Le 19 mars 2022, au domicile de Romain Bouvier, rue des Saints-Pères, dans le 7e arrondissement de Paris, les policiers découvrent un exemplaire de Mein Kampf en allemand et une figurine de son auteur, Adolf Hitler. Ancien membre du Groupe union défense (GUD), un groupuscule d’ultradroite qui sera dissous en 2024, Bouvier est mis en cause, aux côtés de Loïk Le Priol, dans l’assassinat de l’ancien rugbyman argentin Federico Martín Aramburu. Dans le fracas de l’affaire, la statuette du Führer pourrait sembler anecdotique. Elle ouvre pourtant une porte : celle d’un marché où l’histoire, même la plus sombre, se miniaturise, se collectionne et s’expose.
Car des figurines d’Hitler, il suffit de chercher pour en trouver. En ligne d’abord. Sur les sites de revente entre particuliers surgissent régulièrement des petites statuettes du IIIe Reich. Sur Vinted, par exemple, au détour de la catégorie « jeux et jouets », le général Heinz Guderian, pionnier des blindés allemands et théoricien de la guerre éclair, pointe le bout de son nez. Un peu plus loin, le Führer lui-même, debout à l’avant d’une Mercedes kaki, salue une foule invisible.
D’autres annonces se font plus discrètes. Elles ne dévoilent leurs personnages qu’après cinq ou six clichés de la boîte d’origine, photographiée sous tous les angles. Avec un peu de persévérance, des porte-drapeaux finissent par apparaître à l’écran, la croix gammée sur l’étendard dissimulée derrière un morceau de papier froissé. L’algorithme absorbe le tout sans distinction. Et collectionneurs, férus d’histoire ou acheteurs aux motivations troubles peuvent se croiser sans jamais se voir. Seul un nom les réunit : King & Country, leader mondial des figurines militaires peintes à la main.
« Rommel, ça va… »
Hors ligne, le jeu est le même : montrer, mais pas trop. À Paris, dans une boutique spécialisée du 17ᵉ arrondissement, pas de croix gammée en vitrine, pas d’Hitler saluant au balcon, seulement des poilus, des paras britanniques. Les chefs nazis, eux, se consultent sur catalogue. « Tout est disponible à la commande », glisse la vendeuse. Pour éviter de nous voir repartir les mains vides, elle propose une figurine d’Erwin Rommel, général du IIIe Reich et commandant du détachement allemand en Afrique du Nord. « Mais Rommel, ça va… » insiste-t-elle face à notre embarras – il y aurait des nazis plus fréquentables que d’autres.
Quant au premier revendeur de la marque en Europe, une entreprise savoyarde, il ne dispose même plus de boutique physique depuis octobre 2025. Les plus intéressés doivent gagner un petit village, s’engager dans un étroit virage à droite – malgré le panneau signalant une impasse – puis repérer la maison qui, parmi toutes les autres, trampoline dans le jardin, propose des figurines à collectionner. Rien ne la distingue vraiment : portail en métal, terrasse avec barbecue et palmiers, rideaux tirés aux fenêtres. Seule une feuille plastifiée, scotchée sur le flanc de la boîte aux lettres, indique le nom de l’enseigne, Figurines & Collections, et ses horaires d’ouverture. Tout invite à passer son chemin. D’ailleurs, ce jeudi de mars 2026 en milieu de journée, tout est fermé. Sur son site internet, parmi les meilleures ventes affichées en page d’accueil, une figurine d’Hitler et de son berger allemand, sobrement baptisée « H & Blondi ».
Car King & Country ne se limite pas aux champs de bataille, la marque reconstitue aussi des scènes de vie à l’arrière. La résidence secondaire d’Hitler dans les Alpes bavaroises, le Berghof, a ainsi été reproduite dans ses moindres détails. Du moins sa façade et sa terrasse (199 $ à l’origine, le set, introuvable neuf, ne circule plus que sur le marché de la seconde main, où les prix s’envolent). Autour, des figurines permettent de composer des tableaux : Himmler assis, tasse de thé à la main, sur une chaise longue à pois (49 $), trois serveurs apportant un gâteau au chocolat, avec bougies (87 $), une réplique parfaite de la table et des chaises qui décoraient l’espace extérieur (39 $). Un peu d’imagination et quelques centaines de dollars suffisent pour recréer les vacances d’Adolf et ses amis à la montagne. Les plus romantiques préféreront peut-être le scénario escapade en amoureux, avec la figurine d’Eva Braun, maîtresse du moustachu, en robe traditionnelle bavaroise (49 $). Le Führer, lui, peut profiter de son séjour en culotte courte (47 $) ou accompagné de Blondi (56 $). Les combinaisons semblent infinies, et la limite se brouille entre rappel historique et reconstitution ludique de l’art de vivre nazi.
Des généraux SS et des GI
Derrière ce sens obsessionnel du détail, un homme, bientôt octogénaire : Andy Neilson. Ses cheveux, autrefois bruns, ont viré au gris et sont tondus à ras, ultime vestige de ses années de service dans les Royal Marines. Basé à Hongkong, autrefois capitale mondiale du jouet, le cofondateur et directeur créatif de King & Country a accepté de répondre à nos questions. « Notre business c’est l’histoire : le bon, le mauvais et l’abominable », se justifie-t-il à l’autre bout de l’appel longue distance.
Petit garçon, à Renfrew, près de Glasgow, Neilson collectionnait déjà les soldats de plomb (depuis, le métal toxique a été banni de la fabrication de jouets). Adulte, il refuse de remiser ses figurines et en fait un métier. À la création de la marque, en 1983, les premières collections mettent en scène des Highlanders et des guerriers zoulous. Très vite, le terrain de jeu s’étend, jusqu’à embrasser « tous les aspects de l’histoire, de la Rome antique jusqu’aux guerres d’Irak et d’Afghanistan », explique-t-il.
Mais un thème écrase tous les autres : la Seconde Guerre mondiale. À ce jour, le conflit représente à lui seul près d’un tiers des ventes annuelles de la marque, pour un chiffre d’affaires que l’entrepreneur ne veut pas révéler. King & Country y consacre des séries entières, jusqu’à en dérouler chaque séquence : le déclenchement du conflit en 1939, l’invasion de la Pologne, la chute de la France en 1940, Pearl Harbor en 1941, la bataille de Berlin en 1945, la Libération. Tout y passe. « History accuracy » oblige, Neilson n’aurait d’autres choix que de fabriquer des petits généraux SS pour affronter ses GI américains. Pour lui, raconter la Seconde Guerre mondiale sans tous ses instigateurs relèverait de l’impasse. Surtout, impossible d’ignorer la demande : « Parmi toutes les figurines de cette période, lesquelles se vendent le mieux ? Les allemandes. »
Prenez une couverture de livre, si vous mettez une croix gammée, ça fera vendre !
Andy Neilson, cofondateur de King & Country
D’après les vidéos disponibles en ligne, dans la boutique mère, à Hongkong, les statuettes s’alignent avec une précision quasi muséale. Uniformes impeccables, insignes fidèlement reproduits et croix gammées en drapeau ou brassard : ici, aucune retenue. Une série en particulier, « Berlin 1938 », fait revivre le quotidien des Allemands au temps du nazisme triomphant. Adolf Hitler y est mis en scène une trentaine de fois, en cortège, plongé dans ses pensées, les bras croisés. De-ci de-là défilent aussi Himmler, Goebbels, Goering, Heydrich, Dietrich, Bormann… et d’autres hauts dignitaires du régime. « Nous les avons presque tous représentés », souligne fièrement Neilson. Mais de telles parades ne sont pas du goût de tous.
Le fabricant nous raconte qu’en 2012, des visiteurs français horrifiés ont alerté la police après avoir découvert le présentoir. « Juste à côté, nous avions pourtant affiché un message disant : “Nous n’avons absolument aucune sympathie pour les idéaux pervertis du IIIe Reich. Notre démarche est purement historique.” Il y avait même la citation de Winston Churchill : “Ceux qui ignorent les aspects les plus désagréables de l’histoire sont condamnés à répéter ses erreurs.” » Un argumentaire qui se fissure toutefois lorsque, quelques minutes après cette anecdote, le businessman nous vante les avantages marketing du swastika. « Prenez une couverture de livre, par exemple, si vous mettez une croix gammée, ça fera vendre ! »
Avoir sa propre armée
Au-delà des discours bien rodés, une interrogation demeure : qui, exactement, trouve son compte dans ces miniatures ? Andy Neilson assure n’avoir jamais « rencontré quelqu’un qui glorifiait le IIIe Reich ou quoi que ce soit du genre ». Ses clients ? Une « joyeuse bande de passionnés ». Tous plus inoffensifs les uns que les autres. La marque se vante même d’avoir parmi ses collectionneurs les chanteurs Rod Stewart et Phil Collins, l’acteur Mike Myers, le réalisateur Steven Spielberg, ou encore le roi des Tonga. Pour expliquer une telle passion, Neilson convoque l’analyse d’un psychologue américain, lui aussi amateur des figurines K & C : « Nos vies sont soumises à des forces extérieures contraignantes : gouvernement, patron, conjoint. Dans le monde des toy soldiers, le collectionneur devient un général. Il a sa propre armée. C’est lui qui décide. »
À l’échelle 1/30e, l’histoire tient dans la paume d’une main : maîtrisée, rejouable à volonté. Mais lorsque ces micro-hommes casqués endossent l’uniforme noir des SS, le fantasme de contrôle prend une tournure plus inquiétante. En Australie, une collectionneuse est même allée jusqu’à demander à Neilson si King & Country envisageait de produire un camp de concentration miniature. Refus immédiat. Comme si l’extermination marquait la frontière morale que ses autres créations – grandes parades en fanfare, défilés d’Hitler en Mercedes décapotable, reconstitutions des congrès de Nuremberg – ne franchiraient pas.
Pour celui qui transforme le nazisme en bibelots métalliques, le danger n’est ni dans ses clients – qui « mènent des batailles miniatures » – ni dans ses figurines. Il est ailleurs. Quand on l’interroge sur la progression de l’extrême droite dans le monde, et sur la part de nostalgie que ses créations peuvent entretenir, Andy Neilson esquive, puis tranche : « Pour être honnête, ce qui m’inquiète le plus aujourd’hui, c’est l’extrême gauche. » Pas de set à venir de révolutionnaires cubains avec Che Guevara, donc. 