La révolution de mes 20 ans

Écrit par Julien Iladoy Illustré par Christophe Merlin
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La révolution de mes 20 ans
La révolution de mes 20 ans
Épisode 1
La révolution de mes 20 ans
Vingt ans après, un paysan béarnais retourne au Chiapas pour voir comment le zapatisme a influencé la vie de son ami maya.
En cours de lecture
Terre et liberté, un combat ordinaire
Épisode 2
Terre et liberté, un combat ordinaire
Retour à la terre, féminisme et lien viscéral à la nature : le paysan béarnais et le biologiste maya partagent toujours les mêmes idéaux.
Du Yucatan au Béarn, contre le libre-échange
Épisode 3
Du Yucatan au Béarn, contre le libre-échange
Depuis les années 1990, les militants pour une agriculture et une économie respectueuses de l’humain partagent un terrain de luttes.
Un paysan béarnais reprend contact avec son ami maya, rencontré en 2004 au Chiapas lors d’un stage de fin d’études. À l’époque, la révolution zapatiste, contre le traité de libre-échange nord-américain, nourrissait toutes leurs discussions. Au printemps 2023, il décide de retourner au Mexique, voir quelle influence le zapatisme a pu avoir sur leurs trajectoires.
Article à retrouver dans cette revue

Je me souviens encore de ma première rencontre avec Albert, de l’immédiate impression de fraternité. Nous étions attablés le long d’une rue poussiéreuse de Xpujil, principale ville de la région de Calakmul, au Yucatan, aux portes de la plus grande forêt tropicale d’Amérique du Nord. Un camarade du Conseil régional indigène et populaire était investi aux élections régionales sous les couleurs d’une vaste coalition. Celle-ci visait ni plus ni moins que l’accession à la présidence de la République du grand espoir de la gauche mexicaine, Andrés Manuel López Obrador.

C’était il y a vingt ans, au printemps 2004. Et j’étais là, au milieu de paysans, d’universitaires, de militants, de monteurs de projets opportunistes, à savoir qui mangerait le plus de piments. La présence d’un étudiant français n’avait rien d’extraordinaire. À l’époque, le Sud-Est du Mexique était la destination privilégiée d’une myriade de jeunes Occidentaux venus voir à quoi ressemblait un peuple qui prenait son destin en main. Là-bas, au Mexique, des femmes et des hommes ne se contentaient pas de parler de révolution. Ils la faisaient.

De la petite stature d’Albert Chan Dzul se dégageait une détermination qui tranchait avec sa timidité apparente. Il avait exactement l’air de ce qu’il était : un biologiste de terrain passionné, avec son bermuda kaki, ses chaussures de montagne, son polo floqué d’un centre d’études agronomiques. C’est avec lui que j’allais travailler les six mois suivants, pour mon stage de fin d’études de master de géographie. Ce jeune Maya yucatèque, fraîchement diplômé, venait d’être embauché par une ONG mexicaine pour travailler à renforcer l’autonomie alimentaire des communautés locales, une trentaine de villages installés en grappe le long d’une piste de 75 kilomètres s’enfonçant dans la végétation et l’extrême isolement. Il s’agissait notamment pour nous de tracer un sentier touristique d’interprétation à travers les vestiges archéologiques, la faune et la flore de la zone la plus préservée.

Un goût pour la bière, le foot et les débats

Je quittais la vie étudiante de ma petite région tempérée béarnaise, et partais à la découverte de ma personnalité d’adulte sous les bouillonnants tropiques. J’aspirais au voyage, à l’altérité. Libre de tout héritage. En tout cas, c’était ce que je croyais. Albert aussi. Nous avions le même âge et cette même ascendance paysanne que les études devaient nous faire abandonner. Un goût partagé pour la bière, le football et les débats à mi-chemin entre l’éthique et la philosophie de comptoir nous a rapidement rapprochés. Le plus souvent possible, je profitais de son enthousiasme lors de nos sorties dans la jungle. Sa passion pour les orchidées ne m’excitait guère, mais ses explications, sur les fruits domestiqués au temps des Mayas anciens et qui pourraient redevenir aliments aujourd’hui, donnaient à voir la profondeur des liens avec cette nature d’apparence sauvage. Moi le gringo et lui le Yucateco tentions le jour de détourner le projet touristique pour lequel nous avions été embauchés – en essayant de construire des réserves d’eau ou mettre en place des formations –, et débattions la nuit de rêves plus grands que nous. Albert deviendra mon ami.

Le village où nous travaillions se trouvait aux portes du Chiapas. Cet État mexicain, le plus éloigné de la capitale, à l’extrême sud du pays, enclavé entre le Pacifique et le Guatemala, était surtout le plus pauvre et le plus indigène. Là, en 1992, l’Ejército Zapatista de Liberación Nacional – l’Armée zapatiste de libération nationale, l’EZLN, créée en 1983 – et la population avaient voté la guerre contre l’État et l’armée, préférant « la mort digne à la mort indigne ».

Les habitants se préparaient à cette éventualité. Début 1994, ils avaient estimé que les événements l’imposaient : le très libéral président Carlos Salinas de Gortari venait de modifier la constitution héritée de la révolution de 1910 menée par Emiliano Zapata. Les parcelles collectives communales et d’usage familial – les ejidos – allaient pouvoir être privatisées, donc vendues. Il s’agissait de préparer l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) entre le Mexique, le Canada et les États-Unis, qui ouvrait les terres aux investisseurs étrangers. Carrillo Puerto, compagnon de route yucatèque de Zapata, avait pourtant prévenu la veille de sa mort en 1924 : « Quand le conquistador vole sa terre à l’Indien, il lui vole sa liberté. Dans un pays agricole, terre et liberté sont synonymes. »

Des militants mexicains venaient nous voir, et prêchaient une utopie du possible : changer le monde sans prendre le pouvoir.

Le 1er janvier 1994, alors que l’Alena entrait en vigueur, les principales villes du Chiapas étaient investies par des centaines de femmes et d’hommes en habits militaires ou traditionnels, visages masqués de foulards et de passe-montagnes. Ce n’était pas une simple escarmouche – les premiers jours de conflit ont fait 145 morts selon les autorités. Pas une guérilla non plus – malgré d’atroces massacres perpétrés par les paramilitaires –, comme celles qu’avait connues l’Amérique centrale dans les années 1980 et qui s’étaient enlisées.

C’était la révolution zapatiste, une dizaine de jours d’affrontements avec l’armée mexicaine, suivie d’un cessez-le-feu, puis d’une guerre de basse intensité entretenue par le gouvernement. Dans le monde, ce soulèvement unique a donné un souffle nouveau au mouvement altermondialiste naissant pour devenir une référence majeure lors des contre-sommets des G8 à Seattle en 1999, Gênes en 2001, puis dans les cycles des forums sociaux, de Porto Alegre à Mumbai. Une icône à la pipe fumante était née, « le sous-commandant Marcos », auprès duquel allaient venir se faire photographier Noam Chomsky, Alain Touraine, Danielle Mitterrand ou encore Manu Chao. Les zapatistes réclamaient justice, respect, dignité pour les peuples indigènes, mais aussi la démocratisation du Mexique et la lutte pour une autre mondialisation.

Albert avait découvert ces événements à la télé, comme des millions de Mexicains. Depuis son paisible village, il avait vite pris fait et cause pour ces paysans qui ressemblaient à ses pairs et qui se revendiquaient fièrement indigènes. Pour moi, ça avait été autre chose. Je suivais la situation lors des réunions du comité Chiapas de Pau. Il en fleurissait alors dans toutes les villes. Des gens de chez nous partaient là-bas. Des militants mexicains venaient nous voir, et prêchaient une utopie du possible : changer le monde sans prendre le pouvoir. Le zapatisme enseignait une éthique qui mettait à bas les travers de nos cercles militants – l’intention, plus que l’action –, tout en proposant une alternative pratique.

Trois semaines loin de mes bêtes

Mon séjour au Mexique a renforcé en moi un certain romantisme révolutionnaire duquel je ne me suis jamais départi. Surtout, il a fait prendre un virage à ma vie. Ces six mois loin de la France ont contribué, des années plus tard, à mon retour à la terre, certes tardif, mais longuement mûri : j’ai repris le troupeau de ma mère, sur la ferme de son père, dans le village d’Aramits, dans les Pyrénées-Atlantiques, lors de son départ à la retraite il y a six ans. Quinze vaches, dans le Mexique d’Albert, c’est un ranch. Un rêve. Ici, c’est peu, ou pas assez pour gagner un revenu d’Occidental. Pour vivre de mes montagnes, je suis aussi bûcheron.

Durant les vingt années qui ont suivi ce voyage, nous n’avons que très peu échangé avec mon ami maya. Exclusivement par e-mail. L’un comme l’autre devions penser que les dialogues virtuels ne valent pas grand-chose. L’un comme l’autre devions avoir la certitude que notre amitié n’avait pas besoin de discussions plates et de remises à niveau. C’est ce que je me plaisais à croire. Jusqu’à ce qu’au printemps 2023, tout s’accélère. La révolution qui m’a attiré au Mexique aura 30 ans le 1er janvier 2024. Les zapatistes administrent toujours de manière autonome un territoire grand comme la Bretagne, renforçant leurs systèmes alternatifs et novateurs en matière de santé, d’éducation et de justice. Nos 20 ans à nous vont avoir 20 ans.

La revue XXI m’a proposé d’y retourner. De retrouver Albert, pour aller voir de plus près ce que sont devenues nos idées à l’épreuve de la réalité. J’ai hésité. Mon ami devait être d’accord et me donner sa bénédiction. C’était ma condition. Albert a tardé à répondre à mon e-mail, qui disait : « On m’a proposé un article sur l’influence qu’a pu avoir le zapatisme sur nos trajectoires. S’il est accepté, je vais devoir venir te voir dans le mois. Tu serais d’accord ? » Son message, après plusieurs années sans nouvelles, s’est fait encore plus concis : « andale, bankil » – « ça marche, mon frère » –, auquel il a joint son numéro de portable. J’ai pris mon billet d’avion. Trois semaines loin de mes bêtes. Une éternité tourmentée pour un paysan. C’était plus facile il y a vingt ans, quand je livrais des pizzas à mobylette dans les rues de Pau entre deux cours de géo.

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