Bernard Arnault en est fan, m’a-t-on dit un jour. Poussant la porte de Sant Roch, dans le 1er arrondissement de Paris, pour ma première séance de contrast therapy, je ne peux m’empêcher d’imaginer l’homme le plus riche d’Europe en slip de bain, passant du sauna à la trempette froide sans sourciller. L’exercice, originaire de Norvège où l’on se baigne dans les fjords après un sauna, promet clarté mentale et détente absolue.
New York et Londres sont déjà conquises ; Sant Roch a ouvert en février et Re-Set a suivi. Les deux clubs proposent une heure de session guidée, en groupe de 30 personnes environ. C’est la nouvelle tocade des CSP+ et des hommes politiques pressés d’assurer leur dynamisme, à l’instar de Robert F. Kennedy Jr, secrétaire à la santé de Donald Trump. Dans une vidéo postée sur ses réseaux sociaux au début du printemps, on le voit enchaîner bain froid et vélo elliptique en sauna, le tout en jeans.
Jack Dorsey, fondateur de Twitter (devenu X), alterne quant à lui bain de glace à 3 °C et sauna à 104 °C trois fois de suite, chaque matin – « Si l’on peut se forcer à faire ça avant 7 heures, on peut tout faire », loue-t-il dans un podcast. De mon côté, détestant tout ce qui ressemble de près ou de loin à une piscine municipale, la promesse de « reconnexion à l’essentiel » promise par Sant Roch ne me fait… ni chaud ni froid.
Deux Adonis aux abdos saillants
Une fois en maillot de bain, rendez-vous dans le « social » – où nous sommes invités à nous « connecter aux autres et à nous-même ». Chez Re-Set, on appelle ça l’« agora », soulignant, à l’instar de Jules Bouscatel, patron de Sant Roch, l’aspiration à créer des « lieux d’échanges modernes ». À ceci près que les conversations ne tournent pas autour du logos ou de la vertu, mais de KPI (indicateurs de performance), de temps de récupération et d’hyrox, le nouveau sport à la mode où cardio et musculation se succèdent. Je comprends toutefois mieux le parallèle avec la Grèce antique quand deux Adonis aux abdos saillants débarquent. Gabriel sera notre « guide », Thomas, le « flow manager », garant de notre sécurité pour les 60 minutes à venir.
Avec la piscine, Sant Roch ne partage qu’une chose : la grande promiscuité avec des inconnus quasi nus. La bienséance veut que l’on feigne de ne pas reconnaître ses collègues surpris en bonnet de bain à la pause déj ; ici, les habitués demandent des nouvelles des enfants et de la levée de fonds en cours – faisant fi de leurs orteils qui, serrés sur les bancs, chatouillent ceux des autres.
Les séances dans l’étuve ressemblent à un concert son et lumière censé favoriser la détente et l’introspection : aromathérapie, luminothérapie, et surtout envolées lyriques de Gabriel. Dix minutes de transpiration plus tard, nous sommes « à mi-chemin » ; les lumières s’éteignent au profit de bougies. Gabriel nous invite à « oublier ce foutu ROI » (l’indicateur utilisé pour calculer la rentabilité d’une entreprise). Je suis à deux doigts du signalement à la Miviludes quand je brave l’interdiction d’ouvrir les yeux et constate que mes voisins sont moins sceptiques – paupières closes, sourire aux lèvres, immobiles malgré les 90 °C. Ce sont des habitués qui paient 190 euros mensuels pour venir trois fois par semaine s’adonner à ce « rituel » (sic). S’ensuit l’immersion dans l’eau à 5 °C.
« Les 30 premières secondes sont les plus difficiles. Passé ce cap, c’est la détente absolue », répète Gabriel pendant l’interminable demi-minute. Nous pouvons être fiers de nous, assure-t-il une fois les deux minutes écoulées. Certains sont sortis avant la fin – des femmes, pour qui les études peinent à démontrer un bénéfice réel de la contrast therapy, et dont la sensibilité au froid est physiologiquement plus élevée. Les autres se congratulent, corps glacés et transis. Corps qui deviennent une carte de visite sur laquelle il est impossible de tricher : chacun ici sait immédiatement s’il a en face de lui quelqu’un de « résistant au stress », capable de « dépassement de soi », prêt à « performer ». Sant Roch propose d’ailleurs des privatisations pour événements corpo et des sessions networking, histoire de ne pas trop oublier les KPI non plus.