« J’ai hérité d’une grotte préhistorique »

Propos recueillis par Elsa Fayner Illustré par Marie Nortier
1er mars 2024
Joëlle Darricau veille sur un bout de patrimoine de l’humanité, sis au Pays basque français, sur la colline de Gaztelu. Héritière des grottes Isturitz et Oxocelhaya, elle s’en sent « plus responsable que propriétaire » et s’assure de transmettre « ce qu’elles nous disent ».
Article à retrouver dans la revue XXI n° 64, Arnaques, crimes et vies de château
9 minutes de lecture

Quand nous étions enfants, nous allions nous y perdre avec mon frère. On se laissait enfermer dans le noir en attendant la visite suivante. Il y avait une atmosphère particulière à l’intérieur. Aujourd’hui encore, je ne m’y sens pas seule. Cette grotte, j’en ai hérité il y a quarante ans. C’est une lourde responsabilité.

Je viens d’une famille de propriétaires terriens. Mon arrière-grand-père paternel était médecin de campagne. Il se déplaçait à cheval et il vivait ici, dans cette grande maison au pied de la colline de Gaztelu, dans le Pays Basque intérieur. Les habitants du coin connaissaient la grotte d’Isturitz – c’est le nom du village – mais, pour eux comme pour mes aïeux, c’était un trou à chauves-souris, rien de plus. Jusqu’à ce qu’en 1863, le Chili arrête d’exporter le guano en Europe. Le guano est composé d’excréments de chauves-souris – ou de mouettes –, c’était un engrais naturel de première qualité à l’époque. Des sociétés savantes sont donc venues voir. Elles ont découvert des réserves. Et le guano a été exploité pendant quelques années, partant par wagonnettes entières.

Un jour, en 1911, un des ouvriers est venu trouver mon grand-père, qui avait pris la suite de mon arrière-grand-père, pour l’informer qu’ils avaient trouvé dans le guano des ossements d’une faune qu’ils ne connaissaient pas. Commençait à poindre à cette époque un intérêt certain pour l’étude de la préhistoire. Mon grand-père a fait venir un préhistorien connu qui a attesté qu’il s’agissait de restes d’une faune ancienne. Des loups, des hyènes, des mammouths. Il a fallu arrêter l’exploitation de guano, ce qui n’a pas été chose facile. Et, en 1913, la grande saga des recherches à Isturitz a commencé. D’éminents préhistoriens se sont succédé. Le couple des Saint-Périer, Georges Laplace, l’abbé Glory. Jusqu’au classement de la grotte aux monuments historiques en 1953, et l’ouverture du site à la visite la même année.

Le meunier du bas de la colline avait égaré son chien, tombé dans un trou. C’est comme ça que la deuxième grotte a été découverte.

Mon grand-père était architecte à Bayonne, maire du village de Saint-Martin-d’Arberoue, et visionnaire. C’est lui qui a décidé d’ouvrir le site au public et mis en valeur ce patrimoine. Au début, il assurait lui-même les visites. Ma grand-mère confectionnait des biscuits à la crème de lait pour le salon de thé, aujourd’hui devenu une cafétéria. Ils ont quitté leur belle propriété du village pour s’installer sur place, dans cette maison, où l’arrière-grand-père avait exercé. À l’occasion, ils recevaient les chercheurs, les logeaient, partageaient les repas avec eux. Puis mon père, tout en étant chirurgien, a pris le relais, aidé par sa secrétaire et deux fidèles employés. Il a entrepris des travaux pour construire les bâtiments extérieurs d’accueil du public. Dès lors, tous les jeunes du village ont été, à un moment ou un autre, guides aux grottes.

À la mort de mon père, en 1982, j’étais fille unique malheureusement. « Malheureusement » parce que j’avais perdu mon frère quand il avait 14 ans. C’était avec lui que je jouais dans les grottes quand nous étions enfants. À la même époque, en dix ans, j’ai perdu mes parents et mes grands-parents. Ça a été une période très noire, mais ponctuée de quelques joies aussi ! C’était le début des années 1970, l’époque peace & love. Je me suis mariée, j’ai eu trois enfants. De tendance artiste, je me suis occupée de la MJC de Saint-Jean-de-Luz avec un groupe de soixante-huitards dont je faisais partie. Après la peinture, j’ai pratiqué la photographie et travaillé dans un laboratoire de développement rapide. Jusqu’à devenir à mon tour, en 1983, responsable de la grotte. Ou plutôt des grottes.

Parce qu’il n’y en avait pas une, mais deux ! En 1929, le meunier du bas de la colline avait égaré son chien, qui était tombé dans un trou. C’est comme ça qu’Oxocelhaya a été découverte. Si vous prenez une coupe de la colline calcaire de Gaztelu, vous pouvez voir que la rivière l’a creusée à plusieurs reprises dans le temps, la traversant de part en part sur plusieurs niveaux. Il existe même une troisième grotte, Erberua, découverte en 1973, sous les deux précédentes et sur les terres de plusieurs propriétaires. Au niveau de la rivière, qui y coule encore. Elle est donc difficile et dangereuse d’accès. 

Des zones ont été endommagées

Quand j’ai repris Isturitz et Oxocelhaya,  j’ai ressenti comme une évidence. J’étais seule, mais je ne me suis pas posé de questions. J’ai pris le relais. Certains pensaient que je ne serais pas capable de m’en occuper. Des relations de mes parents sont venues me voir, me proposant leurs services. J’ai beaucoup observé, écouté, me forgeant mon intime conviction sur chacun. J’ai mis dix ans à comprendre à qui je pouvais faire confiance, et de qui je devais me méfier. À me rendre compte aussi à quel point le monde de la préhistoire est un monde complexe.

Dans les années 1980, quelques chercheurs réputés ont essayé, sans autorisation, d’entrer dans les grottes. Un bonnet trouvé dans une galerie nous a donné l’alerte. Il n’appartenait à personne de l’équipe ! Des zones nouvellement explorées, avec de l’art rupestre et en cours d’étude, ont été endommagées. Nous étions sur nos gardes. J’ai rejoint d’autres gestionnaires de grottes, regroupés en association, l’Anecat, qui est devenue la Fédération française du tourisme et patrimoine souterrain, la FFTS. Il y a une grande solidarité entre responsables. Ça m’a permis d’échanger sur des constats communs et aidée à y voir plus clair dans un domaine en constante évolution. À prendre aussi des décisions qui n’étaient pas toujours faciles. 

Georges Laplace, du CNRS, avait été du temps de mon grand-père et de mon père, responsable scientifique à Isturitz et Oxocelhaya. Je l’avais toujours connu là, il était pour moi comme un membre de la famille. Mais, en succédant à mon père, j’ai constaté qu’il me manquait des rapports de sa part sur ses travaux… Je ne savais pas quoi faire. Alors j’ai préféré confier la responsabilité scientifique du site au service régional d’archéologie d’Aquitaine (SRA), en la personne de Dany Barraud. Ça a été un moment douloureux, mais c’était absolument nécessaire. Ça a donné un nouvel essor aux fouilles : en 1995, elles ont repris pour aboutir à un livre blanc. Le patrimoine du site y est recensé par des équipes compétentes, pluridisciplinaires et internationales – des équipes encore fidèles au site aujourd’hui. On peut dire que j’ai beaucoup de chance.

Sur la base de ce livre blanc, les chercheurs doivent toujours faire une demande pour entamer des recherches. On ne fouille que pour répondre à des questions scientifiques. Sinon, on ne touche pas au gisement. Pour qu’ils aient le feu vert, le SRA doit rendre son évaluation, et je dois apposer ma signature. Nous n’avons jamais rien refusé jusqu’à présent. Ce qui donne lieu à des travaux aussi bien en archéologie qu’en paléontologie, en géologie ou en climatologie. Même des généticiens s’intéressent aux grottes ! Des gènes que nos cousins néandertaliens nous ont transmis au cours des 100 000 dernières années pourraient contribuer au risque de développement de certaines maladies… Plus on en sait, plus on se rend compte que c’est une histoire sans fin : les nouvelles techniques et technologies permettent de nouvelles découvertes. C’est vertigineux. Et fascinant. Dire qu’il y a vingt-cinq ans, le monde souterrain avait tendance à être considéré comme has been ! 

On sait aujourd’hui que la colline de Gaztelu présente l’intérêt, rare, d’avoir été occupée, depuis l’époque des hommes de Neandertal jusqu’aux Homo sapiens du Paléolithique supérieur. De 80 000 ans à 10 000 ans avant notre ère. À tel point que Jean Clottes, le préhistorien, en parle comme de l’une des « collines sacrées de la planète ». Elle a plusieurs particularités d’ailleurs. D’abord, les hommes préhistoriques d’Isturitz avaient le goût pour les constructions d’objets en séries ! On a retrouvé de nombreuses flûtes de différentes époques – la plus ancienne datant de 32 000 ans –, des plaquettes et galets gravés, des contours découpés, des baguettes d’ivoire spiralées, des parures et bien d’autres artefacts.

Plus de 45 000 pièces au total, dont 3 000 objets entreposés au musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, qui permettent de dire que c’était certainement un lieu de regroupement. Des tribus s’y réunissaient pour échanger des matières premières et des savoir-faire. Il y a une salle immense à Isturitz – de 1 500 m2, et quinze mètres de haut –, dans laquelle on les imagine bien commercer, jouer de la musique, échanger. Des femmes passaient sans doute d’une tribu à une autre durant ces périodes de cohabitation.

Les préhistoriens ont découvert également des coquillages venant du delta de l’Èbre ou des Cantabres, en Espagne du Nord. On avait affaire à des chasseurs-cueilleurs, des nomades, qui faisaient halte ici avant de poursuivre leur périple. La grotte d’Oxocelhaya, quant à elle, était un sanctuaire, tapissée de dessins et gravures, représentant majoritairement des chevaux.

Mes ancêtres ont toujours vécu les grottes dans une philosophie du partage et je me suis inscrite dans leur continuité.

Jusqu’en 2001, faute de droit dédié, les sites archéologiques appartenaient au propriétaire des lieux. Le cadastre de la surface s’appliquait au sous-sol. Cela signifiait que, si l’État voulait en faire l’acquisition et que le propriétaire ne souhaitait pas vendre, il devait recourir à une expropriation. C’est ce qu’il s’est passé lorsque la deuxième grotte a été découverte. Il y a eu un procès, que mon grand-père a gagné en appel. Il a réussi à montrer que, puisqu’il y avait une « sortie naturelle à flanc de coteau », la grotte n’était pas un souterrain. Cette décision a fait jurisprudence. Aujourd’hui, 70 % du patrimoine souterrain est privé. C’est une spécificité française.

Personnellement, je me sens plus responsable que propriétaire. J’évite d’employer ce terme, d’ailleurs. Mes ancêtres ont toujours vécu les grottes dans une philosophie du partage et je me suis inscrite dans leur continuité. Au Pays basque, c’est l’aîné qui hérite de la maison, mais celle-ci reste la maison familiale, dans laquelle les frères et les sœurs sont toujours les bienvenus. Je considère la grotte de la même manière. Elle nous relie à notre histoire de famille, celle de l’humanité, qui est loin d’être terminée.

Un émerveillement à chaque fois différent

J’estime que mon rôle est de ne pas me laisser tenter par la facilité, de la préserver et de la conserver dans sa beauté initiale. De transmettre ce qu’elle nous dit. Parce qu’elle nous parle. Des Sapiens, d’abord. Ça fait quarante ans que je vis avec Eux – avec un grand E – et je ne m’en lasse pas. Je n’entre jamais dans la même disposition dans les galeries et je ressens toujours un émerveillement différent. C’est à la fois intuitif et intellectuel. Plus j’en apprends sur Eux, plus je me sens proche d’Eux. Ils avaient tout compris ! Ils vivaient en osmose avec la nature, ils donnaient du sens à ce qu’ils faisaient. Ils tissaient des relations sociales sans lesquelles ils ne pouvaient survivre. Et puis, ils ne pouvaient pas se permettre le superflu : ils développaient toutes leurs capacités physiques et sensorielles. Nous ne serions plus capables, avec leurs outils, de fabriquer leurs œuvres d’art ! Je ne dis pas que c’était mieux avant, mais nos modes de vie font que nous n’utilisons plus toutes nos capacités pleinement.

Et puis, la grotte, c’est quelque chose de solide, de fixe, de rassurant. Un pilier auquel, personnellement, je me raccroche quand tout va mal. C’est là, ça vient de loin et c’est présent pour toujours. Je pense que ces lieux peuvent donner une certaine sérénité à quelqu’un qui est perdu. La grotte ressource. Elle est porteuse de réponses à nos questions si nous nous donnons la peine de l’écouter et de l’interroger. Elle est secrète, mais généreuse. Elle est discrète, mais elle a traversé tous les âges.

Elle subit comme nous les influences des dérèglements climatiques, et nous invite à perpétuellement nous adapter. Aujourd’hui, je prends des décisions que je n’aurais jamais imaginé devoir prendre. Ainsi, dans les galeries, nous surveillons de plus en plus la température, le degré d’humidité. Nous vérifions que nous entendons bien l’eau couler, sinon c’est inquiétant. Or, depuis quelques années, la grotte a tendance à s’assécher. Une grotte est vivante, elle ruisselle, des concrétions continuent de s’y former. Nous devons rester vigilants. Nous avons ainsi réduit le nombre de visiteurs de 80 000 à 40 000 par an, pour une gestion raisonnée et plus durable, dans le respect des lieux.

Tradition de maison ouverte

C’est une responsabilité, mais je ne m’en sens pas prisonnière, au contraire. Je me déplace, je rencontre d’autres responsables de sites, les grottes m’ouvrent à des réseaux précieux. Je suis membre de l’ISCA, l’International Show Caves Association, qui veille au niveau international à la préservation des grottes ouvertes au public et à leur valorisation touristique. Je fais partie du comité des routes culturelles européennes de l’art rupestre, de la FFTS et de réseaux locaux. Ce sont des soutiens importants, nous nous retrouvons tous à devoir agir en ménageant des intérêts qui ne convergent pas forcément : le système administratif, quelquefois, ne correspond pas à la demande scientifique.

Et puis je perpétue la tradition de maison ouverte, en hébergeant à l’occasion les chercheurs, en organisant des repas avec d’autres passionnés : des artistes, des voisins, des personnes que j’ai rencontrées. Mes enfants et petits-enfants sont conscients de ce que représentent ces lieux. Ils y ont tous travaillé et travaillent encore à un moment ou à un autre, à différents postes du site – accueil, phoning, boutique, cafétéria –, ce qui leur permet d’être totalement informés de ce qui s’y passe. Les grottes et leur avenir nourrissent nos conversations quand nous nous réunissons. C’est un patrimoine familial et, en famille, nous prenons les décisions importantes. Je suis intimement persuadée qu’ils sauront faire les bons choix quand le moment sera venu.

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