À Beverly Hills, il est le concierge le plus demandé du gratin. Mais le job de Nicholas Argento n’est pas de dénicher des places pour un match des Lakers ou un hélicoptère pour esquiver les embouteillages endémiques de Los Angeles : il trouve à ses clients la dernière molécule à la mode ou leur organise en urgence une injection de cellules souches (cellules à l’origine de toutes les cellules). Car en Californie, dit-on, health is the new wealth (la santé est la nouvelle richesse). Être beau et mince ne suffit plus, le véritable luxe est d’être en bonne santé. Et de mettre toutes les chances de son côté pour vivre centenaire.
À la tête de Members Only Health, Argento, qui ne se présente pas comme un médecin mais comme un « professionnel de la résolution de problèmes », propose une formule à quelque 250 000 dollars (210 000 euros) par an censée permettre à ses abonnés de « vivre le plus longtemps possible en pleine forme ». Un secteur de plus en plus lucratif : la concentration grandissante des richesses couplée au vieillissement des millionnaires devrait faire grossir le marché de 100 % d’ici 2035, d’après une étude de Precedence Research, pour atteindre environ 13 milliards de dollars (11 milliards d’euros) simplement aux États-Unis.
Le bureau de Members Only Health n’est qu’à quelques minutes de Rodeo Drive, les Champs-Élysées de la ville, et pourtant il est presque impossible à trouver. Il faut pénétrer dans un bâtiment en briques, traverser une multitude de couloirs, prendre un ascenseur ou deux, ouvrir porte sur porte, et derrière l’une d’elles, finalement trouver deux petits bureaux et Nicholas Argento. La quarantaine saillante, le fondateur présente l’allure soignée des Californiens et le discours calibré des entrepreneurs. Derrière lui : dix-sept ans de carrière au sein du système de santé américain, de l’hôpital de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA) jusqu’à Providence Health & Services, un géant hospitalier, où il a vu, dit-il, « toutes les erreurs du système ». À ses côtés, deux directeurs médicaux hâlés aux cheveux gominés tout droit sortis de la série Grey’s Anatomy.
J’ai des clients nonagénaires qui continuent de faire du surf et du golf !
Nicholas Argento, Maître du sang de Los Angeles
Si le parcours client est à peu près aussi opaque que le site internet de la conciergerie est succinct, cela n’a en réalité aucune importance : les novices ne sont pas censés trouver le bureau de Members Only Health. Le plus souvent, c’est Argento lui-même qui vient à eux. « Ce sont des gens pour qui il est plus simple que ce soit moi qui me déplace », dit-il seulement, toujours discret autant sur ses contacts que sur sa personne. Ces « gens », le concierge n’en révèle jamais l’identité : « Ils valorisent la discrétion, et nous sommes particulièrement fiers du fait que personne ne sait pour qui on travaille. » Environ quatre cents individus et familles triés sur le volet composent cette clientèle secrète. Ils appartiennent aux hautes castes d’Hollywood, de la Silicon Valley ou de Wall Street ; 70 % sont américains, les autres principalement européens ou canadiens. Ils ont, en moyenne, une soixantaine d’années. « J’estime que c’est vers cet âge-là qu’on peut commencer à vraiment avoir un impact sur la santé et la longévité, dit-il. J’ai des clients nonagénaires qui continuent de faire du surf et du golf ! »
Mais ce que Members Only Health offre vraiment, et qui ne semble plus avoir de prix dans une Amérique où le nombre de citoyens sans aucune couverture médicale a atteint les 27 millions en 2024 (environ 8 % de la population), c’est le luxe de la personnalisation. Au cours de notre entretien d’une heure, Nicholas Argento a reçu trois appels et douze SMS de clients. Pendant la pandémie de covid-19 – l’état d’urgence sanitaire a été prolongé jusqu’en 2023 aux États-Unis –, il a « plus voyagé qu’un pilote de ligne ». Tous ses clients s’attendent à être rappelés rapidement : ils payent précisément pour avoir un médecin personnel disponible à toute heure du jour et de la nuit, un assistant personnel de santé, qui les fait passer avant tout le monde en toute circonstance.
Un coupe-file pour l’accès aux soins
Une technique de pointe, une IRM en urgence, un produit exotique miracle ? Fort de ses années dans le milieu médical, Argento a les contacts. « La pandémie a effrayé les populations, évidemment, mais c’est aussi parce que les systèmes de santé sont très lents et inefficaces. Par exemple, on a beaucoup de clients canadiens, car, chez eux, il faut des mois pour obtenir un scanner. Ici aux États-Unis, ça peut aussi prendre beaucoup de temps à cause des assurances qui réclament nombre de garanties avant de couvrir des frais exorbitants… » Rappelons aussi que l’espérance de vie américaine moyenne plafonne à 79 ans (83 ans en France), et que le système de santé, le plus coûteux au monde par habitant, est loin d’exceller, que l’on considère les maladies cardiovasculaires ou la mortalité des femmes lors de l’accouchement. La santé de luxe prospère comme coupe-file pour l’accès aux soins. Et le phénomène ne s’arrête pas aux États-Unis.
À Londres comme à New York fleurissent désormais des « centres de bien-être » doublés de spas, où des abonnements mensuels à trois ou quatre zéros promettent perfusions vitaminées, analyses sanguines, plasmaphérèses et consultations avec des coachs du sommeil. À cheval sur les États-Unis et le Canada, la start-up canadienne Prenuvo, dont Kim Kardashian vantait les mérites dès 2023, propose un scanner du corps en entier pour 2 500 dollars. Côté anglais, Clarify Clinics offre même la possibilité « d’éliminer les microplastiques de votre sang » pour environ 11 000 euros. Une aphérèse qui n’a pas fait ses preuves. Les marques de luxe ambitionnent également de se mettre à la médecine anti-âge : fin 2025, Kering et L’Oréal annonçaient un partenariat « visant à explorer des opportunités de développement dans le domaine du bien-être et de la longévité ». En France, la start-up de médecine préventive Zoï (la vie, en grec), lancée en 2023, entend « disrupter » le marché du bilan de santé avec un « check-up complet » à 3 600 euros. Une façon de capitaliser sur l’hypocondrie de ses semblables, l’obsession de la vie éternelle… et la crise de l’hôpital.
Ainsi, pour encourager leur corps à se régénérer et éviter le vieillissement et les maladies, les plus fortunés se voient proposer un véritable catalogue de solutions. Quand le commun des mortels prend du Doliprane pour une migraine ou une gueule de bois, Argento, devenu le Master of blood (Maître du sang) de Los Angeles, prescrit une transfusion sanguine. Autrement dit une perfusion intraveineuse de sang augmenté, digne des grandes heures du Tour de France – une partie de ces boosters étant d’ailleurs considérés par certaines associations sportives comme des produits dopants.
Les possibilités d’injections sont infinies : des hormones (testostérone, estrogène, progestérone) ; des peptides (des acides aminés) pour stimuler la production de collagène ou de protéines, perdre du poids ou encore hydrater la peau ; des exosomes, ces nanovésicules produites par l’homme, l’animal et le végétal, pour améliorer la texture de la peau ou encore des cellules souches pour optimiser un regain d’énergie – autant d’usages interdits en France. Il est aussi possible d’effectuer un nettoyage du sang pour en éliminer les déchets indésirables, voire réaliser un remplacement partiel pour s’offrir littéralement du sang neuf. Quand, en 1973, Keith Richards lançait rigolard s’être « fait remplacer tout son sang en Suisse », il ne se doutait pas que la légende urbaine qu’il avait lancée deviendrait réalité un demi-siècle plus tard.
Le sang frais de son fils
Ce nouveau graal pourrait être personnifié par Bryan Johnson, chantre de la lutte contre le vieillissement. Pour deux millions de dollars par an, cet entrepreneur américain à la recherche de la jeunesse éternelle a tout testé – y compris se faire transfuser le sang frais de son propre fils de 18 ans. Une entreprise à laquelle il a fini par mettre fin, faute de résultat. Johnson se montre aujourd’hui critique de ces lubies sanguines et de cette course aux peptides. Interrogé par Vanity Fair fin 2025, il déclarait : « Les gens se lancent dans tout ça pour avoir l’impression de contrebalancer leurs mauvaises habitudes, mais en réalité, l’intérêt de la plupart de ces thérapies n’a pas été prouvé. »
De fait, nombre de peptides, ces molécules naturellement présentes dans les cellules et particulièrement à la mode, n’ont jamais été approuvés par la FDA, l’agence américaine du médicament, pour un usage humain. Ils ne sont pas interdits sur le sol américain, seulement il est impossible de les acheter en pharmacie sans ordonnance – ce qui n’empêche en rien Nicholas Argento d’en fournir à ses clients. L’arrivée de certains peptides sous forme de crèmes ou de pilules brouille encore davantage les frontières réglementaires, tout comme le succès de l’Ozempic, un médicament détourné de son usage premier (le traitement du diabète), largement prescrit par les médecins pour la perte de poids, ou encore la promotion incessante de ces substances par les influenceurs wellness (bien-être). Sous la pression du ministre de la santé Robert F. Kennedy Jr., anti-vaccin notoire, mais paradoxalement très friand de ces « thérapies alternatives » non approuvées et à l’efficacité plus que douteuse, la FDA a récemment été contrainte d’organiser un sommet, à venir cet été, afin de « réexaminer » sa position contre l’autorisation des peptides.
Si elle avait pris du NAD+, cela aurait multiplié les cellules cancéreuses et ça l’aurait tué.
Nicholas Argento, Maître du sang
Qu’importent les dangers, ou la proximité idéologique entre le boost de son propre sang et une sorte d’eugénisme à pente glissante : « On vit actuellement une révolution des peptides, affirme Argento. Tous mes clients veulent en essayer. Mais ce qui est le plus à la mode, c’est d’y adjoindre du NAD+. Une coenzyme qui a beaucoup de propriétés cellulaires très bénéfiques, elle aide à régénérer les cellules, peut améliorer la peau, l’énergie, un brouillard mental… » La plus populaire, certes, mais aussi la plus dangereuse. Chez les patients atteints d’un cancer non détecté, elle peut s’avérer mortelle. Nicholas Argento assure en faire une utilisation régulée dans un cadre strict : « Il y a deux ans, une chanteuse est venue nous voir, elle rentrait de tournée et était fatiguée, elle voulait s’abonner et commencer tout de suite un programme. Tous nos nouveaux clients doivent passer par un check-up complet, c’est obligatoire. Elle nous assurait qu’elle avait déjà tout fait avec son médecin et qu’elle était en bonne santé, elle voulait juste prendre des peptides pour se remettre. J’ai insisté pour les tests. Et heureusement, car on lui a trouvé un cancer du sein au stade 3. Si elle avait pris du NAD+, cela aurait multiplié les cellules cancéreuses et ça l’aurait tué. »
La dernière fois que Nicholas Argento a été appelé en urgence à Paris, c’était pour un besoin pressant de cellules souches fraîches : « Un client, musicien canadien très connu [après enquête minutieuse et selon toute vraisemblance, Argento pourrait parler du rappeur Drake, ndlr], approchait l’année dernière de la fin de sa tournée mondiale, avait plusieurs dates à Paris et était fatigué. » Le concierge a alors pris un vol transatlantique et administré une perfusion de cent millions de cellules souches à ladite pop star, dans sa chambre d’hôtel. « Ça l’a aidé à repartir, et je crois même qu’il a ajouté des dates à sa tournée… »
Pour Argento, la longévité tient réellement à trois choses : « des cellules souches, des protéines, de l’hydratation. Si vous avez les moyens de faire ça, faites-le ». À la même question, Bryan Johnson, sans doute le cobaye humain à s’être infligé le plus grand nombre de ces pratiques, apporte pourtant une réponse infiniment plus accessible : un sommeil de qualité. Sous capteurs biologiques néanmoins.