Cet article est le fruit d’une collaboration entre un journaliste d’investigation et un écrivain. Clément Fayol a confié le matériau d’enquête qu’il a constitué au fil des mois à Alexandre Lénot, qui l’a transformé en récit, y ajoutant son regard et sa sensibilité.
Nous sommes à Bari, en Italie, la principale ville portuaire des Pouilles, au bord de la mer Adriatique. Au printemps 2024, dans les entrailles du tribunal, dans une salle qu’on imagine sévèrement gardée et sous constante surveillance, inspectée de fond en comble avant chaque séance, un homme de 40 ans à l’allure quelconque fait face aux procureurs antimafia qui vont recueillir sa confession : le récit d’une vie entière passée dans le crime.
Marco Raduano confirme son identité. Il est bien né le 14 septembre 1983 à San Giovanni Rotondo, c’est bien lui qu’on surnomme « Pallone » (« ballon ») et oui – on l’imagine sourire de cet euphémisme – il est soumis à d’autres procédures pénales. Il confirme surtout qu’il a toujours l’intention de collaborer avec la justice. Raduano n’est pas un simple « soldat » : il a dirigé pendant de nombreuses années la mafia de Vieste, une branche rattachée aux clans Romito et Moretti de Foggia, à l’ouest des Pouilles. En substance, c’est l’un des parrains de la quatrième famille criminelle italienne, juste derrière Cosa Nostra, la Camorra et la ‘Ndrangheta.
Mais après une existence rythmée par les séjours en prison, il est en train de s’acheter une nouvelle vie. Il doit tout dire, tout confesser, détailler chacun de ses crimes, donner tous les noms qu’il connaît et en retour, il deviendra un collaborateur de justice. Autrement dit, un pentito, un repenti qui donne des informations en échange d’une réduction de peine et d’un programme de protection pour lui et ses proches. C’est ce que Raduano dit vouloir pour lui et son fils. Il conclut cette introduction en disant qu’il regrette ses crimes. Ses très nombreux crimes – dont une dizaine d’assassinats commandités et six commis directement.
Forcément bravache
On imagine dès ces premières lignes un gangster fatigué. Une sorte de Tony Soprano qui n’aurait pas trouvé le chemin du psy et n’aurait pour confesseur que ses juges. Notre imaginaire en est rempli. Je n’ai pas rencontré Marco Raduano. Je n’ai pas vu les images de sa déposition. Pour me faire une idée de qui il est, je n’ai que ses mots – ceux que Clément Fayol a dénichés et qu’il me laisse lire, dont la transcription littérale de ce qu’il dit face aux juges – et il ne fait aucun doute que je les interprète avec cet imaginaire en tête. J’imagine l’homme forcément bravache quand il répond « Eh ! Il m’a dit qu’il y avait des semaines où il envoyait 100 à 150 kilos par semaine ».
Tout est dans ce « Eh » inaugural. Cette voix, c’est celle des films de gangsters italo-américains, celle du frénétique Joe Pesci qui incarnait des types passant du rire à l’extrême violence avec une facilité déconcertante, capable, dans un accès de colère presque clownesque, de tuer un homme à coups de stylo dans la gorge. Un meurtre spectaculaire, cinématographique et finalement très pop, la psychopathie mafieuse à la sauce scorsesienne.
Ce n’est jamais saint Paul sur la route de Damas, c’est toujours un calcul.
Nicolas Bessone, procureur général de Marseille
Sur le désespoir et la fatigue existentielle, je ne me trompe pas complètement si j’en crois le procureur général de Marseille, Nicolas Bessone. Avec son physique de première ligne et sa vivacité de bretteur des prétoires, il est de ceux qui luttent contre les narcos depuis plus de vingt ans. Pour lui, qu’un criminel de ce rang se mette à table indique qu’il n’a plus beaucoup d’autres choix. « Ce n’est jamais saint Paul sur la route de Damas subitement touché par la lumière divine, c’est toujours un calcul », affirme-t-il. Il peut se rendre compte que sa propre organisation va l’éliminer ou bien que son avenir judiciaire est complètement bouché, qu’une sérieuse condamnation est plus que probable, avec à la clé des conditions d’incarcération et d’isolement qui vont l’empêcher de continuer à gérer son organisation et aiguiser les appétits de ses rivaux, voire de ses suiveurs.
Dans le cas de Raduano, cela semble tenir des deux : il dit qu’il a été victime de plusieurs embuscades en prison mais, surtout, il est parti pour rester derrière les barreaux. Avant même sa dernière cavale ponctuée de vols et de meurtres, il purgeait déjà une peine de vingt-quatre ans. Depuis, il a été condamné à la perpétuité pour deux exécutions. Son cas pose une question cruciale : sommes-nous prêts en tant que société à pardonner et activement aider un criminel reconnu parce qu’il nous permet de couper les autres têtes de l’hydre du crime organisé ? En France, la réponse a longtemps été négative.
Chapitre 1 : L’évasion
Raduano a été enfermé à Nuoro, en Sardaigne, à partir de 2018, à l’autre bout du pays par rapport à son territoire des Pouilles et, surtout, sur une île. Toutes ses demandes de rapprochement ont été refusées et d’autres condamnations tombent au fil de sa détention. C’est là qu’il commence à mûrir un projet d’évasion. Il affirme même en parler ouvertement sans que les gardiens le prennent au sérieux. Ici on s’imagine une aventure pleine de stratagèmes, comme celui du fascistoïde Albert Spaggiari sautant par la fenêtre du bureau du juge Bouazis en 1977 ou, plus récemment, du très médiatisé décollage de Redoine Faïd. Dans le cas du braqueur de Creil, on dispose d’images qui ont fait le tour des chaînes d’info en 2018 : on y voit seulement un point flou, l’hélicoptère venu le récupérer, s’éloigner des murs d’enceinte de la prison de Réau (Seine-et-Marne) sous les applaudissements des détenus. Des images finalement antispectaculaires, mais un hors-champ qui nous subjugue.
L’évasion de Raduano en février 2023, c’est un peu la même limonade : c’est le récit qu’il en fait qui est fascinant. Raduano est compétent, très compétent. Raduano et son lieutenant Gianluigi Troiano parviennent à correspondre alors que l’un est en détention et l’autre assigné à résidence. Son aura fait que certains détenus acceptent de lui rapporter de permission ce qu’il appelle – comme un prince reclus en sa forteresse – des « ambassades ». Il parvient à se procurer un téléphone portable pour 2 000 euros, et se débrouille pour faire le bibliothécaire, afin de bénéficier d’un peu de liberté de mouvement et de repérer les failles de l’établissement, notamment des clés faciles d’accès. Il manipule un détenu condamné pour meurtre d’enfant, et donc ostracisé, pour trouver de quoi se fabriquer une sorte d’échelle avec des draps.
Il savait que « après 15 heures ou 16 heures, dans la salle de contrôle où l’on surveille toutes les caméras, il y avait peu de personnel ». Le jour J, tout se passe comme prévu. On peut trouver en ligne quelques secondes de vidéo, prises par une caméra de sécurité : Raduano descend le long du mur extérieur, lâche son échelle de fortune, s’écrase au sol et disparaît en quelques foulées.
Quelque chose rattache ces images à la grande geste des évadés, celle de Monte Cristo prenant la place du corps de l’abbé Faria pour quitter le château d’If ou de Casanova se faufilant sur les toits de l’infernale prison des Plombs de Venise, celle des ingénieux qui parviennent à jouer les filles de l’air et des rebelles qui n’accepteront jamais de garder les fers. Et elles nous arrachent presque malgré nous de l’empathie pour son protagoniste. Il faut dire que notre culture nous joue des tours : elle regorge d’évadés illustres et parfaitement désirables, de Steve McQueen et son flegme de roi du cool dans La Grande évasion (1963) et Papillon (1973), à Paul Newman devenant le temps de Luke la Main froide (1967) un frêle bonhomme qui paraît mal préparé pour la vie pénitentiaire, mais s’avère être plus indomptable que tous les loubards qui l’entourent. Plus métaphorique : quand, en 1991, Thelma et Louise larguent les amarres et tentent de se libérer de la société patriarcale, elles n’oublient pas d’emporter un flingue. Pour ce qui est de Redoine Faïd, biberonné aux films de braquage de Michael Mann, la rumeur dit qu’il sera incarné un jour prochain par l’égypto-américain Rami Malek.
Aspiration légitime à la liberté
Évidemment, pour ne froisser personne, ce cinéma-là prend des précautions : ses héros sont soit injustement emprisonnés, soit d’authentiques salauds que leur humanité vient racheter. Ainsi de Kevin Costner dans Un Monde parfait (1993), qui libère un enfant de l’oppression puritaine avant d’être rattrapé par l’inflexible Clint Eastwood. On en retire ainsi l’impression que le moment de l’évasion écrase toujours le passé et le passif de ses protagonistes. C’est un geste libre, noble et viscéral en même temps, de ceux qu’on se permet peu. Nous qui vivons corsetés, qui rêvons d’intensité mais « sans le risque », comme l’écrivait la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle, nous qui n’enfreignons pas souvent les règles de la vie des honnêtes gens, nous voilà bouche bée devant cette audace que nous ne pouvons qu’admirer.
Dans Le Hussard sur le toit (1951) de Giono, qui raconte finalement une sorte de cavale à travers un arrière-pays ravagé par le choléra au mépris des couvre-feux et des quarantaines, la mère du héros lui écrit comme pour légitimer ses aventures : « Sois toujours très imprudent, mon petit, c’est la seule façon d’avoir un peu de plaisir à vivre dans notre époque de manufactures. » Qui n’aimerait pas avoir été élevé comme cela, pour l’aventure et la liberté ? Le législateur lui-même a longtemps reconnu le côté légitime de cette aspiration à la liberté : jusqu’à un durcissement voulu par la droite de Perben et Sarkozy en 2004, la loi ne réprimait pas la tentative d’évasion en elle-même, seulement les délits commis pour s’évader.
Débute ensuite la cavale de Raduano qui va durer presque un an. Il se réfugie d’abord dans le premier appartement inoccupé qu’il trouve. Il y reste quatre jours, ne sort qu’au milieu de la nuit pour trouver à manger dans les poubelles jusqu’à ce qu’enfin Troiano, son âme damnée, lui envoie un nouvel émissaire. Il s’invite ensuite chez Antonio Mangia, un parrain de la mafia sarde qu’il a connu en prison. Celui-ci le cache dans les montagnes et le ravitaille.
Interminable randonnée en montagne
Hors de son biotope naturel des Pouilles, conscient d’être activement recherché par toutes les polices du pays, Raduano se méfie de tout le monde tout le temps et s’astreint à une discipline de fer. Il n’utilise que des messageries cryptées pour communiquer avec le seul Troiano, et il n’allume ses téléphones qu’après avoir marché plusieurs heures pour s’éloigner de son campement. Il maintient un silence radio avec sa famille. Il organise aussi de faux rendez-vous autour de Vieste pour faire courir le bruit qu’il est en Italie continentale. Il change sans cesse de bivouac, se tient à l’écart de toute habitation, dort parfois dans des grottes, mange mal, reste toujours en mouvement sans être vu par personne. Cela dure quatre mois. Quatre mois d’une interminable randonnée en montagne, sans voir âme qui vive ou presque.
C’était une amitié criminelle, j’aurais fait la même chose pour lui.
Marco Raduano, chef mafieux
C’est donc à ça que ressemble la vie de bandit, plutôt qu’à la joyeuse cavale de Butch Cassidy et le Kid (1969) ? Que fait-il alors ? À quoi pense-t-il ? On a l’impression que cette solitude forcée ne provoque chez lui aucune introspection. Pas de chemin de Compostelle pour mafieux arrivé au mitan de sa carrière. La montagne ne lui inspire que méfiance et paranoïa. De ce qu’il va raconter ensuite, il est clair que Raduano n’a pas encore mis le pied sur le sentier de la rédemption.
Mangia, le parrain local, se charge donc de toute la logistique de cette longue pénitence alors qu’il n’est pas un associé historique de Raduano, mais plutôt une connaissance récente. Aux juges, Raduano déclare pourtant : « Nous avions une relation où je m’attendais à ce qu’il m’aide et c’est ce qu’il a fait. » Plus loin : « C’était une amitié criminelle, j’aurais fait la même chose pour lui. » En effet, le soutien du Sarde est sans faille et va jusqu’à l’organisation de son départ hors de Sardaigne, direction sa prochaine étape : la Corse. Dans les mots de Raduano, on retrouve cette idée de respect mutuel et de pacte tacite à tous les stades de sa carrière.
Osons reprendre ce curieux mot : il présente sa vie comme régie par un code d’honneur, aux contours flous et aux règles le plus souvent implicites. Prêter une voiture qui doit servir à un assassinat, tuer une cible qu’on lui a désignée ou héberger un fugitif, tout cela fait partie d’une tradition qu’il perpétue sans sourciller. Il n’est pas le seul à y croire. Dans le portrait saisissant de Tommaso Buscetta que le cinéaste Marco Bellocchio dresse dans son film Le Traître en 2019, le trafiquant de drogue et meurtrier multirécidiviste ne cesse de répéter au juge Falcone qu’il est un « uomo d’onore », un « homme d’honneur ».
Chapitre 2 : le code d’honneur
J’ai découvert le rugby il y a une trentaine d’années au contact d’un professeur d’université spécialiste de l’orateur athénien Démade. Parfaitement civilisé, il aimait la part de brutalité du jeu. Sur le terrain, des gestes fondamentalement violents, et qui provoquent régulièrement des blessures graves, sont à l’intérieur du cercle des joueurs de rugby parfaitement recevables. C’est comme si une sorte de culture interne venait absoudre des actes que le reste de la société pourrait parfaitement réprouver. Poussons le parallèle avec la mafia : dans les deux cas, les actions individuelles sont légitimées par l’appartenance à un tout, on flirte sans arrêt avec les règles, on accepte les sanctions sans broncher. Dans la mêlée comme dans Cosa Nostra, les frontières entre les corps se perdent, on ne sait pas d’où vient l’action et la force est dans l’association. Il faut juste avoir été initié.
La différence, bien entendu, c’est que tous les rugbymen qui entrent sur le terrain sont consentants alors que les activités des mafieux débordent par nature sur des innocents. La première fois que Buscetta parle d’honneur, le juge Falcone s’emporte, lui rappelle l’hécatombe parmi les héroïnomanes. Dans le documentaire de Mosco Levi Boucault sur le parrain Toto Riina, le procureur antimafia Giuseppe Ayala, aussi solide sur ses appuis que son homonyme défenseur central de l’Albiceleste, répond lui : « sono tutti pezzi di merda » (« ce sont tous des merdes »).
L’anthropologue Deborah Puccio-Den, spécialiste de la mafia et de Cosa Nostra, s’est entretenue avec de nombreux repentis. Elle me rapporte l’histoire de l’un d’entre eux à qui, dans l’enfance, on a d’abord demandé de tuer un chien, ensuite un cheval, puis un inconnu, et par la suite quelqu’un de plus proche. Un autre, « homme d’honneur », a tué ses deux oncles, arrivant même à s’en féliciter : il disait avoir fait cela proprement, sans faire de dommages collatéraux. On lui a désappris l’apitoiement.
Ceux qui ont vu la mythique série The Wire (2002-2008) se souviennent peut-être comme moi de la scène la plus tragique de la première saison, lorsque sur ordre de leur hiérarchie Bodie et Poot abattent Wallace, joué par un tout jeune Michael B. Jordan, le seul de la bande à avoir un pied en dehors de l’organisation, le seul à s’imaginer un autre futur et surtout : leur ami d’enfance. C’est une forme de déréalisation qu’on retrouve chez tous ceux qui commettent des actes abominables. « Le comportement ne nous paraît pas “humain”, poursuit Deborah Puccio-Den. Mais chez un tel individu il a été progressivement naturalisé par tout ce qu’il a accompli avant. »
Prêt à tuer
Quarante ans après Buscetta, Raduano ne se proclame pas explicitement « homme d’honneur » face aux juges. Mais quand il débarque à Bonifacio caché dans un camion qui transporte des fromages et qu’il rencontre un certain Marco Furfaro, pépiniériste qui se rend souvent en Sardaigne, puis un groupe de ses amis qu’il présume criminels, il va décider de son propre chef de leur rendre service. Il le dit lui-même : rien ne lui est d’abord formellement demandé en compensation de leur collaboration mais, tenu par ce qu’on pourrait appeler ses valeurs, il refuse de se sentir redevable. Et puis, en cavale, il entend se faire des alliés : « Plus je semais d’amitiés et laissais des portes ouvertes, mieux c’était. »
Il ne sait d’abord pas trop ce qu’il peut faire pour eux, notamment parce que ces Corses sont bien étranges : « La vérité c’est que je n’ai jamais compris quelle était l’activité illégale de ces Corses. Ils étaient contre la drogue, mais ils avaient cette amitié avec les Sardes. Il devait y avoir quelque chose au fond, mais disons que ça ne m’intéressait pas d’en savoir plus. » Il croit comprendre qu’ils font de la politique, et effectivement, ce sont des militants indépendantistes, des vieux routiers de la lutte qui ont presque tous déjà fait de la prison. Pour Raduano, « l’invasion des Français… ces trucs-là, ce sont des bêtises », quelque chose qu’il dit « ne même pas comprendre ». Il est question de fournir des explosifs ou des kalachnikovs mais ils finissent, selon sa confession, par lui demander s’il est prêt à tuer. Et la réponse ne fait aucun doute.
Si on perd pied, si on renonce, si on s’interroge, on est tué ; si on ne tue pas, on est tué.
Deborah Puccio-Den, anthropologue
Raduano s’interroge peu sur leurs motifs. Bien sûr, bien qu’il ne parle pas français, il les comprend à demi-mot. Mais un mafieux est précisément recruté pour ne pas poser de question : on lui demande de perpétrer un crime sans montrer d’hésitation et surtout sans interroger ni ses supérieurs ni sa conscience. Le sociologue Diego Gambetta décrivait ainsi une cérémonie d’initiation dans la région de Palerme à la fin du XIXe siècle : « Le néophyte était emmené dans une grande salle où un Christ était pendu. On lui donnait un pistolet et lui, sans trembler, devait lui tirer une balle pour montrer que, de même qu’il avait tiré sur le Seigneur, il n’aurait pas eu de mal à tuer son frère ou son père si la société l’avait voulu. Après quoi, le candidat était devenu un fratuzzo. »
Deborah Puccio-Den insiste : dans ce rituel, on promet qu’on interviendra à chaque fois que ce sera nécessaire. Ces demandes seront tacites, parfois, mais jamais justifiées. « Ce n’est pas un pacte ponctuel mais un engagement qui structure la vie entière d’un homme et sa portée est totale : si on perd pied, si on renonce, si on s’interroge, on est tué ; si on ne tue pas, on est tué. »
Un type influent
Nous sommes à une heure au sud de Bastia, le long de la côte, le 24 août 2023. À Poggio-Mezzana précisément. Paul-Félix Paoli, la cinquantaine, quitte son restaurant La Caravelle à 0 h 50. Il n’a que deux ou trois mètres à faire pour monter dans sa Porsche. Il est abattu par un individu qui lui tire huit balles dessus, presque à bout portant, et prend la fuite. La victime est rapidement identifiée : Paoli est un magnat local, qui donne dans la promotion immobilière et la restauration. Un type influent, puisqu’on retrouve des fichiers de police sur son téléphone, et connu des services, pour des faits de délinquance financière et d’extorsion. Mais les empreintes relevées sur la scène de crime ne donnent rien, et l’analyse balistique ne permet pas d’identifier l’arme utilisée. Quant aux parrains qui règnent sur cette partie du territoire corse, ils sont en prison et sur écoute. Ils semblent regretter la mort de Paoli.
La seule piste sérieuse tient au véhicule utilisé par le meurtrier. Les gendarmes le localisent sur un terrain agricole, le déterrent et identifient finalement le propriétaire qui affirme avoir voulu monter une arnaque à l’assurance. Il donne l’homme qui lui a proposé de faire disparaître son utilitaire blanc, un certain Paul-André Contadini, un militant nationaliste. Et Contadini nie catégoriquement être le meurtrier.
L’enquête semble ensuite patiner. Un renseignement reçu par la police désigne une certaine faction mais les écoutes et les balisages ne donnent rien. Jusqu’à la confession, en Italie, de Marco Raduano, qui avoue spontanément le meurtre de Paul-Félix Paoli. Il identifie sur des planches photographiques les hommes qui lui ont désigné la cible, procuré l’arme et fourni véhicule et chauffeur. Il s’agit de Cédric Courbey, Stéphane Angelotti et Jérôme Reggeti, tous trois figures d’un groupe indépendantiste criminel lié au FLNC aux côtés de Contadini. Les intéressés ont toujours nié, y compris lorsque Clément Fayol a relancé leurs avocats.
En 2011, leur chef, Charles-Philippe Paoli, avait été assassiné. Le meurtre en représailles de Christian Leoni, membre du gang de la Brise de Mer, est le dernier assassinat en date à avoir été revendiqué par le FLNC qui a depuis déposé les armes. Poursuivi, Gourbey a été innocenté du meurtre par la cour d’assises spéciale de Paris mais condamné pour association de malfaiteurs, échappant ainsi à la perpétuité. Après sa sortie de prison, il constate que Paul-Félix Paoli a cessé de les financer et, surtout, a changé de camp. Comme on l’a expliqué à Raduano, ses largesses bénéficient dorénavant à un groupe rival, et c’est pour cela qu’il faut le tuer.
Une plaque de métal dans le crâne
Il existe une vidéo, là encore, des derniers instants de Paul-Félix Paoli. Elle a été capturée par des caméras de vidéosurveillance. Je n’ai pas demandé à la voir : j’ai eu peur, après Les Affranchis et Heat, après Le Parrain et The Wire, qu’elle me paraisse trop commune, une simple variation sur le thème du meurtre. Ce serait comme faire rentrer cette mort dans le carnaval d’un monde saturé d’images de morts violentes. La banaliser en quelque sorte. D’après Clément Fayol, on y voit pourtant quelque chose d’intéressant : un grand mafieux, un seigneur des bas-fonds, qui rampe pour s’approcher de sa victime, le cul en l’air, qui trébuche à un moment sur une barrière, puis qui s’approche, dans toute sa veulerie, par-derrière. On lit aussi dans la déposition que le chauffeur qui l’accompagne, épuisé par le stress, s’est endormi pendant l’opération. On peut se demander : où est le code d’honneur dans ces moments-là ?
N’est-il pas finalement qu’une façon de diluer les responsabilités ? De les masquer, au moins ? Longtemps, les crimes mafieux sont demeurés mystérieux et difficiles à poursuivre. C’est ici que je dois vous raconter l’histoire de P., un ami de ma famille parti pour un week-end en amoureux à Rome et subitement disparu après une banale engueulade de couple. Les autorités consulaires ont fini par le retrouver, amnésique, au bout de quasiment deux semaines dans un des hôpitaux de la ville. Sauvagement frappé à la tête, probablement à l’aide d’un casque de moto, il n’a dû sa survie qu’au lieu de son agression : à proximité des urgences.
Deux des trois chirurgiens qui se sont penchés sur son cas ont refusé de l’opérer. Il vit depuis avec une plaque de métal dans le crâne et a dû réapprendre à parler. Comme on ne lui a rien volé, il a probablement été la cible d’un rituel d’initiation mafieux. Une tentative de meurtre qui n’avait ni motif, ni intention, et donc dans la logique mafieuse pas de véritable responsable. L’agresseur n’a jamais été identifié.
Je veux dire à la famille de la victime qu’il n’y avait rien de personnel. C’était lui mais ça aurait pu être n’importe qui.
Marco Raduano, chef mafieux
Du fait de l’omerta, évidemment, mais aussi parce qu’en obéissant les yeux fermés à l’ordre d’une entité nébuleuse relayée jusqu’à lui par une hiérarchie opaque, l’agresseur n’a aucun mobile et même aucune intention propre de tuer. Des victimes, les mafieux disent d’ailleurs fréquemment qu’elles se sont fait tuer, comme si la responsabilité de leur mort leur incombait en premier lieu. Cosa Nostra signifie « notre chose », c’est-à-dire que le tueur ne tue pas pour lui, il tue pour le collectif. En ce sens, on comprend que Raduano est parfaitement sincère quand il déclare : « Je veux dire à la famille de la victime qu’il n’y avait rien de personnel. C’était lui mais ça aurait pu être n’importe qui. Ils m’ont armé et j’ai été amené, voilà, à faire ça. Je n’arrive même pas à le reconnaître sur les photos. »
Pour le meurtre de Paoli, Raduano refuse tout paiement pour son geste, et affirme aux Sardes qu’il se sent par conséquent quitte de tout ce qu’ils ont fait pour lui. Peu après, il quitte la Corse pour l’Espagne, où il rejoint son vieux complice Troiano et reprend ses activités. Là-bas, il commet au moins un autre meurtre – un trafiquant marocain avec qui il est tombé en désaccord.
Chapitre 3 : l’amour
Il a fallu que les repentis des années 1980 éclairent la justice italienne sur l’existence d’une « commission » réunissant les chefs de la mafia sicilienne qui statuait sur les meurtres à perpétrer pour qu’on puisse poursuivre les chefs comme « coresponsables » des exécutions commises. Parler, pour ces repentis, c’est risquer sa vie, évidemment, mais c’est aussi rompre avec un système de croyances qui a gouverné toute leur vie. Nous les savons violents et impulsifs, les imaginons flambeurs, avides et rapaces. Comment, dès lors, les pousser à franchir le Rubicon ? La justice travaille à rendre le choix de la repentance raisonnable. C’est notamment, en France, l’un des objets d’une réforme de 2025 qui transfère le jugement des crimes mafieux de la cour d’assises, où siège un jury populaire, à une cour d’assises spéciale composée uniquement de magistrats professionnels et crée des quartiers de lutte contre la criminalité organisée dans les prisons. L’objectif est simple : que la probabilité d’une lourde peine augmente et que la détention soit beaucoup plus contraignante.
Pour autant, ce que va faire ensuite Raduano accrédite l’idée que même le plus stratège et le plus organisé des criminels n’est jamais un être purement et uniquement rationnel.
J’avais noué une relation avec une fille italienne et j’y suis retourné pour la retrouver, voilà !
Marco Raduano, chef mafieux
Fin août 2023, quelques jours après le meurtre de Paoli, Raduano quitte la Corse et rejoint son lieutenant Troiano en Espagne. À cette date, la justice italienne n’a aucune idée de l’endroit où il se cache, mais elle surveille tous ses soutiens et l’écoute téléphonique de certains Sardes fait émerger l’hypothèse d’un transfert en Corse. Il leur échappe à nouveau, mais il revient ensuite sur l’île de Beauté, début décembre 2023. Quand le procureur italien lui demande pourquoi, Raduano répond en toute simplicité : « Parce que j’avais noué une relation avec une fille italienne et j’y suis retourné pour la retrouver, voilà ! » Les juges y reviennent à un autre moment de l’interrogatoire, il n’en démord pas : « Parce que j’avais une relation avec cette fille et que j’avais vraiment une relation… voilà ! » Ce « voilà » réitéré deux fois le rend plus humain. J’y entends la conscience de sa faute : le gangster est tombé pour une femme, le mafieux est amoureux et il n’en revient pas lui-même.
À peine revenu, il échappe par miracle à un contrôle de police alors qu’il est le passager de Cédric Courbey, l’un de ses commanditaires présumés. Cela ne l’alarme pas. On l’appellera « Stéphanie ». C’est une parente de Marco Furfaro, l’homme qui a logé Raduano sur les terrains de sa pépinière lors de son premier passage.
Une lettre d’adieu
Leur liaison n’a pas commencé tout de suite. Ils ne font d’abord que se croiser mais prennent l’habitude de déjeuner ensemble à partir du mois de juillet. Stéphanie se sent seule et triste : elle s’est séparée de son ex, elle vit loin des siens et la tante qui l’hébergeait vient de décéder. Lui parle de son fils qui lui manque beaucoup. Ils se rapprochent mais, dès le début, leur liaison est tenue secrète. Raduano refuse de lui dire ce qu’il fait dans la vie. Il lui demande d’installer une messagerie cryptée, de ne pas lui téléphoner, de ne pas le prendre en photo. Il cache de l’argent liquide chez elle.
Elle ne s’étonne de rien. Pour reprendre ses mots : « Il était toujours très respectueux, très gentil, très poli. C’était une personne ordinaire. » Son oncle lui ordonne explicitement de se tenir à l’écart de Raduano, mais cette mise en garde semble avoir l’effet inverse et renforcer l’attirance qu’elle éprouve. Elle brave l’interdit. Ils se voient peu, d’autant que Raduano est déplacé par les Corses au moment du meurtre de Paoli. Il porte une photo en pendentif, et il finit par lui expliquer pourquoi : c’est une photographie de son beau-frère, tué. La raison pour laquelle il est entré dans « certains milieux ». Il finit par lui dire qui il est. Elle affirme aux juges qu’elle coupe court, que « malgré (son) côté sentimental, (son) côté rationnel l’avait emporté. Je lui ai dit, en mettant fin à notre histoire, qu’il y avait une partie de lui que j’aimais beaucoup, mais que l’autre partie était en totale contradiction avec ce que j’étais, mes valeurs, la façon dont j’avais grandi, et que s’il ne choisissait pas de changer, nous ne pouvions pas continuer. »
Un soir, Stéphanie trouve une clé USB dans une enveloppe scotchée sur la porte de sa voiture. C’est une lettre d’amour et d’adieu : Raduano a quitté la Corse. Fin septembre 2023, un compte anonyme écrit sur le compte Insta de la pépinière et mentionne Superclassico d’Ernia, leur chanson, une ballade rap au clip pas avare de références à l’imagerie mafieuse. Elle comprend que c’est lui. Le couple réussit à se croiser en Italie quelques semaines plus tard, dans un centre commercial de Parme.
Fille d’un repenti
Il revient la voir en décembre, lui apporte un jambon « pata negra » entier et un sac Louis Vuitton. Ils se voient beaucoup, s’engueulent parfois, comme lorsqu’elle lui demande pourquoi, avec un frère toxicomane, il s’est fait trafiquant. Il refuse de répondre. C’est le 1er janvier qu’il découvre le secret de Stéphanie : elle vit sous un faux nom, et elle est la fille d’un repenti italien. Raduano se dit en colère, surtout contre ses amis sardes : « Putain, ces gens-là m’ont envoyé dans une famille de collaborateurs ! » Mais il ne rompt pas avec elle, il ne décampe pas. En surveillant ses alliés, la justice italienne a désormais la certitude qu’il est en Corse : il reste donc précisément là où il est activement recherché.
Un mois plus tard, sa cavale prend fin. C’est à la terrasse d’un restaurant à Aleria, alors qu’il dîne avec elle, que Raduano est appréhendé le 1er février 2024. Il me rappelle le personnage de De Niro dans Heat (1995), celui qui reproche à tous ses complices de former des liens auxquels il faudra renoncer en un instant en cas de coup dur, et qui tombe amoureux à son tour.
En France, le statut de collaborateur de justice est beaucoup plus récent qu’en Italie. Il n’a été prévu que par une loi de 2004, arrachée de haute lutte par ses partisans, mais très limitée dans son application. En vingt ans, d’après les informations confidentielles que nous avons recueillies avec Clément Fayol, seule une quarantaine de personnes sont entrées dans ce cadre. Et pour cause, il est alors interdit aux meurtriers autant qu’aux complices d’assassinats, alors qu’il vise spécifiquement des criminels de haut rang qui ont presque toujours du sang sur les mains. Il ne permet alors pas d’atteindre l’objectif fixé : cibler les criminels les plus astucieux et les plus dangereux et mettre hors course, grâce à leurs témoignages, tous ceux qui pourraient leur succéder.
Bourgeoisie criminelle
L’affaire Raduano fait sans nul doute partie de celles qui ont nourri la réflexion sur l’extension du dispositif, entrée en vigueur en 2026. La nouvelle loi consacre donc une vision très pragmatique et transactionnelle de la justice : la famille Paoli va obtenir des réponses, et pour cela Marco Raduano sera bientôt non seulement libéré, mais activement protégé.
Il reste à la justice française, encore novice, à établir une doctrine de travail pour éviter les nombreux écueils d’un tel dispositif : cibler les bons repentis, ceux dont les confessions seront vraiment utiles ; réussir à les protéger, eux et leurs familles ; plus coton encore, s’assurer de la réinsertion de ces hommes qui vont devoir passer de la grande vie à des boulots de cantonnier en Moselle ; et enfin faire adopter un consensus social qui accepte que de telles mesures en faveur de criminels soient payées par l’argent du contribuable. Du côté des autorités françaises, on table sur un financement assuré par l’augmentation des saisies d’argent blanchi par la bourgeoisie criminelle. Un système supposément autosuffisant dans un pays où le sous-financement de la justice fait régulièrement irruption dans le débat public.
Raduano sera jugé pour meurtre en Italie mais l’ensemble de ses peines seront aménagées en fonction de son statut ; en France, ses commanditaires présumés Cédric Courbey, Jérome Reggeti et Paul-André Contadini seront jugés pour complicité d’assassinat et Raduano témoignera contre eux. Marco Furfaro a été condamné en première instance par la justice italienne pour avoir aidé Raduano dans sa cavale à quatre ans et six mois de prison. Stéphanie est poursuivie pour recel de criminels. Stéphane Angelotti, le quatrième commanditaire présumé, ne sera lui jamais jugé : placé en détention provisoire au centre pénitentiaire d’Aix-Luynes (Bouches-du-Rhône), il s’est pendu dans sa cellule le 21 janvier 2025. Son avocat n’a pas manqué de dénoncer le déshonneur infligé à son client, un homme incriminé, à ses yeux, sur la seule parole d’un criminel de la pire espèce.
Satisfaction immédiate
Raduano, comme Buscetta, Calderone, Contorno et les autres, a tout raconté : il a violé l’omerta et n’est donc aux yeux des siens plus un homme. Dans sa déposition, il dit à un moment : « Quand j’étais mafieux. » Il n’en a en tout cas pas fini avec la paranoïa. Il vivra tout le reste de son existence à craindre qu’un tueur surgisse dans son dos. Pendant ce temps, Roberto Saviano, l’écrivain et journaliste qui vit sous protection policière depuis vingt ans, déclarait début 2026 que « les organisations criminelles liées à la drogue ont déjà corrompu les institutions françaises ».
Face à la parole d’un Raduano, il y a surtout, et c’est bien là le problème, notre propre fascination pour la figure du mafioso. Je l’ai ressenti moi-même en lisant les détails scabreux et souvent sidérants qu’il donne sur les meurtres qu’il a commis. J’ai choisi de ne pas les retranscrire, parce qu’ils participeraient de cette mystique qui fait dire à Henry Hill, joué par Ray Liotta, dans la séquence d’ouverture des Affranchis de Scorsese : « Autant que je me souvienne, j’ai toujours rêvé d’être un gangster. » Cette aura qui fait que, du fond de nos canapés et de nos vies tout ce qu’il y a de plus civiles, nous le comprenons.
En 2007, la télévision italienne a diffusé une série sur la vie du sanguinaire Toto Riina, le parrain des parrains, le vrai Don Corleone, une série qui le montre, à l’opposé du juge Falcone tué dans un attentat, mort dans ses vieux jours dans un lit d’hôpital – bien qu’en prison– et comme un chef incontesté, riche et puissant. En vainqueur finalement. Faut-il s’en étonner ? Nous vivons dans un monde brutal, où la force triomphe trop souvent sur le droit. Où la satisfaction immédiate est plus importante que les principes éthiques. On accapare et on prend le contrôle, on fore et on force, on envahit et on génocide. C’est un monde de prédation, et les mafieux sont des prédateurs extrêmement performants. D’aucuns diraient donc : admirables.