La bouilloire siffle. Le vieil homme se lève. On entend le bruit de ses chaussons glisser sur le sol, vers l’arrière de sa boutique. Il prend une tasse, se sert du thé. La scène dure une éternité. Autour de lui, les étagères sont quasi vides, son bureau calé sous un lit superposé. Il y a un petit frigo, un micro-ondes et un lavabo. Le septuagénaire voûté vit dans sa librairie.
En ce jour de mai 2026, le soleil printanier tape sur la devanture de Causeway Bay Books, située dans une ruelle peu fréquentée de Taipei, la capitale taïwanaise. De toute la journée, pas un seul client n’entrera dans la boutique de Lam Wing-kee. « Les Taïwanais ne s’intéressent pas beaucoup à ce qui se passe en Chine, c’est pourquoi mes livres ne trouvent pas de public », constate le libraire aux rayonnages dégarnis. La modeste boutique n’a rien à voir avec la célèbre librairie qu’il dirigeait à Hongkong. De sa vie d’avant ne reste qu’un tableau écrit en calligraphie chinoise avec les caractères « liberté », accroché dans l’entrée.
Le visage amaigri du libraire est comme figé. Il sourit peu, paraît même un peu aigri. C’est le genre de personne qu’on craint de déranger avec des discussions sur la pluie et le beau temps. L’érudit n’accepte qu’on lui fasse la conversation qu’à condition de lui parler de livres. « Un livre est une clé qui ouvre l’esprit, souffle-t-il. Si ton esprit est petit, il devient facile à contrôler. C’est pourquoi, en Chine, les livres sont une affaire sensible. »
Turpitudes des hauts dirigeants
Lorsqu’elle se trouvait à Hongkong, sa librairie l’a rendu célèbre au début du millénaire. Pas pour de la grande littérature ou des traités de philosophie, mais pour des ouvrages consacrés aux turpitudes des hauts dirigeants du Parti communiste chinois (PCC). Quelques best-sellers parmi d’autres : La Vie sentimentale secrète de Zhou Enlai, de Tsoi Wing-mui, sur une prétendue romance homosexuelle de l’inoxydable Premier ministre de Mao ; Le Grand Bouleversement d’octobre, ouvrage anonyme sur les rivalités entre l’ex-chef de la lutte anticorruption Wang Qishan et le président chinois Xi Jinping ; ou encore Le Parrain de la Chine, de Yu Jie, où l’actuel chef d’État est érigé en patron mafieux.
Dans un régime verrouillé par le secret, les Chinois s’arrachent ces écrits qui révèlent ce que le gouvernement ne saurait avouer : les hommes du Parti sont des hommes comme les autres. Les clients viennent de toute la Chine, certains commandent des cartons entiers de livres. Les affaires marchent si bien que Lam Wing-kee clame n’avoir le temps de manger qu’une fois par jour, et de ne dormir que deux à trois heures par nuit.
Disparitions et détentions
En 2014, l’éditeur et écrivain dissident sino-suédois Gui Minhai rachète la librairie Causeway Bay Books, laissant son fondateur à sa tête. Gui Minhai, déjà auteur de deux cents ouvrages critiques, planche sur un opus consacré aux liaisons extraconjugales de Xi Jinping. Le livre ne sera jamais terminé : en octobre 2015, lors de vacances en Thaïlande, il disparaît sans laisser de traces. Ses proches apprendront plus tard qu’il purge une peine de dix ans de prison. Suit, en quelques semaines, l’arrestation de trois collaborateurs de sa maison d’édition, puis celle de Lam Wing-kee.
Après huit mois de détention, le libraire est libéré, à condition qu’il partage à la police l’identité de ses clients. Mais plutôt que de dénoncer ses lecteurs, il convoque les journalistes de tout le pays pour une conférence de presse historique le 16 juin 2016. Devant les caméras, il raconte son enlèvement, sa détention, ses aveux forcés, et pointe l’absurdité de sa condamnation pour « vente illégale d’ouvrages provocants ». Des milliers de Hongkongais sont pendus à ses lèvres. Ils savent que l’événement marque l’érosion des libertés dont ils jouissaient depuis la rétrocession de la colonie britannique en 1997. Arrivé au pouvoir en 2013, Xi Jinping transgresse l’accord signé avec le Royaume-Uni : la promesse « un pays, deux systèmes » est désormais incompatible avec son obsession de faire de la Chine une nation unifiée.
Une épaule sur laquelle pleurer
En 2019, quand un projet de loi ouvre la possibilité d’extrader des résidents hongkongais vers la Chine continentale, Lam Wing-kee sent définitivement le vent tourner et s’exile à Taïwan. Là, il fait la rencontre décisive du pasteur Huang Chun-sheng. « Toutes les semaines, des centaines de Hongkongais me contactaient pour trouver refuge à Taïwan, se souvient l’homme d’Église. La plupart avaient participé aux manifestations contre la loi d’extradition et risquaient jusqu’à dix ans de prison pour émeute. »
En 2020, Lam réouvre sa librairie à Taipei, pensée comme un refuge pour les exilés hongkongais. Quatre jours avant l’ouverture, la porte est aspergée de peinture rouge. Un code couleur utilisé en Chine pour effrayer les opposants au régime. « Il y avait un engouement médiatique, continue le pasteur. La présidente de l’époque, Tsai Ing-wen, était venue en personne le féliciter. » On s’y retrouve pour échanger des informations sur les proches arrêtés, suivre les dernières nouvelles à la télé et trouver une épaule sur laquelle pleurer.
J’assistais aux événements avec beaucoup d’émotion. Je savais que nous, les Taïwanais, étions les prochains.
Une amie de Lam Wing-kee, à propos des manifestations de 2019 à Hongkong
Les premiers mois à Taïwan sont florissants pour le libraire. Il ambitionne de faire de son échoppe un lieu de rassemblement pour la communauté exilée, le dernier bastion de la culture hongkongaise libre hors des griffes de Pékin. Mais l’effervescence des débuts retombe vite. Depuis 2019, les Chinois, auparavant fidèles clients, ne sont plus autorisés à se rendre à Taïwan. Pékin limite les échanges entre les deux rives, jugeant le gouvernement de l’île trop indépendantiste. Pour Lam Wing-kee, qui ne compte plus les menaces de mort, le manque à gagner est énorme. Alors, à Taipei, les repas s’espacent à nouveau. Pas faute de temps, cette fois, mais d’argent. Il divise ses rations en deux, une portion pour le midi et une pour le soir.
C’est l’époque où il se lie avec une jeune femme nommée Grace Chen. Originaire d’une petite ville du sud de Taïwan, la trentenaire a suivi devant sa télé les grandes manifestations prodémocratie hongkongaises de 2019. « J’assistais aux événements avec beaucoup d’émotion, raconte-t-elle, sept ans plus tard, devant un lait-fraise. Je savais que nous, les Taïwanais, étions les prochains. » Esseulée, elle se cherche des amis dans sa nouvelle ville, Taipei, une capitale trop grande pour elle. Causeway Bay Books semble l’endroit où trouver le réconfort. La première fois qu’elle en passe le seuil, elle s’attend à trouver un repaire de militants et d’intellectuels, un refuge où parler liberté et démocratie, comme elle l’avait vu à la télévision. « Mais il n’y avait personne. Lam était seul. J’ai trouvé ça triste. Il était coincé entre les murs de sa boutique et n’osait pas sortir par paranoïa. Il craignait même la police. » Le même effroi les rapproche : « Oncle Lam est devenu mon plus proche ami… »
Cuisine hongkongaise et nostalgie
Divorcé, ses deux fils partis en Angleterre, le libraire peut également compter sur les visites d’un jeune étudiant à peine majeur, « Noah » (un prénom d’emprunt), réfugié à Taïwan après avoir participé à Hongkong au mouvement anti-extradition de 2019. Pour lui, la bascule fut un coup de poing, un vrai, reçu d’un policier en plein visage. Dès son arrivée à Taipei, Noah fréquente assidûment la librairie et Lam Wing-kee qui se transforme, jour après jour, en figure tutélaire. « Je venais pour lire des mangas, se souvient-il. Il me promettait de me les offrir si j’acceptais de lire ses recommandations. » Comme Le Paysage froid de la culture chinoise, de Li Jie, une réévaluation critique de la philosophie chinoise. « D’un ennui mortel », reconnaît l’étudiant, qui laisse l’ouvrage prendre la poussière.
Pendant qu’il boit son thé, on demande à Lam Wing-kee si Hongkong lui manque. « Qu’est-ce qui pourrait me manquer ? décoche-t-il du tac au tac. C’est un endroit gouverné par le Parti communiste, sans liberté. En Chine, vous devez simplement obéir et vivre comme on vous le demande. Ce qui me manque, c’est le Hongkong d’autrefois. » Noah l’a emmené quelques fois au restaurant pour retrouver le goût des plats de chez eux. « Il disait à chaque fois que ça ne lui procurait aucun sentiment de nostalgie, mais il me demandait à chaque fois d’y retourner », sourit le jeune homme.
Hier, Xi Jinping s’attaquait à Hongkong, demain il s’attaquera à Taïwan.
Lam Wing-kee, libraire à Taipei
Les Hongkongais exilés fuient la librairie par peur des représailles, les Chinois prodémocratie sont interdits de territoire. Restent les Taïwanais – que rien de tout cela ne semble concerner, se désole Lam, qui martèle à qui veut l’entendre que « dans l’éducation culturelle chinoise, le concept le plus important est celui de la grande unification. C’était le rêve de Mao et c’est le rêve de Xi. Hier, il s’attaquait à Hongkong, demain il s’attaquera à Taïwan ».
Devant nous, le libraire se lance alors dans une leçon d’histoire. Lorsque le parti du Kuomintang (KMT) de Tchang Kaï-chek perd la guerre civile chinoise contre les communistes en 1949, il se réfugie à Taïwan et instaure une loi martiale qui ne prendra fin qu’en 1987. En 1996, les Taïwanais élisent leur premier président. « Pour les jeunes générations, la démocratie est chose acquise. Ils n’ont pas connu le régime autoritaire du KMT. Le parti a lissé son image et dialogue aujourd’hui avec Pékin », se désole l’homme de lettres.
Crainte d’un dangereux rapprochement
Cheng Li-wun, la dirigeante du Kuomintang devenu parti d’opposition nationaliste, a rencontré Xi Jinping en avril 2026, une première depuis dix ans. La poignée de main fait craindre aux militants prodémocratie de l’île un rapprochement dangereux avec le continent. Mais Lai Ching-te, président élu en 2024, a poursuivi les mesures coercitives entamées par sa prédécesseuse Tsai Ing-wen à l’encontre de Pékin. Les échanges touristiques et économiques ont largement diminué sous leurs mandats, provoquant pertes financières et mécontentement populaire. Une économie instable et un marché du travail saturé renvoient la menace chinoise au second plan. Certains craignent même que les positions jugées trop indépendantistes du parti présidentiel, le Parti démocrate progressiste, provoquent l’ire de Pékin et en fassent une raison valable pour envahir l’île.
« Taïwan est aujourd’hui une démocratie fragile, une partie de sa mentalité politique reste héritée d’une culture chinoise traditionnelle et autoritaire », rappelle le libraire. Noah, son protégé, partage son dépit. « Lorsque je parle des pertes de liberté à Hongkong, je fais face à une forme de lassitude et à un sentiment d’impuissance. On me demande à quoi servent ces manifestations, on me dit qu’on ne peut rien faire, que c’est trop tard. »
Je vends plus de livres critiques du Parti communiste en Chine qu’à Taïwan.
Bei Ling, éditeur chinois dissident
Jamais pourtant les avertissements de Lam Wing-kee n’auront semblé aussi pertinents. Onze ans après son arrestation, la police de Hongkong a perquisitionné deux des dernières librairies indépendantes, Have a Nice Stay et Greenfield Bookstore, le 15 juillet 2026. Cinq personnes ont été arrêtées pour avoir diffusé des publications à caractère « séditieux ». Elles risquent jusqu’à sept ans de prison. Leur crime ? Avoir vendu une biographie de Jimmy Lai, magnat des médias prodémocratie condamné en février dernier à vingt ans de prison.
« Il devient impossible de publier des ouvrages faisant la moindre allusion au pouvoir », confirme Bei Ling, éditeur et auteur chinois dissident. Après un séjour en prison en Chine dans les années 2000 pour « publication illégale », il s’est réfugié, comme Lam Wing-kee, à Taïwan et a fondé sa maison d’édition. « Mais je vends plus de livres critiques du PCC en Chine qu’à Taïwan », concède-t-il. La plupart de ses clients, dit-il, sont des étudiants de l’université de Pékin, et ses ouvrages sont envoyés par colis conçus pour contourner les douanes chinoises. À Taïwan, lui aussi survit difficilement, principalement grâce aux aides du ministère de la culture. Sa maison d’édition, Tendency, est au bord de la faillite.
« Laisser l’époque aux jeunes »
Causeway Bay Books, la librairie de Lam, a elle aussi longtemps été maintenue à flot par des financements publics et privés. Certains visiteurs lui offraient des « enveloppes rouges » garnies de quelques billets, une tradition venue de Chine, pour l’aider à boucler des fins de mois difficiles. Le vieil homme n’en voulait pas. Alors il les redistribuait aux jeunes passant par sa boutique, pour qu’ils s’achètent des livres. Il répétait qu’il fallait « laisser l’époque aux jeunes ».
Deux mois après notre rencontre, le 2 juillet 2026, Lam Wing-kee s’est éteint. Pendant quatre ans, il s’est battu contre un cancer des poumons. Il repose aujourd’hui dans une tombe avec vue sur la mer, selon son souhait, dans le nord de Taïwan. Des nécrologies ont été publiées dans toutes les langues, ou presque. Mais si son nom a fait le tour du monde, rares sont ceux qui le connaissaient vraiment. Est-ce donc à cela que ressemblent les derniers jours d’un célèbre dissident ?
Assis dans un Starbucks, Noah griffonne un portrait de son aîné. « Je pense qu’il faut continuer à prendre la parole, je ne veux pas oublier d’où je viens, pourquoi je suis venu à Taïwan. Je ne veux pas oublier que la liberté dont je jouis aujourd’hui, ce sont les gens qui étaient là avant moi qui l’ont portée. » Des gens comme ce libraire têtu, mort pauvre et isolé, mais comme il l’avait voulu : en homme libre.
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