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Loue chalet de 650 m2 à Courchevel

Écrit par Clément Le Foll et Alexander Abdelilah Illustré par Rocco
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Loue chalet de 650 m2 à Courchevel
L’ascension d’un discret oligarque
Épisode 1
L’ascension d’un discret oligarque
Rapidement, nos enquêteurs associent un nom, Samvel Karapetyan, et une propriété, la Villa Maria Irina. Quels liens les unissent ?
Loue chalet de 650 m2 à Courchevel
Épisode 2
Loue chalet de 650 m2 à Courchevel
Qui se cache derrière Samvel Karapetyan, et pourquoi la pluie de sanctions européennes le contourne-t-elle ?
En cours de lecture
Samvel Karapetyan est bien le propriétaire de la somptueuse Villa Maria Irina. Mais son contrôle sur la demeure s’exerce par le biais de multiples holdings, dont certaines basées à Chypre, qui obscurcissent son rôle. Plus intrigant encore : alors que le milliardaire est proche du pouvoir russe, pourquoi échappe-t-il, jusqu’en février 2024, aux sanctions européennes ?

C’est quand nous comprenons à qui Samvel Karapetyan a racheté la villa que nous commençons à avoir plus que des doutes sur l’identité du réel propriétaire actuel. Pour remonter jusqu’à l’ancien, il nous a fallu scruter les PDF de dizaines d’actes notariés – hypothèques, ventes, décision de justice – pour repérer les informations exploitables, comme les sociétés ayant détenu le bien, le prix de vente ou le nom des notaires impliqués. Il a fallu ensuite coupler ces informations avec celles issues des registres des sociétés de France, de Luxembourg ou encore de Chypre.

Les comptes rendus d’assemblée générale ou de cession de parts nous ont menés vers une seule et unique société, l’une des plus puissantes de Russie, Gazprom. Le montage est si complexe et Karapetyan si absent qu’une autre hypothèse se fait jour : et si l’oligarque arménien n’était que le dépositaire de la villa, ce afin de protéger son meilleur client des mesures de gel françaises ? L’intéressé n’a pas répondu à nos interrogations.

Un entrelacs de sociétés

Construite en 1904 par le célèbre architecte danois Hans-Georg Tersling, la Villa Del Mare – son nom d’origine – connaît une première vie tranquille. Pour entrer dans la lumière en 1988, lorsqu’elle est rachetée par Mobutu Sese Seko, le « maréchal-président » de la République du Zaïre (actuelle République démocratique du Congo). Une fois l’autocrate enterré, la somptueuse demeure est vendue par l’un de ses fils. Nous sommes au tournant des années 2000, et Vladimir Poutine vient d’entamer son tout premier mandat de président.

L’heureux acquéreur – qui a déboursé 13 millions d’euros – arpente les couloirs du pouvoir russe où règnent les oligarques, et où les loyautés se rétribuent en contrats mirifiques. Shalva Chigirinsky est un homme d’affaires russo-israélien qui a fait fortune dans le développement immobilier et le marché du pétrole et du gaz. Notamment, chuchote-t-on, grâce à sa proximité avec le maire de Moscou d’alors. Centres de congrès, hypermarchés, stations essence, Chigirinsky construit à tout-va dans la capitale. Malgré les milliards de roubles engrangés, la crise financière de 2008 vient mettre un terme à son ascension. Son empire se fissure et il doit se débarrasser d’une partie de ses actifs pour éponger ses dettes. Dont la villa, rebaptisée par ses soins Maria Irina, et qui attise déjà les convoitises.

Cette fois, l’acheteur ne fera pas les choux gras de la presse locale. Et pour cause, c’est un entrelacs de sociétés qui s’empare du lieu en 2010, via le Luxembourg, la France, le Royaume-Uni et la Russie. Un montage qui brouille les pistes de cette transaction à 70 millions d’euros, et où se dissimule Gazprom.

Aucun acte de vente n’apparaît

Mais pourquoi une société spécialisée dans la production de gaz et de pétrole s’enticherait-elle d’une villa à plusieurs dizaines de millions d’euros située à des milliers de kilomètres de son siège ? Ce qui nous étonne d’abord prend tout son sens quand on a accès aux chiffres : à la fin des années 2000, le groupe pétrolier et gazier russe est devenu la société la plus profitable au monde, devant Exxon. Dans cette pluie de devises, que pèsent quelques dizaines de millions d’euros pour une splendide villa azuréenne, là où tous les riches Russes passent leurs vacances d’été ? Pendant plusieurs années, au cours desquelles rien ou presque ne filtre sur la vie de la villa, Gazprom reste donc propriétaire. Le groupe russe utilise-t-il son palace méditerranéen pour y organiser des retraites pour ses cadres ? Le prête-t-il à des proches du clan Poutine ? Le Monde écrit qu’une filiale chypriote aurait profité des lieux en 2015 et 2016 pour un loyer mensuel de 210 000 euros, sans que l’on sache qui les a réellement occupés. Ces questions restent en suspens, comme la rumeur, relatée dans la presse à coups de citations anonymes, selon laquelle l’ex-gymnaste Alina Kabaeva, avec qui Vladimir Poutine a une liaison très médiatisée, y aurait séjourné à plusieurs reprises, voire qu’elle en serait la propriétaire secrète.

Une chose est sûre : c’est bien à son principal client que Samvel Karapetyan a racheté la luxueuse villa en 2016. Et le milliardaire a cherché à brouiller les pistes lui aussi. À tel point qu’aucun acte de vente n’est inscrit cette année-là sur le listing du SPF que nous avons commandé en 2022. Et pour cause : seules les parts sociales de la société contrôlant l’entreprise Maritime Villa Holding – qui détient la propriété depuis son rachat par Gazprom – ont été rachetées, tandis que l’entité propriétaire ne change pas. Cette piste nous mène à Chypre, confetti européen devenu un refuge cinq étoiles pour les fortunes – en particulier russes – qui peinent à justifier leur origine. Plus précisément, jusqu’à la société Leyson Holdings, domiciliée au siège d’un cabinet d’avocats installé dans un immeuble de bureaux aux rideaux marron dans le quartier d’affaires de Nicosie. L’actionnaire unique de cette coquille vide : Samvel Karapetyan.

Mais nous ne sommes pas les seuls à l’avoir identifié. À l’été 2023, le parquet de Paris ouvre une enquête à son sujet pour des soupçons de « blanchiment aggravé ». Ce qui mène l’État français à saisir le bien le 12 février 2024. La juridiction interrégionale spécialisée en matière économique et financière (JIRS) du parquet de Paris s’intéresse aux liens entre Samvel Karapetyan et Gazprom. Tardivement, si l’on s’en réfère à la rapidité avec laquelle elle a traité les biens d’autres oligarques : en effet, moins d’un an après l’invasion de l’Ukraine, plus de 62 villas de luxe, chalets et appartements étaient gelés.

Inscrit sur la « Putin list »

Dans ces circonstances, pourquoi Samvel Karapetyan n’est-il pas lui-même poursuivi par Bruxelles, alors qu’il a été repéré dès 2018 par le Trésor américain et ajouté à la « Putin list » – un groupe de 210 personnes identifiées pour leur proximité avec le président russe – et qu’il fait déjà l’objet de sanctions ukrainiennes depuis octobre 2022 ? Sachant qu’il est, en outre, au cœur d’une enquête pour « blanchiment » et donc suspecté de collusion avec Gazprom par la justice française.

On peut se demander également comment il peut encore posséder en France un autre bien immobilier presque aussi extravagant, que nous avons identifié au cours de notre travail de fourmi à la recherche des traces que la famille Karapetyan laisse en ligne. Une propriété moins tape-à-l’œil que la Villa Maria Irina, et qui échappe, au moment où nous écrivons ces lignes en mars 2024, à la vigilance de la justice française. Car, pour compléter son attirail d’oligarque parfait, Karapetyan a jeté son dévolu sur un chalet situé dans la station de ski préférée des Russes : Courchevel. Par le seul fait qu’il puisse encore jouir d’un tel bien malgré ses liens étroits avec Gazprom et le pouvoir russe, Samvel Karapetyan incarne les carences de l’arsenal de sanctions européen.

Un chauffe-bottes dans le local à skis

Les années 2010 ont visiblement été fastes pour l’oligarque, puisque c’est en 2015 qu’il a acquis la demeure alpine, valorisée à 24,5 millions d’euros d’après un document financier que nous avons pu consulter. Là non plus, Gazprom n’est pas loin, puisque c’est au milliardaire Ziyad Manasir, alors l’un des principaux partenaires du géant de l’énergie russe et très proche de son patron, Alexeï Miller, que Karapetyan a racheté le bien.

La cabane en bois qui répond au doux nom de Hidden Peak – « sommet caché » en français –, est nichée à deux kilomètres de l’altiport de Courchevel, où jets privés et hélicoptères peuvent se poser sur la piste d’atterrissage la plus haute d’Europe. L’entrepreneur russe peut ainsi profiter d’une vue panoramique sur la vallée et d’un accès direct aux pistes. Cette fois-ci, nous n’avons aucune difficulté à trouver des détails sur le bien, mis en location sur de nombreux sites d’immobilier de luxe. S’étalant sur 650 m2 répartis sur quatre niveaux, le chalet n’a rien du rustique relais de montagne : bain turc, jacuzzi, home cinéma, grande piscine intérieure avec nage à contre-courant et cascade, chef privé et chauffe-bottes dans le local à skis. Le tout pour 30 000 euros la semaine. Le petit plus ? Une galerie privée relie le chalet au palace K2 attenant, dont les locataires peuvent profiter des services comme s’ils y résidaient.

Une employée de l’hôtel, qui a travaillé directement dans les cuisines du chalet Hidden Peak, raconte des séjours de membres de la famille régnante qatarie Al-Thani, qu’elle dit avoir aperçue plusieurs fois. Si le chalet est loué pendant toute la saison hivernale, il peut rapporter sur la période la bagatelle de 600 000 euros à Samvel Karapetyan. Dont aucun des employés avec lesquels nous avons échangé n’a jamais entendu parler…

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