camp de base est caché au milieu de la campagne, à Vlakplaas, une ferme située à 20 kilomètres de Pretoria. C’est depuis ce QG que De Kock va déployer l’étendue de sa brutalité, entouré de ses hommes fidèles. Ils sont jusqu’à une centaine à répondre à ses ordres. Dont des askaris, ces Noirs qu’il a forcés à le rejoindre pour pouvoir infiltrer l’ANC, le mouvement de Nelson Mandela.

Anesthésier tout remord

Depuis Vlakplaas, rebaptisée la Maison du meurtre, De Kock supervise assassinats (du colis piégé à l’empoisonnement), enlèvements et interrogatoires. La mort est son métier. Parfois, trois douches ne suffisent pas le soir venu à en dissiper l’odeur. À ses enfants, Prime Evil dit qu’il est un homme d’affaires, et n’enfile son uniforme qu’une fois à la base. Au fil du temps, les méthodes de torture se font de plus en plus extrêmes. De Kock et ses hommes boivent pour anesthésier tout remord, toute empathie – un pub est même installé dans la ferme. Pour souder son équipe d’assassins, le patron organise des virées à la plage. Mais, la nuit, tout ce qu’il craint, c’est que ses hommes le trahissent et le tuent. « Mes hommes ont baigné dans tant de violence, je savais de quoi ils étaient capables et je ne pouvais pas leur faire confiance, expliquera-t-il durant sa détention. Vous n’avez pas le droit de vous reposer, le stress est permanent. Vous êtes votre seul ami. »

Prime Evil a pourtant un proche nommé « Doctor Death », de son vrai nom Wouter Basson. Ce cardiologue est considéré comme le Josef Mengele du régime d’apartheid. C’est lui qui fournit à De Kock ses gadgets mortels, véritables armes biologiques : tournevis et parapluies à la pointe empoisonnée, cigarettes à l’anthrax, lait à la bactérie Clostridium botulinum et whisky au paraoxone (la substance active d’un insecticide neurotoxique)… On dit qu’il a cherché à empoisonner les rivières et l’eau potable des quartiers noirs, à rendre les femmes stériles. Il aurait même imaginé un gaz qui fonctionnerait sur la base du taux de mélanine et tuerait tous les non-Blancs… Jamais condamné, Basson a été acquitté en 2002 malgré 67 chefs d’accusation. Et exerce toujours aujourd’hui tranquillement, à 75 ans passés, dans la ville du Cap.

À la fin des années 1980, De Kock accumule les médailles. Il reçoit notamment l’« étoile de la police pour service exceptionnel », au nom de sa défense zélée du régime de l’apartheid. Pourtant, celui-ci vacille. Les townships s’enflamment. La guerre froide touche à sa fin. Les jeunes Sud-Africains blancs désertent l’armée. Le bras de fer entre Pretoria et les opposants, soutenu par les pays frontaliers, n’est plus tenable. La société secrète Broederbond négocie discrètement la fin de l’apartheid. Prime Evil, lui, n’a aucune idée de ce qui se passe en coulisses.

De Kock redouble de violence

11 février 1990. Devant les caméras du monde entier, Nelson Mandela, l’ennemi public numéro un, la Némésis d’Eugene de Kock, est libéré de prison. Il souhaite favoriser la réconciliation entre les Noirs et les Blancs, il prône la paix et le pardon. Un gouvernement de transition est mis en place, dirigé par Frederik de Klerk, qui lance une enquête sur les escadrons de la mort. Tous les généraux nient l’existence de ces unités secrètes. De Kock comprend qu’il va être lâché et se radicalise. Il redouble de violence, et approvisionne en armes un mouvement noir opposé à l’ANC de Mandela. Prime Evil jette ainsi ses dernières forces dans la bataille, alors même que ses hommes commencent à l’abandonner. Certains d’entre eux échafaudent un plan pour l’éliminer.

En 1993, la ferme de Vlakplaas à l’histoire sanglante est fermée. De Kock entre dans la clandestinité. Chaque fois qu’il sort de chez lui, il emporte une mallette contenant quelques affaires pour la prison et une brosse à dents, convaincu que son arrestation est imminente.

Un espoir immense enfle dans le pays quand, le 10 mai 1994, Nelson Mandela devient le premier président noir de l’Afrique du Sud après des décennies de lutte. La démocratie est enfin instaurée en Afrique du Sud. Quelques jours après l’élection, De Kock est arrêté. Sa femme et ses deux fils s’enfuient discrètement vers l’Europe.

Choisir le peloton d’exécution

Son procès s’ouvre en 1995. Il dure dix-huit mois. Eugene de Kock est condamné à deux peines de prison à perpétuité, soit 212 ans de détention pour 89 chefs d’accusation incluant meurtres, enlèvements et tortures. « C’est ce que je mérite », confie-t-il alors à Piet Croucamp, un jeune politologue enturbanné dans un étrange bandana, aujourd’hui professeur à l’université de Johannesburg, avec qui il se lie d’amitié. La condamnation à mort ? Il dit qu’il n’y était pas opposé. Mais à condition de choisir le peloton d’exécution : il aurait alors opté pour des amis à lui dans l’armée.

De Kock ne peut s’empêcher de constater, amer, que nombre de ses hommes, et la plupart des généraux qui lui ont donné ses ordres, échappent à la prison. Prime Evil est un bouc émissaire, qui paie pour l’ensemble du régime. Lui aussi veut échapper à la prison. De sa cellule, il écrit une lettre à Mandela, et demande pardon. Sincérité ou pragmatisme ?

De Kock saisit l’occasion de s’amender, cette fois très officiellement, par le biais de la commission Vérité et Réconciliation (TRC) lancée en 1996. Présidée par l’archevêque Desmond Tutu, Prix Nobel de la paix, la TRC a pour mission d’enquêter sur les atrocités commises pendant l’apartheid pour établir un récit historique impartial, offrir un espace aux victimes pour témoigner et accorder l’amnistie aux auteurs de crimes confessant pleinement leurs actes. L’objectif : favoriser une introuvable réconciliation nationale. 

Durant les longues séances de la TRC, filmées dans leur intégralité, Eugene de Kock se confesse avec plus ou moins de bonne volonté sur scène, assis face à un public de victimes noires en pleurs. « Nous n’avions pas carte blanche, minimise-t-il. Il est arrivé, à certaines occasions, qu’un agent sur le terrain se retrouve soudainement dans une situation où il devait prendre une décision, qu’il soit officier ou non, et il n’avait pas nécessairement le temps d’appeler un officier supérieur… »

Nous avions l’habitude d’utiliser des méthodes de torture. Mais ça, c’était… Je ne sais pas… Au-delà de l’entendement.

Eugene de Kock

À d’autres moments, De Kock se met à table et dévoile la vérité la plus crue. Devant un public médusé, il raconte ainsi comment il a appris qu’un jour, en son absence, insiste-t-il, un prisonnier a été torturé d’une manière particulièrement barbare pendant un interrogatoire : du fil barbelé a été inséré dans son urètre. De Kock aurait été tellement choqué qu’il aurait ordonné que le policier concerné ne s’approche plus des captifs. « Nous avions l’habitude d’utiliser des méthodes de torture, telles que l’électrocution, les brûlures, les fractures des bras, les agressions, les coups de “sjambok” [fouet rigide], les tubes et les sacs remplis d’eau. Mais ça, c’était… Je ne sais pas… Au-delà de l’entendement. »

Dans l’horreur de ses aveux, les familles des victimes trouvent une forme de salut : au moins, elles savent. Mais, lors d’une session en 1997, De Kock tonne, refusant d’endosser seul les horreurs d’un système : « J’assume l’entière responsabilité de ces actes pour mon compte et les hommes sous mes ordres. Mais pas pour ceux au-dessus de moi, plus maintenant. » Il appelle les responsables de l’apartheid à prendre leurs responsabilités. Il est applaudi par le public. Il termine la dernière session de la TRC en appelant les Sud-Africains à renoncer à la haine et à la vengeance.

Je pense qu’il s’est rendu compte du mal qu’il avait fait.

Nicky Rousseau, chercheuse pour la commission Vérité et Réconciliation

 « Il avait l’air très sincère dans ses remords, assure Nicky Rousseau, qui a entendu De Kock en tant que chercheuse pour la TRC. Et ce n’était pas seulement pour tenter d’obtenir l’amnistie. Je pense qu’il s’est rendu compte du mal qu’il avait fait. D’autres figures de l’apartheid, passées elles aussi en commission, nous ont carrément dit qu’elles ne regrettaient rien. »

Le bourreau semble alors sur la voie de la rédemption. C’est aussi le sentiment de la psychologue noire Pumla Gobodo-Madikizela, cheveux courts et lunettes élégantes, née dans un township, qui vient le rencontrer dans sa prison de haute sécurité à plusieurs reprises à partir de 1998. Dans son livre A Human Being Died That Night (David Philip, 2003, non traduit), elle raconte son angoisse de rencontrer un tel criminel. Au départ, il joue avec elle. Après qu’elle a accepté de le saluer, il lui glisse qu’elle vient de serrer la main qu’il utilisait pour tuer. Puis, au fil des rencontres, Eugene de Kock aurait commencé à reconnaître l’humanité de ses victimes et son propre aveuglement.

Il lui raconte qu’un jour, chez un des opposants qu’il venait d’assassiner, alors qu’il pensait trouver dans ses affaires le « Petit Livre rouge » de Mao et un poster de Lénine, il est tombé sur la Bible. Et aurait compris, bouleversé, que ses victimes priaient le même Dieu que lui. Après des heures d’entretien, étalées sur plusieurs mois, la psychologue, qui a longuement étudié la philosophe Hannah Arendt et son concept de « banalité du mal », appelle, elle aussi, à pardonner Eugene de Kock. 

Comme dans « Le Silence des agneaux »

Plus puissant encore est le pardon que finira par lui accorder Candice Mama, dont il a tué le père alors que l’apartheid vivait ses dernières heures. « J’étais enfermée dans la haine, je voulais que De Kock soit éliminé, mais j’ai décidé d’essayer d’écouter cette phrase de Nelson Mandela : “La rancune, c’est comme boire du poison et s’attendre à ce qu’il tue vos ennemis” », explique-t-elle. Invitée à rencontrer De Kock en prison en septembre 2014, la jeune fille d’alors 23 ans lui pose cette question cruciale : « Te pardonnes-tu à toi-même ? » Il répond : « Comment puis-je me pardonner après ce que j’ai fait ? » Candice Mama se met à pleurer et prend dans ses bras le prisonnier en combinaison orange. Quelques mois plus tard, en janvier 2015, il est libéré.

Pour accélérer sa libération, le tueur avait également accepté de mettre à profit son hypermnésie pour aider la Missing Persons Task Team, l’unité sud-africaine en charge de retrouver les disparus de l’apartheid. Si De Kock n’a été responsable directement que de la disparition d’une poignée des victimes recherchées, sa connaissance des méthodes des escadrons de la mort a été décisive, selon Madeleine Fullard. Cette détective blonde dirige alors l’unité de recherche. Son face-à-face avec le tueur rappelle celui de Jodie Foster avec Anthony Hopkins dans Le Silence des agneaux. « C’est pour nous un interprète. Il va nous dire : non, ce scénario n’est pas crédible. Ce n’est pas le style de tel policier de tuer comme ça, lui, il avait plutôt l’habitude de tirer dans la tête, etc. » L’enquêtrice se souvient que De Kock, lors de ses premières sorties sur le terrain avec l’unité, était pris de vertige à l’air libre. « Comme il n’était plus habitué au mouvement, il était malade en voiture… »

On a dû lui administrer des électrochocs pour stimuler sa mémoire. 

Madeleine Fullard, directrice de l’unité de recherche des personnes disparues

Madeleine Fullard se souvient d’un jour de novembre 2014, un an avant la libération du tortionnaire, où elle l’avait extirpé de la prison pour l’amener aux abords d’une rivière à la frontière du Botswana. De Kock avait désigné l’endroit où lui et ses hommes avaient enterré à la va-vite, dans une couverture, un membre d’un groupe antiapartheid tué « accidentellement » lors d’un « interrogatoire » en 1989. Quand les policiers exhument le corps, Eugene de Kock paraît sous le choc et s’isole. « Était-ce une mise en scène de sa part ? Je ne sais pas… balaye Madeleine Fullard. En tout cas, pour nous, c’était une très bonne nouvelle. Les familles ont besoin d’enterrer leurs morts et surtout de savoir ce qui leur est arrivé. Pour pouvoir libérer les âmes des disparus. » Mille corps, mille disparus sont encore à retrouver. Mais ces derniers temps, De Kock perd la mémoire. « Récemment, il a craqué, il a tout oublié et on a dû lui administrer des électrochocs pour stimuler sa mémoire. » Des failles dues à son âge ? Ou un retour à ses anciens démons ?

Libéré depuis onze ans, De Kock semble considérer que le gouvernement n’a pas rempli sa part du deal. Si lui a coopéré, donnant des renseignements sur ses victimes et ses donneurs d’ordres, aucun autre haut responsable de l’époque n’a été poursuivi.

Fidèle au Docteur Death

L’amertume le gagne. « Je suis le seul à avoir été condamné si lourdement alors que je ne faisais qu’exécuter les ordres, s’agace-t-il face à nous. Et quand j’apprends que certains anciens généraux se retrouvent pour des fêtes discrètes sur le thème de l’apartheid, ça m’écœure. »

Est-il sincèrement choqué par ces nostalgiques du régime, ou maudit-il au fond ceux qui sont passés entre les mailles du filet ? Certainement un peu des deux. En prison, il avait demandé à changer de cellule pour s’éloigner de prisonniers toujours pro-apartheid dont le discours impénitent le dérangeait. Cependant, il est resté un fidèle patient du Doctor Death, Wouter Basson, qui consulte encore. Troublant.

Alors que nos plats nous sont servis – viande pour lui, salade pour moi –, la conversation continue sur un ton léger. Lorsqu’on évoque l’intelligence artificielle, il rebondit immédiatement : « Oui, c’est fou ce qu’on peut obtenir comme archives grâce à l’IA. Récemment, je regardais une reconstitution des discours de Mussolini… » Je ne sais quoi répondre, quoi penser. Prime Evil multiplie les signaux contradictoires.

Les reliques de l’apartheid

Lui s’identifie certainement au personnage d’Al Pacino dans le mélo américain Le Temps d’un week-end, son film préféré, qui raconte l’histoire d’un lieutenant-colonel aveugle et bourru, vétéran de la guerre du Vietnam, qui cache derrière sa brutalité un odorat sensible aux fragrances les plus subtiles. Depuis sa sortie de prison, De Kock vit caché, avec très peu de moyens. Le septuagénaire a des frais de santé élevés : lui qui n’avait aucun problème à donner la mort est hypocondriaque. Alors, il se fait entretenir par des amis, d’un genre plutôt douteux. « Le problème, c’est qu’il dépend maintenant d’un petit groupe de gens proches de l’extrême droite, se désole le politologue Piet Croucamp, qui a pris ses distances. J’ai peur qu’il régresse sur le plan idéologique, alors qu’il avait fait de très bons progrès en prison. »

Car la mouvance politique nostalgique de l’apartheid reste vivace, boostée par les saillies d’Elon Musk sur le « génocide blanc » sur X (ex-Twitter). Eugene de Kock, lui, utilise les réseaux sociaux pour vendre des reliques de l’apartheid. Des casquettes et des vestes camouflage signées de sa main, qu’il a mises en vente à petits prix sur Facebook Marketplace, pour se faire un peu d’argent.

Je quitte le restaurant déboussolée. Quel sera le legs du bourreau ? Y a-t-il une morale possible à son histoire, à celle de son pays ? Avant de se quitter, De Kock m’a confié qu’il réfléchissait à un dernier témoignage, plus long encore que celui qu’il a déjà donné à tous, des journalistes aux enquêteurs de la commission Vérité et Réconciliation. Un testament pour ses deux fils exilés en Europe et dont il n’a presque plus de nouvelles. Une parole de vérité ?

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