L’Alberta, un Texas canadien convoité

Écrit par Pierre Simon Illustré par Celyn Brazier
11 septembre 2026
La carte de l’Alberta et ses richesses
Du pétrole à foison, du blé et des animaux sauvages. La plus riche des provinces du Canada est un morceau de choix pour Donald Trump chez ce voisin qu’il voudrait annexer. Mais si les sécessionnistes, aiguillonnés par le mouvement Maga, veulent imposer un référendum sur la question en octobre 2026, les loyalistes n’ont pas dit leur dernier mot.

Des frontières tracées à la règle, de longues routes rectilignes, d’immenses exploitations d’agriculture intensive et une industrie pétrolière toute-puissante : bienvenue en Alberta, la plus états-unienne des provinces canadiennes.

À tel point que Donald Trump aimerait voir ce territoire – grand comme la France et peuplé d’environ 5 millions d’habitants – rejoindre les États-Unis. Une manière de déstabiliser de l’intérieur son voisin canadien, allié historique de Washington, mais dont le locataire de la Maison Blanche a décidé de faire l’une des cibles privilégiées de ses saillies politiques et de ses tarifs douaniers.

Dans ce projet, le président américain a trouvé un allié de circonstance : le mouvement sécessionniste albertain. En plein essor, celui-ci cherche à inscrire l’indépendance de la province à l’agenda politique. Une pétition a même été lancée en juillet 2025 pour réclamer un référendum. Une aubaine pour la galaxie conservatrice américaine, qui s’est empressée de mettre en branle l’écosystème Maga (Make America Great Again).

Groupuscule ultraconservateur

Que ce soit dans les médias traditionnels, sur les réseaux sociaux, dans le bureau Ovale ou dans les couloirs de Mar-a-Lago (la résidence floridienne de Trump), tout est fait pour que la déclinaison canadienne du mouvement prenne de l’ampleur. Derrière le slogan « Make Alberta Great Again », une vaste campagne s’organise pour soutenir la pétition, qui a rapidement atteint les 300 000 signatures.

Rien de contraignant sur le plan constitutionnel pour Ottawa, la capitale fédérale canadienne, mais suffisant pour que la Première ministre conservatrice de l’Alberta, Danielle Smith, prenne les devants en programmant un référendum sur l’indépendance de sa province le 19 octobre 2026. Voilà comment, en quelques mois, un projet défendu par un groupuscule ultraconservateur en marge de la vie politique de l’Alberta est devenu un enjeu national, voire continental.

Qu’on se rassure toutefois, le Canada est encore loin de se fragmenter. La légalité du référendum est vivement contestée, au motif d’une consultation insuffisante des représentants des populations autochtones, et sa tenue n’est pas certaine. S’il a lieu, il ne serait d’ailleurs qu’une première étape vers l’indépendance, puisque les votants devraient répondre à la question : « L’Alberta doit-elle rester une province du Canada, ou le gouvernement de l’Alberta doit-il entamer la procédure juridique prévue par la Constitution canadienne afin de tenir un référendum provincial contraignant sur la question de savoir si l’Alberta doit ou non se séparer du Canada ? » Formulation pour le moins tortueuse, qui cache un processus à rallonge. Enfin, et surtout, tous les sondages d’opinion indiquent que la majorité des Albertains sont opposés à ce projet sécessionniste.

Cependant, cette séquence restera comme une nouvelle preuve du peu d’égards du président américain pour ses alliés, illustrant son mépris du droit international et du concept même de souveraineté. Elle aura aussi mis en évidence la sociologie politique très particulière de l’Alberta et les profonds désaccords qui l’opposent à Ottawa.

Dans la ceinture de la Bible

Dirigée par le Parti conservateur uni (PCU) depuis 2019 dans un pays aux mains du Parti libéral depuis 2015, l’Alberta tient en effet une place à part dans l’architecture politique et économique canadienne. Souvent présentée comme l’État le plus conservateur du pays, elle évoque à bien des points de vue un Texas canadien, à commencer par le poids qu’y occupe la religion, particulièrement dans le sud, sorte de Bible Belt (« ceinture de la Bible », zone géographique du Sud-Est américain avec une forte concentration de protestants rigoristes) locale.

Située dans la région des Prairies – l’équivalent des Grandes Plaines états-uniennes –, l’Alberta est par ailleurs l’une des principales régions agricoles du pays. Les champs de blé à la géométrie parfaite et à l’exploitation ultramécanisée s’étendent sur des centaines de kilomètres, tandis que le cheptel de bovins y est l’un des plus importants au monde avec environ 6 millions de têtes, soit plus que le nombre d’habitants. Un territoire de cow-boys et de grands exploitants bien loin des standards très urbains de l’Est canadien où les métropoles se succèdent le long du fleuve Saint-Laurent et de ses affluents, de Toronto à Québec en passant par Ottawa et Montréal. 

Mais c’est surtout l’exploitation du pétrole qui fait sa spécificité. Avec 4,3 millions de barils par jour, il représente à lui seul 85 % de la production de brut de tout le Canada. Si l’Alberta était un pays, il serait le sixième producteur mondial de pétrole, devant l’Iran, les Émirats arabes unis ou le Koweït. Cette centralité de l’or noir dans l’économie albertaine est indispensable pour comprendre le conflit entre la capitale Edmonton et Ottawa, d’où les gouvernements libéraux de ces dix dernières années se sont efforcés de promouvoir les énergies renouvelables et de réguler la production d’hydrocarbures.

Sables bitumineux

Il faut dire que l’exploitation du pétrole des sables bitumineux de l’Alberta est l’une des plus polluantes et des plus destructrices de la planète. Elle se fait au prix de la dévastation de grands espaces de forêt boréale, de l’élimination des tourbières (qui sont de précieux puits de carbone), elle est particulièrement gourmande en eau et en énergie et elle nécessite l’utilisation de produits chimiques pouvant affecter les nappes phréatiques.

À cela s’ajoute le réseau d’oléoducs qui lacère le territoire de tubes de métal pour acheminer la précieuse ressource vers les métropoles de l’Est, à travers la frontière états-unienne et surtout en direction des ports de la côte Pacifique du Canada, points de transit vers le juteux marché asiatique. Le 2 juillet 2026, le Premier ministre canadien, Mark Carney, a même annoncé le lancement d’un nouveau projet d’oléoduc qui devrait doubler les capacités du Trans Mountain et augmenter les exportations vers l’Asie.

Un nouveau débouché pour le pétrole albertain, mais une catastrophe pour le climat, la biodiversité et les communautés humaines qui vivent sur ces territoires, au premier rang desquelles les populations autochtones. Sur les 285 000 membres que comptent les Premières Nations de l’Alberta, 23 000 vivraient en effet dans la région des sables bitumineux.

L’« aliénation de l’Ouest »

Mais peu importe, dans le narratif des conservateurs et des libertariens, défenseurs d’une agriculture intensive et d’une industrie pétrolière dérégulée, les normes imposées par le gouvernement canadien entravent le développement économique de la province et remettent en question le mode de vie même des Albertains. Pire, en tant que contributeur au budget fédéral, l’Alberta paierait pour une politique d’inspiration sociale-libérale qu’elle ne soutient pas, que ce soit le système de sécurité sociale, l’accueil de populations étrangères ou la transition énergétique. Un corpus de ressentiments relativement ancien et qui porte même un nom, « l’aliénation de l’Ouest ».

L’expression, forgée dès les années 1970, est censée résumer le mépris traditionnel des élites mondialisées du Saint-Laurent pour les populations laborieuses, rurales et authentiques du grand Ouest canadien ; populations qui seraient pourtant la cheville ouvrière de la prospérité du Canada. C’est sur ce thème que les sécessionnistes albertains font campagne, soutenus par un mouvement Maga qui s’est lui-même constitué sur des ressorts similaires. Un continuum idéologique finalement assez cohérent, de part et d’autre de la frontière, associant de manière acrobatique populisme et défense des géants industriels.  

Des villes multiculturelles

Mais l’Alberta n’est pas un monolithe conservateur. À l’image du Texas, réputé pour être un bastion républicain, mais où les sondages donnent un candidat démocrate favori des midterms (les élections de mi-mandat) de novembre, la sociologie électorale de la province canadienne est plus complexe qu’il n’y paraît. Constitués d’une population plus jeune, diplômée et multiculturelle, les centres-villes des deux plus grandes agglomérations que sont Calgary et Edmonton ont ainsi échappé au Parti conservateur lors des élections fédérales d’avril 2025. 

Naheed Nenshi, maire de Calgary entre 2010 et 2021, est l’incarnation de cette Alberta plurielle. Premier édile musulman d’une grande ville nord-américaine de l’histoire, il est désormais le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD) local et le principal opposant à la Première ministre conservatrice, Danielle Smith. Il aura la charge de mener la campagne contre l’indépendance à l’approche du possible référendum d’octobre. 

carte de l’Alberta (Canada) et ses richesses
 1  Panneau de signalisation de territoire d’une des populations autochtones. Réparties au sein de 48 Premières Nations, elles sont une composante essentielle de l’Alberta.   2  Wood Buffalo, deuxième plus grand parc national au monde, est un sanctuaire pour la biodiversité.   3  Le mont Columbia, deuxième plus haut sommet des Rocheuses canadiennes, domine la région du haut de ses 3 747 mètres.   4  La capitale Edmonton, comme Calgary, est une enclave libérale dans une province très conservatrice.   5  Le pétrole des sables bitumineux, première ressource économique de la région, mais catastrophe écologique.   6  Les Prairies sont la principale région agricole du Canada ; elles couvrent près d’un tiers de la superficie de l’Alberta.   7  Le Trans Mountain, oléoduc stratégique, relie l’Alberta à la côte Pacifique et au marché asiatique. Il sera bientôt doublé.   8  Calgary, la plus grande ville de l’État, est un bastion libéral.   9  Centre mondial de la paléontologie, la province a même un parc consacré aux dinosaures.   10  L’État partage près de 300 kilomètres de frontière avec les États-Unis. Un voisinage tendu depuis le retour de Donald Trump aux affaires.

Partager cet article

carte subjective du centre de Chongqing
Dans le bassin du Sichuan, les deux spectaculaires mégalopoles d’une Chine nouvelle
Loin de la capitale, la paisible Chengdu et la verticale Chongqing connaissent un développement tentaculaire et attirent une toute nouvelle population.
Explorer le thème
États-Unis
Zohran Mamdani, maire de New York, à l'ombre de Morris Katz, stratège politique
Août 2026
Morris Katz, l’enfant prodige qui veut mamdaniser la gauche européenne
Rencontre avec le stratège derrière l’élection du maire de New York, qui redonne le goût de la gagne à la gauche de part et d’autre de l’Atlantique.
Portrait  |  Août 2026 | Pouvoirs
portrait de Guillaume Gendron
Août 2026
Pavé César : éloge de Robert Caro, le « power » biographe
À l’occasion de la sortie française du best-seller fondateur du journaliste américain, le rédacteur en chef de Revue21 célèbre le format long.
D’un trait  |  Août 2026 | Pouvoirs
portrait de Zeinab Badawi
Août 2026
Zeinab Badawi : « Il n’existe toujours pas de récit historique africain cohérent et partagé »
Avec « Une histoire africaine de l’Afrique », la journaliste propose un « regard autochtone » sur un continent d’abord raconté par ses colonisateurs.
Entretien  |  Août 2026 | Géographies
caricature de redneck avec une casquette “Make Strauss Great Again”
Juillet 2026
Leo Strauss, philosophe Maga malgré lui
L’intellectuel allemand, qui avait fui le nazisme, est au cœur d’une bouillante dispute entre trumpistes californiens et républicains modérés.
À la source  |  Juillet 2026 | Controverses
Juillet 2026
La bannière enflammée ou le testament de Tocqueville
Entre autodafé du drapeau étoilé et lecture du Français qui vantait la démocratie en Amérique, méditation sur un pays qui fête ses 250 ans ce 4 juillet.
Témoignage  |  Juillet 2026 | Géographies
Une cravate, un sauna, des glaçons...
Juillet 2026
Glace, sauna et KPI, le dernier cocktail des grands patrons
La « contrast therapy », nouvelle « routine bien-être » des grands patrons, alterne le très chaud et le très froid. Infiltration en maillot de bain.
À la source  |  Juillet 2026 | Pouvoirs
Une boule à neige avec des personnages, les drapeaux palestinien et israélien dans des gravats
Juin 2026
En direct de la énième conférence Israël-Palestine : la paix n’aura pas lieu
Plus de trente ans après les accords d’Oslo, la romancière Marie Semelin plonge dans le dernier sommet du genre à Paris. Un jour sans fin.
Reportage  |  Juin 2026 | Géographies
Une femme de grande taille devant des publicités pour maigrir
Juin 2026
À l’ère Trump et Ozempic, le blues XXL des stars grande taille
Elles avaient conquis les podiums. Aujourd’hui, leur corps est vu comme une déviance woke. Ces mannequins vont-elles succomber aux coupe-faim miracles ?
Enquête  |  Juin 2026 | Controverses
le combattant de MMA Ciryl Gane tenant un drapeau français
Juin 2026
Déjeuner prémonitoire avec Ciryl Gane, gladiateur français à la Maison Blanche
Souvenirs d’une discussion avec le champion, qui s’apprête à combattre en mondovision pour les 80 ans de Trump. Au menu : MMA, Maga et poisson braisé.
Sur la route  |  Juin 2026 | Arcanes
un homme avec un cigare pose devant un yacht
Mai 2026
Gatsby le Magnifique est un influenceur nommé Randolph
Kobie Randolph peaufine sa légende à Cannes sous l’illustre alias de « Gatsby ». Nous l’avons rencontré pour tenter d’en percer le mystère.
Portrait  |  Mai 2026 | Arcanes