La Vjosa, dernier fleuve sauvage

Photos par Manuela Schirra et Fabrizio Giraldi Un récit photo de Camille Drouet Chades
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La Vjosa, dernier fleuve sauvage
Pas de barrages, d’écluses, d’usines hydroélectriques ou de digues artificielles : considérée comme le dernier fleuve sauvage d’Europe, la Vjosa coule sans entraves à travers l’Albanie. Les photographes Manuela Schirra et Fabrizio Giraldi ont descendu son cours.
Publié le 09 juin 2024
Pas de barrages, d’écluses, d’usines hydroélectriques ou de digues artificielles : considérée comme le dernier fleuve sauvage d’Europe, la Vjosa coule sans entraves à travers l’Albanie. Les photographes Manuela Schirra et Fabrizio Giraldi ont descendu son cours.
C’est une eau qui s’écoule naturellement par d’étroits canyons ou de larges bras ; une eau dont les 242 kilomètres de rapides, méandres, cascades et piscines naturelles n’ont jamais été interrompus par la main humaine. La Vjosa – qui prend sa source dans le nord de la Grèce et se jette dans l’Adriatique – est considérée comme le dernier fleuve sauvage d’Europe. Le 15 mai 2023, au terme d’un long combat des ONG environnementales locales et internationales, sa partie albanaise – les 190 derniers kilomètres du cours d’eau – a été protégée par la création du Parc national de la Vjosa. Appelé également « parc de la rivière sauvage » dans la région, il s’étend sur près de 13 000 hectares. Il inclut le fleuve, quatre affluents, mais aussi son delta, photographié ici en juin 2022 par Manuela Schirra et Fabrizio Giraldi.
Il fait chaud en ce mois de juin 2022, non loin du village de Brataj dans le sud-ouest de l’Albanie. Des enfants apprennent à nager dans l’eau pure de la Shushica, un affluent de la Vjosa. « C’est un endroit où le village se retrouve. Juste au-dessus passe un pont très ancien que des villageois traversent avec du bétail. À certains égards, rien ne semble avoir bougé depuis des décennies », raconte le couple de photographes italiens. Les habitants se sont mobilisés à plusieurs reprises contre plusieurs projets de barrage. Avec la création du parc naturel, ils pensaient leur rivière protégée, mais le gouvernement de Tirana a amorcé des travaux pour prélever l’eau de la Shushica – à raison de 140 litres par minute – pour l’acheminer vers la touristique côte méditerranéenne. « Si ce projet venait à aboutir, ces piscines naturelles, cette eau cristalline et probablement tout l’affluent viendraient à disparaître. En été du moins. »
Deux touristes albanais se prennent en selfie sur les marches de la mairie de Tepelen, petite ville fortifiée du sud du pays. La commune de 4 000 habitants surplombant la Vjosa est l’un des plus gros centres urbains à proximité du cours d’eau. « Le pont ottoman et la cascade de Peshtura dont les images décorent la façade sont des sites remarquables de deux affluents de la Vjosa. Ils ne se trouvent qu’à une demi-heure de voiture, mais beaucoup de locaux se prennent en photo ici », relatent les photographes. C’est à Tepelen que le gouvernement a officialisé la création du parc national de la Vjosa en mai 2023. La ville abrite désormais également le Vjosa Research Center – centre de recherche de la Vjosa. « Les scientifiques y analysent les prélèvements effectués sur le fleuve et ses affluents pour s’assurer de la pureté de l’eau. »
« Non aux barrages. » Le long de cette route qui descend de Vovousa, en Grèce, où la Vjosa (appelée Aóos de ce côté de la frontière) prend sa source, les slogans peints par des ONG environnementales sont encore visibles. À plusieurs reprises, les 115 habitants du village – dont le nom signifie « le son de la rivière » – se sont élevés avec l’appui des associations contre ces projets industriels sur leur cours d’eau. « Ils ont obtenu gain de cause. Depuis novembre 2023, la cinquantaine de kilomètres grecs du fleuve est elle aussi protégée », saluent les photographes.
Le soir d’été tombe sur la région de Kuta, dans le sud-ouest de l’Albanie. Monté sur une selle faite de morceaux de bois, Fatmir Alvi, un fermier de 62 ans, amène ses chevaux se rafraîchir dans la Vjosa. « Les habitants vivent en symbiose avec le fleuve. Il leur fournit des truites et autres poissons, mais aussi l’eau nécessaire à l’agriculture et à l’élevage qui font vivre une grande partie de la population locale. Sur les rives, on voit beaucoup de moutons, de vaches, de chevaux. Longtemps, les terres et la maison de cet homme ont été menacées par la construction d’un barrage à Poçem, non loin de là. » Le projet a été bloqué en 2017.
Ce groupe de touristes qui descendait la Vjosa au début de l’été 2022 en rafting a-t-il repéré le drone de Manuela Schirra et Fabrizio Giraldi immortalisant leur embarcation dans la région de Përmet en Albanie ? « Randonnées, balades à cheval ou à vélo, canoë… ces dernières années, une demi-douzaine d’entreprises locales se sont partagées les nombreuses gorges et canyons pour proposer des activités de “slow tourisme” », racontent les photographes. Un tourisme plus responsable, estiment-ils : « On ne rencontre ici que des adeptes de la nature. Notamment car il n’y a pas d’hôtels, deux ou trois campings à peine, quelques bed & breakfast ou des chambres chez l’habitant. Certains campent dans des villages abandonnés, accessibles uniquement en rafting. »
Cet homme qui aligne ses pots de miel sur un muret fait partie des nombreux vendeurs ambulants prenant place tous les matins sur un marché informel dans les environs de Lekël, dans le sud de l’Albanie. La petite municipalité, bordée par le Drino, le principal affluent de la Vjosa, se trouve sur la route menant au Cold Water Nature Monument. Situé à une heure de Tepelen, ce site aménagé autour de plusieurs sources naturelles est très prisé des touristes albanais. Ils viennent y chercher de l’eau réputée pour sa pureté et ses vertus thérapeutiques.
Cette espèce de funiculaire artisanal connecte les villages de la montagne à la ville de Memaliaj, située sur l’autre rive de la Vjosa, qui compte 9000 habitants. « Peu de ponts traversent la rivière. Alors tous les matins, on assiste à un ballet de villageois chargés de sacs. En dessous, les eaux sont profondes et il y a du courant, mais cela ne semble pas les effrayer », relate le couple de photographes italiens, qui ne s’est pas risqué à la traversée. « L’homme assis au centre de l’image s’appelle Gezim Alia, il a 65 ans. Tous les jours, il quitte son village de Kallemb, direction le funiculaire avec deux bouteilles du lait de ses vaches qu’il compte revendre sur le marché de Memaliaj. »

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