C’est une histoire d’amitié, d’algorithmes et de pouvoir – sans que l’on sache vraiment laquelle de ces forces a le plus compté. En tout cas, une histoire de réseaux, dans tous les sens du terme. Elle commence sur les bancs de Sciences Po, rue Saint-Guillaume à Paris, que nos protagonistes ont intégré immédiatement après le bac, en 2015. Jules Stimpfling y tombe amoureux de Louise Aubery. Celle-ci rencontre, quelques jours après la rentrée, sa nouvelle meilleure amie, Lucie Truchet. Qui est elle-même très proche d’Hugo Travers, aujourd’hui plus connu sous le nom d’HugoDécrypte.
Tous font partie de la même promotion – diplômée en 2020 et 2021 – et, par la force des choses et des soirées associatives dont raffole l’Institut d’études politiques parisien, les quatre jeunes gens deviennent rapidement amis. Avant de devenir, quelques années plus tard et du fait de l’ajout d’une arobase qui change tout, @Julescommecesar, @louiseaubery (alias MyBetterSelf), @Luciepassionglucides et @hugodecrypte.
Dans le petit clan ainsi transposé dans l’impitoyable et mirifique monde d’Instagram, TikTok et autres plateformes, chacun trouve son rôle. Et surtout ses followers. Jules Stimpfling est l’intello, rat de bibliothèque qui partage ses lectures à son audience – et se rêve à la tête d’un empire, « comme César » donc. Louise Aubery est une militante féministe parmi les plus suivies de sa génération. Hugo Travers, sorte de David Pujadas de YouTube, redonne aux jeunes le goût de l’actualité avec ses revues de presse. Enfin, Lucie Truchet, la socialite qui, comme son pseudonyme d’accro au sucre l’indique, s’est fait une réputation dans la gastronomie parisienne, une sorte de critique culinaire 2.0, sur qui ses abonnés comptent pour dénicher le dernier flan vanille à la mode ou des sushis de niveau tokyoïte.
Onze ans plus tard, pas encore trentenaires (le plus « vieux » du quatuor, Hugo Travers, est né en 1997), ils forment une promotion de l’élite – semblable à celles de leurs aînés passés en politique, d’Emmanuel Macron à François Hollande –, mais version « Gen Z », et donc algorithmique. Insta plutôt que l’ENA. Il faut vivre avec son temps, et celui-ci s’écoule désormais la rétine collée à son smartphone, le succès mesuré en nombre d’abonnés sur Instagram. Jules « comme César » Stimpfling en cumule désormais 400 000, Louise « MyBetterSelf » Aubery 621 000, Lucie « passion glucides » Truchet 40 000. « HugoDécrypte » Travers, entré au palmarès Wikipédia des « élèves notoires de Sciences Po », comme avant lui Marcel Proust ou Nicolas Sarkozy, pour ne citer qu’eux, est lui dans une autre ligue, avec ses presque 6 millions d’abonnés.
Mélange des genres
Pour prendre rendez-vous avec Jules Stimpfling, rien de plus simple. Il suffit de le contacter sur LinkedIn (il y est très actif) et de choisir un créneau dans son agenda en ligne dont il vous partage le lien. Le cofondateur du média en ligne Le Crayon, spécialisé dans les débats « entre personnalités qui ne se parleraient jamais par ailleurs » (par exemple : un prêtre et une actrice porno, un toréro et une végétarienne, une fan de CNews et un militant souhaitant l’interdire), vous accordera alors charitablement trente minutes d’échange par téléphone.
Il avancera peut-être, comme avec Revue21, le rendez-vous d’une demi-heure, à la veille de la date prise. En cause, un appel important avec un client du Surligneur, son agence de communication désormais adossée au Crayon. « Ce qui n’enlève rien à l’indépendance revendiquée par Le Crayon », s’empresse de préciser Stimpfling, devançant nos questions sur cet évident mélange des genres entre journalisme et communication, que la déontologie veut qu’on tienne à distance. « Certes, les équipes travaillent dans les mêmes bureaux, mais ce n’est pas parce qu’on accompagne un leader d’opinion pour ses relations presse qu’il va passer systématiquement sur Le Crayon. » Reste à définir « systématiquement »…
À l’époque, notre connaissance des convictions de Pierre-Édouard Stérin était assez limitée.
Jules Stimpfling, créateur du Crayon
Le Surligneur conseille, entre autres, le Paris FC, le club de football racheté par la famille Arnault en 2024, BNP Paribas ou encore L’Oréal sur leurs stratégies de communication et d’utilisation des réseaux sociaux. Avec Jules « comme César » Stimpfling, le verbe est haut, la discussion se veut à bâtons rompus. Le vingtenaire ne se démonte pas même face aux sujets les plus délicats – comme le financement, pendant quelque temps, du Crayon par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin. « À l’époque, notre connaissance de ses convictions était assez limitée, plaide Stimpfling. On savait que c’était un catholique convaincu, conservateur, mais il n’avait pas de projet politique affiché. » Pourtant, en 2023, quand Otium, le véhicule d’investissement de Stérin, prend une participation minoritaire dans Le Crayon, son projet Périclès, voué à la promotion des valeurs « chrétiennes et patriotes », est déjà sur les rails, bien qu’il ne sera révélé médiatiquement qu’au printemps 2024 dans La Lettre (une publication d’Indigo, éditeur de Revue21). Et l’accord pour « séparer les chemins » entre Le Crayon et Stérin ne sera concrétisé qu’en octobre 2025.
Virulente communauté
Jules Stimpfling ne vacille pas non plus quand on aborde des questions plus personnelles. Fils d’une fonctionnaire du Conseil de l’Europe et d’un père chirurgien-dentiste, il fréquente, à Strasbourg où il grandit, un milieu éduqué, aisé, des filières internationales. Sciences Po, où il entre après le bac en filière franco-allemande – avant de faire une année d’échange à Saint-Pétersbourg, en Russie, puis un master en relations internationales –, lui « apprend à avoir l’esprit de synthèse » et à « mieux s’exprimer », déroule-t-il comme une partition jouée cent fois. Mais c’est sa rencontre avec Louise Aubery qui s’avère déterminante. « Je pense que ça m’a inspiré quand j’ai vu la façon dont elle commençait à percer sur les réseaux sociaux », détaille-t-il sobrement.
L’inspiration est telle qu’il la fait entrer sur « Le Ring », son émission phare, en 2020. Le couple (séparé depuis) est alors en dernière année à Sciences Po. Première invitée de l’émission qui fera la réputation du Crayon, elle y « débat », autant que possible, pendant une trentaine de minutes, de féminisme avec Julien Rochedy, ex-patron du Front national de la jeunesse (FNJ), devenu influenceur masculiniste. La vidéo cumule plus d’un million de vues, et les extraits les plus sanglants du pseudo-dialogue tournent en boucle sur les réseaux sociaux. Louise Aubery voit alors la virulente communauté de Julien Rochedy se déchaîner en commentaires dans ce qui prend vite la forme d’un harcèlement numérique. Et l’audience du Crayon d’exploser à ce moment-là… « On faisait très attention à garder nos carrières séparées, mais, comme tous les couples, on a dû s’influencer », note sans rire l’influenceuse Louise Aubery.

Lucie Truchet propose une autre lecture des événements : « Hugo était déjà à fond dans les réseaux sociaux en arrivant à Sciences Po [il a lancé en ligne, dès 2012, un média étudiant collaboratif, RadioLondres, alors qu’il était au lycée]. Louise s’y est mise rapidement aussi – et c’est évident qu’elle a lancé la carrière de Jules ! »
L’élite dans l’élite
Brillante à Sciences Po, Lucie Truchet se destinait à la finance plutôt qu’aux glucides – avant d’estimer qu’elle pourrait tout aussi bien gagner sa vie grâce à son compte Instagram. Elle se souvient aussi comment, aux prémices de leurs succès, elle était la photographe attitrée de Louise Aubery. À l’époque, l’étudiante d’à peine 18 ans, vivant encore dans l’appartement familial du 7e arrondissement de Paris, est davantage orientée fitness que débats sur les droits des femmes, et son amie Lucie la photographie pendant ses séances de sport. Cette dernière, fille d’énarques ayant grandi à Neuilly, compte alors 2 000 abonnés sur Instagram (déjà une certaine notoriété pour l’époque sur ce réseau balbutiant), où elle immortalise – déjà – ses assiettes.
Durant ces années estudiantines, les membres du quatuor apparaissent tantôt sur les stories Instagram de l’un, tantôt dans les vidéos YouTube de l’autre. Mais on les croise aussi ensemble aux soirées de l’école. Sorte d’élite dans l’élite, le petit groupe forme une « nouvelle noblesse de Saint-Germain-des-Prés », diront, plus tard, d’anciens camarades de promotion, forts de ce que les sociologues héritiers de Bourdieu appellent désormais la « rente numérique ». Les réseaux sociaux ne seraient aujourd’hui qu’un levier d’accès à des lieux de pouvoir bien plus traditionnels, et la visibilité en ligne, une monnaie sociale. Un capital diffus qui féconde les autres.
Le statut d’« influenceur » serait-il désormais une vocation raisonnable pour les étudiants de Sciences Po ? L’école qui façonne les élites « hors connexion » (voire déconnectées selon leurs critiques) depuis des décennies ne pouvait que finir par investir, tôt ou tard, les nouvelles hiérarchies du Web. C’est ainsi grâce à son « Insta » que Lucie Truchet a été propulsée vice-présidente des Jeunes alumni de Sciences Po, aux commandes d’un véritable bottin mondain, particulièrement dense et connecté. Elle en orchestre, chaque année et en grande pompe, le gala – l’écrivain dandy Frédéric Beigbeder, qui a lui aussi fini par ouvrir sa chaîne YouTube, était l’invité d’honneur de celui de 2025. Parfaitement raccord avec la biographie Instagram que Lucie Truchet a choisi pour elle-même : « hédoniste professionnelle ».
Elle nous l’avoue volontiers, la notoriété de @luciepassionglucides lui permet « de vivre des expériences exceptionnelles et d’être invitée dans des lieux d’exception dans des conditions très agréables tous les jours ». Exceptionnel, donc. D’autant plus dans le milieu, particulièrement fermé, de la gastronomie française, plutôt rétif de prime abord aux profils « Sciences Po ». Ce qui ne l’a pas empêchée de se voir proposer, il y a quelques années, de devenir la RP attitrée d’un arsenal de chefs étoilés français.
Heureusement, j’ai des amis avocats.
Lucie Truchet, spécialiste culinaire
Mais elle avait d’autres projets. Début avril 2026, Lucie Truchet a lancé son club privé, le Do Not Disturb, qui devrait réunir chaque mois des amateurs – CSP+, cela va sans dire – de bien manger et bien boire. « Ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes avec la loi Évin, soupire-t-elle, après avoir posté les clichés de la première soirée quelques heures avant notre échange. Heureusement, j’ai des amis avocats. » Elle peut notamment compter sur Noé Montoya, avec qui elle partage justement la présidence des Jeunes alumni. Celui-ci multiplie, depuis son diplôme, les stages dans de prestigieux cabinets de droit des affaires, comme McDermott ou Willkie Farr & Gallagher LLP Paris. Son Instagram à lui (privé) chronique ses voyages en classe business et ses dîners avec son amie Lucie. Il n’hésite pas non plus à blaguer, sous les posts de la jeune femme, sur la présence de Jack Lang à ses soirées d’anniversaire. Récemment, Montoya a été promu chroniqueur du FigaroVox – la branche « débats » en ligne la plus à droite du quotidien, dont un article qualifiait en 2024 l’Institut d’études politiques de Paris d’« institution tétanisée par une minorité d’extrême gauche ».
D’Instagram à France Inter
Louise Aubery, elle, s’est d’abord essayée à l’entrepreneuriat, avec, il y a quelques années, une marque de lingerie dite « inclusive » (les grandes tailles y dépassent le XL). Un scandale de paiements retardés plus tard, elle se met finalement à l’écriture – deux livres de développement personnel promettant aux lecteurs de « prendre le pouvoir de [leur] vie » [sic]. Son vrai succès est toutefois son podcast, InPower, dans lequel elle interviewe des personnalités : la romancière Amélie Nothomb, l’essayiste libéral Gaspard Koenig et l’humoriste Kev Adams. Le succès est tel qu’elle tient, depuis deux saisons, une chronique sur France Inter, où ses invités vont de sa sœur jumelle à Delphine Horvilleur, la rabbine médiatique.
Jules Stimpfling, de son côté, cherche à étendre son empire. En début d’année, Le Crayon s’est positionné pour racheter la licence Forbes France. L’équipe avait demandé à « tous leurs potes présents dans les classements 30 under 30 » d’envoyer un mail pour appuyer leur candidature aux décisionnaires, basés outre-Atlantique. Les Américains n’ont pas franchement goûté les méthodes « trop novatrices » des Français, Le Crayon est sorti des discussions. Mais d’autres projets sont en cours, assure Stimpfling, et, de toute façon, la boîte se porte très bien.
Quant à Hugo Travers, le plus célèbre des quatre camarades de promotion, il a progressivement quitté les stories de ses amis de Sciences Po pour privilégier les plateaux télé. Le Franco-Britannique, qui a grandi à Versailles, s’est rapidement fait une place au soleil, devenant la coqueluche des jeunes (et de leurs parents) en expliquant l’actualité de manière accessible sur les réseaux sociaux. Ses vidéos étant diffusées dans les lycées, il est celui que les chaînes d’infos – et surtout France TV – appellent lorsqu’ils veulent « parler aux jeunes ». À l’automne dernier, il a lancé avec les éditions Allary une collection de BD sur la géopolitique – le premier tome, paru en novembre 2025, a été tiré à 200 000 exemplaires. Le record annuel de l’éditeur historique de Riad Sattouf.
Hugo a pris ses distances quand il a commencé à interviewer les candidats à la présidentielle…
Lucie Truchet, spécialiste food
Alors, HugoDécrypte n’a plus trop le temps pour ses ex-camarades de promotion. Lucie Truchet et lui se connaissaient pourtant depuis le lycée, racontent les autres. « Il a pris ses distances quand il a commencé à interviewer les candidats à la présidentielle », en 2022, des entretiens alors co-diffusés sur France 2, commente-t-elle simplement. Ils se sont rencontrés au début des années 2010, via le syndicat lycéen auquel ils appartenaient, et, leurs noms de famille commençant tous deux par un « t », Truchet et Travers se sont retrouvés dans la même classe lors de leur première année à Sciences Po. La réussite de la « personnalité française préférée des 15-24 ans en 2025 » lui serait, peut-être, un peu, montée à la tête, laissent entendre ses anciens proches.
Hugo Travers n’a pas répondu à nos sollicitations ; il faut dire qu’il est très pris. Depuis les années Sciences Po, il a, tour à tour, interviewé l’ex-patron de Microsoft, Bill Gates, échangé à plusieurs reprises, pendant plusieurs heures, avec Emmanuel Macron, interpellé Donald Trump, blagué avec le rappeur Orelsan et reçu Gisèle Pélicot. Il était même, le 25 avril 2026, au dîner des correspondants de la Maison Blanche, relayant en direct le chaos ambiant après qu’un coup de feu a précipité la fin des agapes. En comparaison, Jules Stimpfling a, quant à lui, diffusé quelques jours plus tôt sa première interview avec le président de la République – quelques minutes tournées au festival du Livre de Paris, à la demande de l’Élysée, debout dans les travées du salon.
Ces derniers temps, Hugo Travers s’est trouvé de nouveaux amis : les youtubeurs les plus suivis de France, Lena Situations et Squeezie. Une autre élite, où les abonnés – et les euros – se comptent en millions.